Rue Saint-Guillaume : entretien.

Presse Publié le 5 juillet 2010

Il y a quelques mois, la revue de l’association des Sciences-Po m’a invité à répondre à quelques questions. Un portrait qui me donne l’occasion de revenir sur mes débuts en politique et sur la source de mon engagement.

«Tailleur pantalon noir, chemise blanche, cheveux très courts, sourire éclatant, Najat Vallaud Belkacem est extrêmement jolie, raffinée,  et affable. Elle nous reçoit au premier étage d’un café du quartier latin où elle vient de donner une conférence de presse. A 32 ans, elle semble l’exemple même d’un parcours républicain réussi. Née à Beni-Chicker dans le Rif marocain, élevée à Amiens avec 6 frères et sœurs par un père ouvrier du bâtiment et une mère très attentive, elle a parcouru toutes les étapes de la méritocratie,– droit, sciences po, cabinet d’avocat au  conseil d’Etat et à la Cour de Cassation, -avant d’entrer en politique, – un peu par hasard, dit-elle- aux côtés de Gérard Collomb, maire PS de Lyon dont elle aujourd’hui l’adjointe, puis d’être élue conseillère générale, enfin d’être nommée en 2007 porte-parole de Ségolène Royal, puis  Secrétaire nationale  du PS en charge des questions de société. Elle assure depuis le mois de mars, un enseignement d’ouverture à Sciences Po, consacré à la prospective politique. Rencontre avec une jeune femme qui  croit encore aux combats politiques, mais aussi aux hasards de la vie.

Vous êtes  née au Maroc, vous avez passé votre enfance à Amiens où votre père était ouvrier du bâtiment. En quoi votre enfance a-t-elle influencé votre parcours et guidé votre choix d’entrer en politique ?

Avoir vécu dans des conditions assez spartiates quand j’étais jeune m’a sans doute façonnée. Mais je vivais dans un quartier où tout le monde vivait de la même façon. Je n’avais pas forcément conscience à ce moment là de vivre une injustice particulière. Dans un de ses sketchs, Jamel Debbouze, a cette phrase dans laquelle je me retrouve parfaitement : «  je ne savais pas ce qu’était  la pauvreté avant d’habiter dans le 16ème arrondissement ! » Il a tout à fait raison : c’est une fois que l’on accède à un niveau de vie supérieur que l’on réalise ce que vivent ceux qui n’ont pas cette chance. Très jeune j’ai vibré pour des combats anti-racistes. J’ai des souvenirs assez crus des années 1980 – j’étais alors à l’école primaire – notamment de tracts xénophobes. J’ai été de gauche très instinctivement, en pensant qu’un monde idéal est un monde où la justice sociale prime. De mon point de vue, seul le parti socialiste  pouvait résoudre cette énigme là, et je crois toujours que c’est le cas.

Vous êtes-vous dit très  jeune que vous voudriez faire de la politique ?

Pas du tout. Comme beaucoup de vies, la mienne est une succession de hasards. Quand j’étais jeune et que j’hésitais entre plusieurs voies à suivre, ma mère me disait : « de toute façon, la vie a toujours plus d’imagination que toi ! » J’aime bien cette phrase. Ca met un peu de sel dans la vie. C’est exactement ce qui m’est arrivé…

Premier hasard : Sciences Po. La façon dont j’y suis arrivée est assez cocasse. J’ai fait une licence de droit public, mais je voulais me distinguer de ma sœur ainée avec laquelle une sympathique « compétition scolaire » s’était engagée, et que je voyais engagée dans une future carrière brillante d’avocate. J’ai donc commencé à réfléchir à ce que je pourrais faire d’autre. J’ai alors poussé la porte d’un CIO (centre d’information et d’orientation). J’ai découvert dans une plaquette qui traînait l’existence de Sciences Po, que je ne connaissais pas même de nom.  Cela en dit beaucoup d’ailleurs sur le manque d’informations cruel dont souffrent certains quartiers de notre pays. J’ai tout de suite eu un coup de cœur : une école polyvalente, où on vous laisse le temps de vous épanouir intellectuellement avant de vous demander de choisir etc… J’ai passé le concours sans savoir que c’était un concours difficile. J’ai été vraiment heureuse d’être admise car ça a été, dans le fond, le véritable début d’une aventure formidable. : je montais de la Picardie à Paris et  j’arrivais dans un monde qui m’était jusqu’alors inconnu, un monde dans lequel régnait une belle forme d’insouciance faite de confiance en l’avenir, de confort  et de confiance en soi…

