Discours au séminaire « Grande pauvreté et réussite scolaire »

Éducation nationale Publié le 14 octobre 2015

Retrouvez ici le discours prononcé par Najat Vallaud-Belkacem au cours du séminaire de formation en vue de la mise en œuvre des recommandations du rapport de Jean-Paul Delahaye « Grande pauvreté et réussite scolaire ».
Ce séminaire s’est déroulé au Lycée François Rabelais, Paris 18e, ce mercredi 14 octobre 2015.

Déplacement de la ministre Najat VALLAUD-BELKACEM, sur la mise en œuvre des préconisations du rapport « Grande pauvreté et réussite scolaire : le choix de la solidarité pour la réussite de tous » de Jean- Paul DELAHAYE, au Lycée François Rabelais – 75018, le mercredi 14 octobre 2015 - © Philippe DEVERNAY

Monsieur le président du conseil départemental de Seine Saint-Denis,
Mesdames et messieurs les élus,
Mesdames et Messieurs les recteurs,
Madame la vice-présidente d’ADT quart Monde,
Monsieur le directeur de l’Observatoire national de la pauvreté et l’exclusion sociale,
Monsieur le directeur de l’Observatoire des inégalités,
Mesdames et messieurs les universitaires,
Mesdames et Messieurs les Inspecteurs, chefs d’établissement,
Mesdames et Messieurs les personnels d’enseignement, d’éducation, sociaux et de santé,
Monsieur le Proviseur du lycée Rabelais, que je remercie pour son accueil,
Mesdames et Messieurs, chers amis,

Le 12 mai dernier, au CESE, lors de la présentation du rapport de Jean-Paul Delahaye et de l’avis de Marie-Aleth Grard, j’ai dit combien cette séance était exceptionnelle, parce qu’elle permettait de souligner notre hiérarchie des priorités et quelle tâche exaltante nous attendait.

Aujourd’hui, vous êtes réunis pour travailler sur ces perspectives concrètes de transformation en mettant la politique éducative au service de tous, et notamment des plus fragiles.

En abordant cette question de la réussite pour tous, on se voit fréquemment opposer des contre-exemples.

Tel élève, dans une situation de précarité extrême, a réussi un parcours brillant. Ces contre-exemples constituent d’indéniables réussites. Malheureusement, ils sont surtout convoqués pour ne rien changer.

Ils représentent ceux que Ferdinand Buisson appelait « les exceptions consolantes », ceux que le philosophe Alain nommait les « pics superbes nés du peuple » et utilisés pour, ajoutait-il, « donner un air de justice à l’inégalité ».

Ainsi se masque, sous les oripeaux d’une excellence républicaine, un conservatisme dangereux, qui, en réalité, n’a qu’une seule conviction : la préférence pour l’inégalité, selon l’expression de François Dubet.

Oui, ces contre-exemples sont trop singuliers pour être exemplaires. Ils ne sauraient aller contre l’évidence : notre système scolaire ne favorise pas la réussite de tous. Il contribue à conserver, et, plus grave encore, à aggraver les inégalités économiques et sociales.

Or l’école a vocation à combattre ces inégalités, et à les vaincre. Car l’école provient du grec skholè, qui désigne un temps libre, au sens fort du terme. Ce temps de l’école c’est, ainsi que le définit Pierre Bourdieu dans les Méditations pascaliennes, un « temps libre et libéré des urgences du monde qui rend possible un rapport libre et libéré à ces urgences, et au monde. »[1]

Cette liberté, pour un enfant pauvre, n’existe pas. La pauvreté ne s’arrête pas miraculeusement au seuil de l’école. Elle continue de projeter sur le devenir de l’élève une ombre menaçante, qui malheureusement s’obscurcit au fil des années, jusqu’à ce que toute perspective d’avenir disparaisse.

Cette situation intolérable, il est de notre devoir de la faire cesser. C’est un grand défi, je l’admets. Mais c’est un défi qu’il nous faut relever, si nous voulons pouvoir continuer à parler d’une école républicaine. Et c’est un défi qui exige des actions concrètes.

La première action que j’ai souhaité mettre en œuvre concerne la répartition des moyens.

L’argent, nous le savons, est, encore aujourd’hui, le nerf de la guerre. Cela vaut pour une politique éducative. Cela vaut aussi naturellement pour un écolier.

Un enfant pauvre est, dès le départ, un enfant qui se voit refuser ce qui constitue pour les autres élèves des choses normales.

C’est un enfant à qui l’on demanderait de participer à une course en prenant soin par avance de lui entraver les chevilles et de lui bander les yeux.

C’est pour cette raison que la publication de la liste des fournitures scolaires au bulletin officiel de l’éducation nationale du 18 juin 2015 est tout sauf anecdotique.

Une telle liste permet concrètement de réduire les charges financières pour les familles et est d’ailleurs conforme aux préconisations du rapport de Jean-Paul Delahaye.

Elle doit donc être largement communiquée à l’ensemble des personnes concernées, et faire l’objet d’une véritable réflexion lors de son élaboration.

