Projet « Convoi 77 » : donner un visage, une identité aux victimes de la Shoah

Éducation nationale Publié le 27 janvier 2017

La Journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’Humanité du 27 janvier est chaque année, pour les établissements scolaires de France et de l’ensemble des pays de l’Union européenne, un rappel des engagements citoyens pour les valeurs qui fondent nos démocraties. Najat Vallaud-Belkacem a tenu à saluer cette année le projet européen « Convoi 77 » qui encourage les élèves à retracer les vies des 1321 personnes déportées dans le dernier convoi parti de Drancy pour Auschwitz le 31 juillet 1944.

Le rôle de l’École passe évidemment par les enseignements académiques, mais il va aussi au-delà, à travers la force de l’expérience vécue. C’est le sens du soutien de l’Éducation nationale au projet européen « Convoi 77 » qui implique les élèves dans des travaux de recherches sur les déportés du dernier grand convoi parti de Drancy le 31 juillet 1944 pour le camp d’extermination d’Auschwitz. Ce projet pédagogique innovant permet de donner un visage, une identité aux victimes de la Shoah. En savoir plus sur le projet en consultant le dossier :


 

Retrouvez le discours de Najat Vallaud-Belkacem ci dessous :

Monsieur le Député, cher Patrick BLOCHE,
Mesdames et messieurs les élus,
Monsieur l’Ambassadeur d’Allemagne, cher Nikolaus MEYER-LANDRUT,
Mesdames et messieurs les rectrices et les recteurs,
Monsieur le Directeur de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, cher Philippe ALLOUCHE,
Monsieur le Vice-président de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, cher François AMOUDREZ,
Monsieur le Président de l’association « Familles et Amis des déportés du Convoi 77 », cher George MAYER,
Monsieur le, Vice-Président du Mémorial de la Shoah, cher François HEILBRONN
Mesdames et Messieurs les enseignants,
Mesdames et messieurs,
Chers amis,
Chers élèves,

Ce n’est pas sans émotion, et sans une certaine fierté aussi, que j’ai le plaisir de vous accueillir ici, dans ce ministère de l’Éducation nationale, en cette Journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’humanité.

Nous sommes en ce jour anniversaire du 27 janvier 1945 et de l’ouverture du complexe concentrationnaire d’Auschwitz-Birkenau par les troupes soviétiques.

Tout a-t-il été dit à propos de la Shoah ? L’Histoire est-elle finie ? Qui peut prétendre connaître intégralement ce qui restera dans l’Histoire comme une des pages les plus sombres de notre commune humanité ?

Ces interrogations ne cessent de nous traverser.

Comme ministre de l’Éducation nationale, évidemment, mais comme tout citoyen aussi, elles ne cessent de me questionner : faisons-nous suffisamment pour augmenter les connaissances ? Pour améliorer la transmission des savoirs ? Pour former les consciences afin, effectivement, que l’Histoire ne se mette à bégayer ?

Ici intervient l’École. Ici intervient l’enseignement. Et force est de constater que ce n’est pas toujours facile.

L’enseignement de l’histoire de la Shoah fait bien souvent l’objet de débats dans notre pays, comme ailleurs, en Europe et dans le monde.

Ces débats, bien sûr, sont légitimes dès lors qu’il ne s’agit pas de réviser ou de nier l’évidence.

Par leur intensité, ces débats viennent nous rappeler – et j’emprunte ici aux propos mêmes de l’historienne Annette Wieviorka – que ce génocide, « parce qu’il est encore notre contemporain, n’appartient pas tout à fait à l’Histoire. »

Et sans doute est-ce là une des raisons qui rend, plus de soixante-dix ans après, le sujet toujours si sensible.

Non, les blessures ne sont pas refermées ; peuvent-elles l’être un jour ?

Oui, des témoins de cette vaste entreprise d’extermination des Juifs d’Europe sont encore parmi nous : des survivants, des orphelins qui ont grandi sans leurs parents.

Comment ne pas penser ici à des figures aussi lumineuses que Serge Klarsfeld, Boris Cyrulnik et tant d’autres ?

Comment ne pas penser à des femmes aussi exceptionnelles que Simone Veil, Marceline Loridan-Ivens et de tant d’autres dont je pourrais, là encore, égrener longtemps les noms ?

J’aurais, tout à l’heure, au Mémorial de la Shoah, l’immense honneur de distinguer deux grands témoins de cette tragédie : Nicolas Roth et Alexandre Halaunbrenner.

Oui, la parole de ces femmes et de ces hommes nous ramène inéluctablement à la proximité de ce génocide dans l’espace et dans les temps qui sont les nôtres.

La parole des témoins, je veux le dire d’emblée, est un trésor inestimable.

Elle permet cette indispensable transmission de la mémoire de la déportation par ceux-là mêmes qui en ont été les victimes, qui l’ont vécue jusque dans leur chair.

Cette parole résonne dans nos écoles, et son écho est puissant. Et il faut avoir la chance, oui, la chance, au moins une fois dans sa vie, d’assister à une rencontre entre des élèves et des témoins pour se rendre compte de la force et de l’importance de ces témoignages vivants.