Tout en poursuivant mes études à Sciences Po, section service public, j’étais l’assistante parlementaire  d’une députée à l’Assemblée Nationale. A son contact, j’ai découvert les plaisirs mais aussi les affres de la politique : J’en ai alors conclu qu’il s’agissait d’abord d’un sacerdoce auquel j’avais peu envie de m’adonner moi-même. En quittant Science Po, j’ai commencé une activité de juriste dans un cabinet d’avocats au Conseil d’Etat et à la Cour de Cassation. En 2003, 3 ans après ma sortie de Sciences Po, j’ai rencontré, un peu par hasard, le futur maire socialiste de Lyon, Gérard Colomb. Le contact est très bien passé entre nous. Il m’a proposé de rejoindre son équipe de cabinet et j’ai été sa conseillère sur les politiques de proximité et de démocratie participative pendant plusieurs années. Cette expérience m’a ouvert les yeux… J’ai  pris conscience qu’avoir des élus volontaires, motivés et courageux est une clé indispensable pour changer la société. Le discours et les choix politiques ont un impact que très peu d’autres manifestations peuvent se targuer d’avoir.  Et je l’avoue, je me suis sentie alors une certaine responsabilité : avec les années j’avais acquis un certain nombre de « codes » d’entrée dans la politique, et je me suis alors convaincue qu’avoir ainsi les clés pour s’impliquer en politique et ne pas le faire, c’était en quelque sorte laisser la place à d’autres qui ne défendent pas toujours les idées qu’on estime les plus justes … C’est ce qui m’a incitée à accepter en 2004 la proposition de Jean-Jack Queyranne, alors candidat PS à la présidence du conseil régional Rhône Alpes, de figurer sur sa liste, dans une position normalement inéligible. Mais, coup de chance, nous avons si bien gagné ces élections, que même moi, j’ai été élue. Je suis donc devenue conseillère régionale en 2004. Etre, comme je l’étais, une femme, jeune, issue de l’immigration, soit un animal assez rare dans le paysage politique, vous donne envie de prouver beaucoup plus.  J’ai commencé à m’intéresser aux politiques culturelles, et Jean-Jack Queyranne m’a proposé de reprendre la vice-présidence du Conseil Régional en charge de la culture lorsqu’elle s’est libérée quelques années plus tard.  Avec ce mandat, j’avais mis un pied dans l’aventure politique, J’ai acquis le goût des batailles, y compris celles que l’on dit perdues d’avance. C’est ainsi qu’en 2007, je me suis présentée aux élections législatives contre celui qui était alors ministre des transports, Dominique Perben, dans une circonscription ingagnable pour la gauche. Après une campagne intense, j’y ai obtenu 43% des voix. C’était un beau score et une belle bataille, qui n’a pas servi à rien puisqu’en 2008, une partie de ce territoire, fortement ancré à droite, a accepté de m’élire conseillère générale, à la surprise générale et avec un très beau score de prés de 60% des voix. Les gens réclamaient clairement un renouvellement politique et ont adhéré je crois à la campagne très  active que j’y avais mené. J’ai sans doute bénéficié aussi d’une certaine notoriété grâce à ma participation à la campagne présidentielle l’année précédente aux cotés de Ségolène Royal.

Vous avez été l’un des trois porte-paroles de Ségolène Royal lors de la campagne présidentielle ? Pourquoi, comment les choses se sont-elles passées ?

J’ai d’abord soutenu Ségolène Royal instinctivement, sans la connaître personnellement. Notamment parce que c’était une femme, et parce qu’elle amenait une réelle fraîcheur dans le monde politique. Elle n’utilisait pas les mêmes mots, elle avait un rapport différent aux gens, fait de simplicité, de pédagogie et de respect. Avec elle, on était loin de l’animal politique traditionnel, parfois très éloigné des réalités et des préoccupations du quotidien. Après sa désignation, Ségolène Royal est venue en visite à Lyon pour remercier ses soutiens. Le courant est très bien passé entre nous. De nos discussions et de nos échanges devenus réguliers, est née l’idée de m’associer à son équipe de campagne. Par la suite, elle a voulu donner un signe fort en s’entourant de trois portes parole assez « inattendus », Arnaud Montebourg, Vincent Peillon et moi-même. La campagne a été difficile. On était plombés en permanence, inutile d’y revenir. Le travail de commentaire des sondages et des petites phrases s’est substitué à celui, pourtant indispensable,  de promotion et de  comparaison des projets de société en concurrence. Je trouve cela très problématique pour notre démocratie. A trop vivre dans une république du sondage, on finit par abaisser son propre niveau d’exigence et par ne plus travailler sur l’essentiel..

Dans la foulée vous avez été nommée membre du Bureau du PS et secrétaire nationale en charge des questions de société. Vous occupez-vous également de problèmes d’intégration ?