Penser les fournitures sur le long terme, cela peut paraître peu. Pourtant, cela représente beaucoup pour une personne en situation de pauvreté. Mais il est évident que cela n’est pas assez, et ne constitue qu’une des réponses possibles à apporter.

En effet, la première condition de l’égalité réelle, c’est une nécessaire inégalité dans la répartition des moyens. Donner plus à ceux qui ont moins est le pilier de l’égalité et des actions que j’ai menées.

Cela s’est traduit par la réforme de l’allocation des moyens, avec la prise en compte du critère social.

Par la refonte des 1089 réseaux de l’éducation prioritaire, dotée de 350 M€, notamment pour mieux reconnaître et valoriser les missions des enseignants et des personnels de l’éducation nationale.

Chacun mesure ici l’extraordinaire somme de compétences et de dévouement qu’ils mobilisent chaque jour au bénéfice des élèves les plus fragiles.

Et nous savons combien la stabilité des équipes éducatives est essentielle pour l’entreprise de long terme que constitue le déploiement d’un projet éducatif ambitieux associant l’ensemble des acteurs d’un territoire.

Enfin, les choix politiques clairs que j’ai décidés pour endiguer les inégalités de moyens se sont également traduits dans la gestion des bourses. Nous avons mis un terme aux économies réalisées de façon scandaleuse sur le dos de ceux qui souffrent de la pauvreté et à l’absence de recours, qui constituait une injustice profonde.

Le montant des fonds sociaux est augmenté cette année de 20%, et atteindra plus de 41 millions d’euros. Et en 2016, 8 millions supplémentaires leur seront alloués, soit une augmentation de 40 % sur deux ans.

Et parce que très souvent la pauvreté va de pair avec une méconnaissance des aides possibles, j’ai insisté, dans la circulaire du 12 juin 2015, sur la mise à disposition de toutes les informations nécessaires aux parents et aux élèves et j’ai reculé la date limite de dépôt de dossiers des bourses de collège du 30 septembre au début des vacances de la Toussaint.

Vous constaterez qu’il nous reste encore quelques jours pour nous assurer que toutes les personnes susceptibles d’être éligibles à de telles aides puissent effectivement les demander.

Je ne saurais trop insister sur la nécessité, pour chacune et chacun d’entre nous, à notre niveau, de tout faire pour que les familles qui en ont besoin puissent y avoir accès.

Cette aide est un droit pour nos concitoyens. Et elle est, pour nous, un devoir. Ne l’oublions jamais.

J’étais hier à l’inauguration de l’école Claude Dilain à Clichy-sous-Bois. L’indignation qui était la sienne, je tiens à la rappeler parce qu’elle est, malheureusement, toujours d’actualité : « Comment peut-on oser dire à ces gens, qui tous les jours souffrent d’inégalité et d’injustices, qu’ils coûtent trop cher à l’Etat et qu’ils ne méritent pas cet argent ? »[2]

Agir contre la pauvreté, ce n’est nullement de « l’assistanat ». C’est répondre à une exigence légitime de justice sociale, sans laquelle notre école n’aurait, au fond, plus grand-chose de républicain.

Et c’est bien pour cette raison que je tiens à vaincre ces inégalités qui continuent inexorablement à vouer à l’échec de plus en plus d’enfants.

Mais les moyens, seuls, ne suffisent pas. Nous devons mener, sur cette question, des chantiers à la fois sociaux et pédagogiques.

J’ai donc fait en sorte qu’un accent particulier soit mis sur la formation des enseignants.

La pauvreté n’est pas qu’un mot ou une ligne statistique. C’est une réalité concrète, vécue, et face à laquelle nos professeurs ont besoin d’être formés. Parce que la pauvreté ne s’affiche pas toujours ouvertement. Elle se dissimule.

C’est cet élève qui ne peut jamais participer aux sorties ou aux voyages organisés. C’est cet élève qui, depuis quelques mois, ne va plus à la cantine. Cet élève qui s’inscrit à une activité sportive scolaire, simplement parce que ce sera pour lui l’unique occasion de prendre une douche.

Et cet élève, le professeur, pour accomplir la mission qui est la sienne, a besoin de savoir comment l’aborder, et comment l’aider concrètement, à son échelle, et cela passe par une formation adaptée.

Les thématiques sur lesquelles vous travaillez aujourd’hui doivent en effet aboutir à des actions conduites en académie et dans les ESPE, et je salue les directeurs d’ESPE ici présents, puisque les changements que nous voulons opérer se feront avec les enseignants.

J’ai aussi souhaité que des dispositifs adaptés, comme la préscolarisation de moins de trois ans dans les REP et les REP+ ou le « plus de maître que de classe », permettent de rééquilibrer les chances de réussite de chacun.

L’action conduite par les enseignants doit aussi être prolongée et accompagnée bien au-delà de la seule salle de classe.

Depuis mai 2012, nous avons changé en profondeur la politique de l’Etat envers les RASED, sur lesquels avaient été réalisées des économies scandaleuses par l’ancienne majorité.