Moi, je n’oublierai pas, je n’oublierai jamais, la rencontre de ces élèves du lycée Léon Blum de Créteil avec Léon Zygel. Je l’ai vécue, et dans le monde entier on a pu en découvrir la puissance grâce au très beau film « Les Héritiers ».

Souvenons-nous que Léon Zygel s’en est allé peu après la sortie de ce film dans les salles.

Ces grands témoins, nous ne devons jamais cesser de les valoriser, de valoriser le partage qu’ils nous offrent et qui compte évidemment tellement pour enrichir l’enseignement de l’histoire de la Shoah.

Il y a les témoins. Il y a aussi, je tiens à les évoquer, les enseignants qui font un travail exemplaire pour transmettre aux élèves la réalité de cette histoire de l’Holocauste.

Grâce à eux l’enseignement de l’histoire de la Shoah en France est internationalement reconnu.

Abordée en classe dès l’école primaire, puis approfondie à différents stades du parcours secondaire général, technologique et professionnel, cette histoire est non seulement enseignée, mais elle fait aussi l’objet de nombreuses actions éducatives parmi les plus importantes inscrites à l’agenda de l’Éducation nationale.

A l’instar de l’Allemagne, la France a en effet pris ses responsabilités pour que rien ne manque dans la transmission de cette histoire.

Oh, cela ne s’est pas fait en un jour, ni de ce côté-ci du Rhin, ni de l’autre. Il a fallu surmonter bien des tabous, vaincre bien des silences.

Mais si difficile soit-il, cet impératif démocratique a été respecté et ce faisant, notre pays démontrait sa capacité à retenir la grande leçon de Fernand Braudel.

Souvenons-nous, à propos de l’identité française, les mots de ce grand historien : « À chaque instant, – écrivait-il, – la France vivante se retourne vers son Histoire et vers son passé pour avoir des renseignements sur elle-même. Renseignements qu’elle accepte ou qu’elle n’accepte pas, qu’elle transforme ou auxquels elle se résigne. Mais pour un historien, – rappelait-t-il, – il y a une identité de la France à rechercher avec les erreurs et les succès possibles, mais en dehors de toute position partisane. »

Oui, disait Braudel, « l’identité de la France est incompréhensible si on ne la replace pas dans la suite des événements de son passé, car le passé intervient dans le présent, il le brûle. »


C’est la force de notre École de n’avoir pas succombé à la facilité d’établir un récit national qui trierait les faits en fonction d’une vision fantasmée de l’Histoire.

Savoir regarder le passé en face, s’en tenir aux faits et n’avoir pas peur de s’y confronter, c’est pour moi une exigence de tous les instants. Une exigence qui est le signe d’une démocratie vivante capable d’avancer sans se déchirer.

L’inspecteur général et historien Vincent Duclert, à qui j’ai confié une mission d’étude sur l’enseignement et la recherche sur les génocides et les crimes de masse, le rappelait, récemment, dans les pages d’un grand quotidien.

Il est indispensable d’éveiller les jeunes Français à la raison critique, au devoir de penser le monde, si nous voulons véritablement qu’ils puissent adhérer aux valeurs de démocratie et s’en faire des artisans.

Cette exigence supérieure implique une vigilance de tous les instants.

L’Histoire ne peut pas être transformée, déformée. Elle ne peut qu’être enrichie par les apports permanents de la recherche et des témoignages. Les ressources et les méthodes pédagogiques pour mieux la transmettre doivent être, elles, sans cesse adaptées aux réalités actuelles, aux évolutions du monde, aux capacités nouvelles que nous offrent les progrès de la technologie et des connaissances.

C’est cette volonté de pouvoir toujours tenir compte du présent, pour mieux appréhender le passé qui a motivé la rénovation du Concours National de la Résistance et de la Déportation. Cette rénovation, nous l’avons entreprise, à la demande du Président de la République, à l’occasion du 70ème anniversaire de la victoire sur la barbarie nazie.

Nous voulions que le CNRD bénéficie d’une plus grande visibilité, qu’il concerne un plus grand nombre d’établissements, un plus grand nombre d’élèves, sur tous les territoires de la République. Cette exigence, elle se retrouve dans le parcours citoyen que nous déployons, de l’école au lycée, pour donner aux élèves la possibilité de se forger un jugement moral et civique, d’acquérir par eux-mêmes un esprit critique et une culture de l’engagement.


Ce parcours citoyen de l’élève, il s’incarne au travers de multiples initiatives dans et autour de l’École, qui peuvent prendre la forme de rencontres avec des témoins, de débats autour d’un film, d’une exposition ou d’une représentation artistique, d’une visite d’un musée ou d’un lieu de mémoire.

C’est pour cette raison que l’enseignement de l’histoire de la Shoah ne peut être dissocié de ce parcours citoyen.

Tout dans sa transmission, dans les pratiques pédagogiques et dans les finalités éducatives qu’il poursuit, concourt à cette construction d’une mémoire collective autour de valeurs partagées.