C’est moi qui ai choisi de me consacrer aux questions de société. Elles sont nombreuses et interrogent vraiment nos valeurs, sans d’ailleurs toujours suivre la frontière du clivage gauche-droite. Elles demandent souvent du courage politique pour prendre à bras le corps des interrogations difficiles mais fondamentales. En ce moment par exemple, je travaille sur la bioéthique : très prochainement, le parlement devra réviser nos lois bioéthique. Cela nécessitera d’apporter des réponses à des sujets aussi complexes que la gestation pour autrui, les recherches sur l’embryon, l’homoparentalité etc… Ce travail m’a fait prendre conscience d’un certain conservatisme qui reste aujourd’hui encore à l’œuvre (la remise en cause du doit à l’avortement par exemple est plus fréquente qu’on ne le croit…) et d’une véritable forme d’angoisse face aux progrès de la science, et aux inconnues de l’avenir tout simplement.

Je ne m’occupe pas particulièrement de problèmes d’intégration, même s’il m’arrive régulièrement de réagir vivement sur des sujets qui me heurtent profondément. J’ai été scandalisée par exemple, par l’expulsion de la jeune Najlae Lhimer, en février après s’être rendue à la gendarmerie pour porter plainte pour maltraitance. Cette affaire m’a obsédée des jours durant. La question de la violence faite aux femmes et aux enfants est un sujet qui me tient particulièrement à cœur.

Pensez-vous avoir un rôle particulier à jouer dans le monde politique ?

Il est difficile de faire de la politique aujourd’hui. Il y a une forme de dévoiement de la démocratie représentative. Sans vouloir systématiquement accuser les mass-medias, j’ai quand même le sentiment que nous vivons dans une  démocratie au rabais, où l’on prend un peu les gens pour des imbéciles, dans une course à l’échalote, au scoop et au spectaculaire, qui me met mal à l’aise. Par ailleurs, je m’interroge aussi sur le rôle d’internet dans la vie politique aujourd’hui. Un rôle immense. Celui d’un champ de liberté infini, et c’est salutaire. Mais aussi celui de  dépotoir anonyme, populiste et malsain, ce qui l’est beaucoup moins. Les hommes et les femmes politiques de ma génération qui vivent un ordinateur greffé à la main y sont sans doute plus sensibles que d’autres. Un jour peut-être le net saura s’autoréguler suffisamment (un peu sur le modèle de wikipedia) pour que les contres vérités, les diffamations et autres insultes n’y trouvent plus leur place. Je le souhaite en tout cas. Mais si on excepte ces aspects, ce qui, en politique, continue à me motiver,  ce sont simplement les hommes et les femmes, rencontrés ou lus en si grand nombre qui mettent leurs espoirs en moi et qui me trouvent visiblement une belle utilité « sociale » dans la défense de valeurs auxquels ils adhérent.

Que pensez-vous de Rachida Dati, ou de Rama Yade?

J’étais, à Sciences Po, dans la même promotion que Rama, cette fameuse promotion de l’année 2000. Je la connaissais un peu, comme tout le monde, mais nous n’étions pas très liées. Quand Nicolas Sarkozy a annoncé dans son gouvernement l’arrivée de 3 femmes issues de l’immigration, j’ai trouvé ça formidable. J’ai regretté que la gauche n’ait pas fait le premier pas en la matière. Cependant, la suite des evènements aura confirmé les inquiétudes que j’ai ressenti  à l’époque : ces nominations restaient  le fait du prince. Ce que le prince fait, le prince peut le défaire.  En politique, ce qui compte sans doute le plus, et qui pour des filles de notre profil, s’obtient le plus diffcilement, c’est la légitimité. Quand on ne l’a pas, qu’on est là uniquement grâce au bon vouloir du souverain,  on vous rend la vie impossible. Et on vous plante un couteau dans le dos à la moindre faiblesse.

Vous projetez-vous dans l’avenir ? Comment vous-voyez vous dans 10 ans

Je ne sais pas. La première image qui me vient à l’esprit, c’est que mes petits jumeaux qui ont aujourd’hui 16 mois auront 10 ans. Je me projette plus dans une posture de vie personnelle et affective que dans un plan de carrière quelconque, qui ne me fait pas particulièrement rêver. Pour être franche, je ne sais pas si je ferai encore de la politique dans 10 ans.

Quel est pour vous l’évènement le plus important depuis ces 10 dernières années ?

Le 11 septembre peut-être. Même s’il s’est passé tant d’autres choses en 10 ans…

Quel regard portez-vous sur votre génération ?

Tout reste à faire. Sans nous faire insulte, je trouve que nous sommes une génération qui n’a pas encore trouvé sa marque.

Concrètement, que vous a apporté Sciences Po ?