Nous avons recommencé à créer des postes dans les RASED, nous avons recommencé à envoyer en formation des enseignants afin de reconstituer un vivier d’enseignants spécialisés, et nous avons, lors des chantiers métiers en 2013 et 2014, conforté les missions des RASED.

Et sur ce sujet, je n’oublierai pas de citer ceux qui se retrouvent très souvent en première ligne : je pense aux personnels sociaux et médico-sociaux. La pauvreté a des conséquences souvent dévastatrices sur les corps et sur les esprits et celles-ci ne peuvent être ignorées.

Oui, la pauvreté se traduit par de nombreux signes qui sont autant de symptômes.

C’est, par exemple, un accès difficile aux soins ophtalmologistes : et quand la vue n’est pas bonne, quand des réponses adaptées ne sont pas apportées, c’est tout l’apprentissage qui en souffre.

C’est aussi une obésité plus fréquente, avec tous les problèmes que cela entraîne.

Ce sont enfin des comportements qui traduisent souvent une profonde détresse, et qui nécessitent eux aussi un accompagnement approprié.

L’élève n’est pas un être abstrait : c’est une personne. Dans la construction de sa réussite, le bien-être du corps comme celui de l’esprit sont indispensables, et c’est pour cette raison que les personnels sociaux et médico-sociaux jouent un rôle déterminant, que je salue.

Parce que leur mobilisation est essentielle, nous engageons sur ce sujet un travail interministériel, en favorisant notamment les liens entre médecine scolaire, assistants sociaux et médecins.

Vous le voyez, la réussite de l’ensemble de nos élèves ne se décrète pas : elle s’élabore, quotidiennement, à travers des mesures concrètes et diverses, à travers notre action à toutes et à tous.

Je tiens à cette occasion à saluer les nombreux collèges et lycées qui témoignent de la possibilité d’une telle réussite, et notamment les enseignants et les élèves du Lycée le Corbusier que j’ai eu le plaisir de rencontrer aujourd’hui.

Oui, la réussite se construit non seulement à l’échelle nationale, mais surtout aux échelons locaux, dans les académies et les établissements de nos territoires.

Le travail que vous allez engager en tant que groupe de suivi académique sous l’autorité de vos recteurs, et notamment les recteurs Gilles Pecout, William Marois et François Weil ici présents et dont je salue le travail et l’implication, est donc au cœur de la refondation et de mon action déterminée pour réduire ces inégalités insupportables car liées aux origines sociales.

Ce travail est un travail de longue haleine mais ce n’est pas parce que le temps de l’éducation est un temps long que nous avons le temps. Il faut agir le plus vite possible.

Vos travaux, nourris des interventions précieuses des différents intervenants, vont décliner les recommandations du rapport de Jean-Paul Delahaye de façon très opérationnelle. Ces recommandations, je le rappelle, entraînent l’adhésion de toute la communauté éducative, enseignants, élèves et parents. Il nous appartient de les mettre en œuvre.

Mais ce changement ne peut reposer uniquement sur le système éducatif. Je compte donc impulser une politique interministérielle associant également les collectivités et je remercie Stéphane Troussel pour sa présence et son implication.

Relever le défi de la réussite pour tous, ne se fera qu’en agissant sur toutes les dimensions de cette question.

Le constat est en effet simple, mais dur à entendre : aujourd’hui, en France, on ne naît pas citoyen. On naît d’abord riche, ou pauvre. Aisé, ou défavorisé. Parce que la citoyenneté suppose une égalité réelle, celle-ci n’est malheureusement pas un acquis, mais est un objectif que nous avons l’obligation d’atteindre.

Alors, et ce sera ma conclusion, nous devons, dans nos actions et nos réflexions, prendre le temps de nous poser une seule question : « Ce que je fais, cela permettra-t-il à chacun de nos élèves de devenir des citoyens à part entière de la République Française ? «

C’est cette question qui doit guider nos actions. C’est à cette aune-là que nos choix doivent être faits, et vous avez, dans cette démarche, mon soutien indéfectible.

Je vous remercie.


[1] Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p. 10.

[2] Claude Dilain, Chronique d’une proche banlieue, Stock, 2006.

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Un commentaire sur Discours au séminaire « Grande pauvreté et réussite scolaire »

  1. Snuasfp

    Des mots mais à quand les actes et les créations de postes ?
    1/EPLE et les enseignants seront soutenus … Même sensibilisés, ils ne sont pas formés ni diplômés pour recueillir les confidences de souffrances et encore moins leur traitement ! Les infirmières non plus ! La DGESCO aurait-elle peur d’un diagnostic des causes ? Préfère-elle juste se contenter des symptômes ? La DGESCO ignore tout du social et de son service au sein de l’EN … Combien de créations de poste ? À qd une équipe prof/COP/infirmière/vie sco avec du social à temps complet ? Pas d’assistanat ! Mais soutien et accompagnement social vers une réussite transversale de tous les acteurs !!

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