Cela peut aussi bien s’illustrer dans les enseignements d’Histoire que dans l’interdisciplinarité des cours d’Enseignement Moral et Civique, ou en Enseignement Pratique Interdisciplinaire.

C’est tout le sens de l’expérience pédagogique menée autour du projet européen porté par Georges Mayer et son association œuvrant contre l’oubli des déportés du convoi 77, parti le 31 juillet 1944 de Drancy pour Auschwitz.

Je veux, ici, vous remercier pour cet engagement à nos côtés dans la mise en œuvre de ce projet qui recèle de multiples potentialités en tout point bénéfiques.

Sa dimension européenne, tout d’abord, dont l’intérêt apparaît immédiatement pour contribuer à renforcer notre projet commun.

Sa portée pédagogique ensuite : nous savons combien les élèves sont sensibles à ce sujet dès lors qu’ils en deviennent des acteurs à part entière, chargés de découvrir ce que fut le parcours de ces déportés, de leur redonner une identité.

Retrouver un nom, mettre sur ce nom un visage, situer le lieu où la personne est née, découvrir son environnement et le contexte politique l’ayant contrainte à l’exil ; découvrir le processus d’anéantissement qui s’abat sur elle, la traque, les persécutions, l’internement, les humiliations, le traitement inhumain jusqu’à la déportation dans ces wagons à bestiaux : tout cela, oui, tout cela aide à mieux comprendre l’histoire et les fondements du nazisme à l’origine de ce génocide : le populisme, le nationalisme, le racisme, l’antisémitisme.

Tout cela permet de mieux se rendre compte, au-delà de ces chiffres assourdissants de plus de 6 millions d’êtres humains exterminés, dont 1 million et demi d’enfants, que la Shoah n’a pas de précédent dans l’ampleur de son inhumanité.

En décidant de mettre en avant cette expérience menée dans les académies de Créteil et de Versailles, nous montrons un exemple d’activité pédagogique particulièrement vertueuse dont une large part de la communauté éducative peut s’emparer.

Et cette fois, c’est à vous, Madame Podetti, que j’exprime ma gratitude pour le travail réalisé avec vos élèves. Vous venez de démontrer plus que tous les mots ne pourraient le faire l’importance d’une telle démarche.

Je veux également saluer les membres des corps d’inspection sous l’autorité desquels cette expérimentation a été conduite de façon à identifier, à comprendre et à suivre les trajets individuels des déportés de ce convoi, à partir d’un corpus documentaire accessible à tous les enseignants sur le site du ministère.

Nous invitons les enseignants à s’appuyer sur cet exemple pour mener des travaux liés à l’enseignement de l’histoire de la Shoah en classe, en partenariat avec les institutions et associations œuvrant pour le souvenir des déportés.

Nous les invitons à faire appel à ces témoins qui, au soir de leur vie, continuent inlassablement de porter un message aux jeunes générations.

Nous leur disons de s’appuyer sur les réservistes citoyens qui s’inscrivent dans leur sillon pour que vivent et s’incarnent les valeurs de la République à l’école.

Nous leur disons tout cela en n’oubliant rien des difficultés qu’ils peuvent rencontrer, et du contexte national et international dans lequel s’inscrit cette mission éducative.

Car évidemment, la grande mobilisation de l’École et de ses partenaires pour les valeurs de la République n’aurait pas sa place dans un monde apaisé.

Tel n’est pas le cas de cette époque troublée que traversent nos démocraties, confrontées à une montée des populismes et des nationalismes dépassant malheureusement les seules frontières européennes.

Voilà pourquoi j’accorde depuis trois années maintenant, tant d’importance à ce que l’Éducation nationale s’engage pleinement, avec ses partenaires, dans cette journée du 27 janvier.

Cette date-anniversaire est devenue pour l’ensemble de la communauté éducative l’occasion de mener une réflexion de fond sur les valeurs fondatrices de l’humanisme moderne qu’il importe de faire partager aux enfants de notre pays.

Ce doit être partout en France et en Europe l’occasion de se souvenir de ces événements tragiques mais aussi de rappeler le rôle crucial de tous ceux qui ont contribué à protéger les persécutés et parfois à les sauver au risque de leur vie.

L’histoire ne manque pas d’exemples. Elle offre, aux jeunes de notre pays, des modèles qui incarnent face à la barbarie et à la violence, les valeurs positives de l’humanité, de la solidarité, du courage et de l’engagement.

Oui, mesdames et messieurs, cette journée est différente des autres journées.

Elle doit nous amener collectivement à engager une réflexion sur l’histoire de la Shoah et de tous les génocides, et à rappeler notre attachement commun aux valeurs humanistes qui fondent notre démocratie, telles la dignité de la personne et le respect de la vie d’autrui.

C’est ce que nous faisons ensemble dans ce salon Condorcet du Ministère et c’est ce que nous allons continuer à faire, aujourd’hui et chaque jour qui vient, dans cette période où parfois, disons-le, le présent ressemble étrangement au passé.

Je vous remercie.

Najat Vallaud-Belkacem
Ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche

 

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