Sciences Po m’a beaucoup apporté. Une confiance en moi que je n’avais pas. De merveilleux souvenirs. Des rencontres inoubliables.  Parfois on caricature un peu cette école, comme celle où l’on fait des fiches sur des livres que l’on n’a pas lus (sourire). Pour moi Sciences Po est l’école de l’honnête homme, au sens voltairien, un être ouvert, curieux, cultivé et touche à tout.

Que pensez-vous de la procédure ZEP ?

Au début j’étais plutôt réticente parce que je craignais que cela ne stigmatise une partie des diplômés de Sciences Po.   Typiquement, après avoir obtenu mon diplôme en 2000, lorsque dans une conversation ou une autre, j’évoquais mon passage à Sciences po, on me demandait souvent si j’étais issue d’une procédure ZEP. Eh bien je trouvais cela extrêmement vexant. Pas seulement parce qu’on m’enlevait le mérite du concours que j’avais réussi. Mais aussi parce que le seul indice qui avait pu conduire à formuler cette question était ma couleur de peau… Comme sur beaucoup de choses, avec le temps j’ai muri et revu mes positions. Aujourd’hui je trouve cela extrêmement courageux de la part de Richard Descoings d’avoir lancé cette procédure. En quelques années, je vois bien que les gens ont fini par s’habituer , bon gré mal gré, à ne pas voir que de chères têtes blondes sortir de la rue st guillaume. Et rien que pour ça, bravo. »

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5 commentaires sur Rue Saint-Guillaume : entretien.

  1. alphonse

    Du 11 septembre…à Sarkozy…vous n’auriez pas encore trouvé « vos marques »..?

    Une question me hante: qui? derrière et/ou après Ségolène Royal..?

    Ah!…vos enfants…
    J’en ai (eu) trois…ils sont grands..ce qui les « empêche » le plus, c’est peut-être d’être encore empêtrés dans les cordons ombilicaux parentaux!..Et n’est-ce pas aussi la grande cause de l’immaturité affective de nombre de politiciens: trop longs à sortir d e l’enfance et prompts à y retourner!

    Ah, oui! Je vois que que vous portez très bien…la casquette! Pourvu qu’elle soit bien à vous! Et qu’elle le reste.

  2. Gérard Eloi

    Comme dit si justement François, cet article est excellent, et nous donne l’occasion de mieux te connaître (donc d’encore plus t’apprécier !), chère Najat.

    Ton parcours, ton engagement sincère et ton travail ( énorme !) sont tellement en symbiose avec la citation de M. Twain que tu as déjà évoquée (…impossible…ils l’ont fait !)et ton voeu de « … Révolution sociale, économique et énergétique, avec un PS radical et exigeant…) que ta fraîcheur et ta combativité sont devenues indispensables pour surmonter cette « démocratie au rabais  » que tu dénonces justement.

    —————–

    Dans dix ans, Nour et Louis auront… dix ans de plus que leurs seize mois, et tu  » ne sais pas si tu feras encore de la politique… ».
    Si la vie ( qui a plus d’imagination que nous, comme dit ta maman) te conduit à choisir d’autres voies, nous respecterons ton choix,…tout en étant nombreux à te regretter dans ce combat pour l’équité dont tu es devenue une leader incontournable.

    Pour ma part, dans dix ans,…

    …Le titre de l’article nous apprend que tu aurais 32 ans aujourd’hui. ( Tu ne les fais pas…). Donc, simple calcul, en 2017 tu auras 39 ans.

    Dans dix ans, je te verrais donc bien soit à la tête d’un ministère gérant culture, société, développement,…, ou Présidente de la République.

    Certains esprits « conservateurs » vont dire « un peu jeune…expérience… ». Rappel : Kennedy a été élu Président des USA à 43 ans ! ( Et il est démontré que, suite notamment au « phénomène » de la maternité, les femmes ont acquis la résistance et acquièrent la maturité plus vite que les hommes…)

    Ceci écrit en toute amitié, Najat, et…sans avoir la prétention de vouloir influencer tes choix.

  3. Cécile

    Après cette « vision » d’ensemble du parcours de Najat et sans aucun doute résumée,
    j’en reste baba.. on se sent tout petit..(en ce qui me concerne en tout cas)

    @ Monsieur PORTAIS : A mon humble avis vous n’êtes pas (plus) le seul….

    Amitiés

  4. François PORTAIS

    Bonjour Madame,
    Cet article est excellent, il donne envie de travailler avec vous ; même si je n’ai pas effectué un grand cursus tel Science-Po, j’admire la richesse de vos arguments, et la rigueur de vos activités.

    Cordialement.

    François PORTAIS, lecteur constant

    Cabinet Seminarus
    Evaluation et prospective des territoires

    2 Place Jean-Moulin
    69270 FONTAINES-SAINT-MARTIN

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