Entretien à L’Obs

Presse À la une Publié le 8 janvier 2018

La vie plutôt que le parti, les idées plutôt que l’appareil. Alors que ses « camarades » la pressent de se lancer dans la bataille du prochain congrès du Parti socialiste, Najat Vallaud-Belkacem explique pour la première fois pourquoi elle ne sera pas la prochaine patronne du PS.
En première ligne pendant le quinquennat de François Hollande, l’ancienne ministre de l’Éducation nationale a souffert d’un fonctionnement médiatique où le buzz et la polémique quotidienne sont devenus la loi. Elle n’a aujourd’hui plus de mandat, et se prépare à une nouvelle vie avec la collection d’essais qu’elle va diriger chez Fayard avec des chercheurs. Un engagement différent, loin des appareils, pour réveiller le débat intellectuel et mener enfin les batailles culturelles que la gauche a perdues.

Quelle est votre nouvelle vie?
C’est une vie où je me concentre sur moi-même, sur les miens, sur d’autres projets que des projets politiques. J’ai toujours en moi autant d’engagement qu’auparavant. Mais, depuis plusieurs mois, je ressens le besoin de l’exprimer autrement.

Un de vos projets est donc éditorial…
Oui. J’ai tellement souffert de la trop faible qualité du débat public ces dernières années que je m’étais promis qu’un pan de ma vie future serait consacré à l’aider à reprendre du souffle. On ne peut pas se satisfaire du seul spectacle médiatique quotidien entre commentateurs, polémistes et adversaires politiques qui finissent par se caricaturer eux-mêmes.On a besoin de penseurs, de chercheurs qui acceptent de se mettre à portée d’homme et nous aident à être collectivement plus intelligents. Alors oui, une de mes activités, parmi d’autres, au sein de ma nouvelle vie sera de diriger cette collection d’essais chez Fayard qui sera consacrée aux batailles culturelles du progressisme. Je vois bien que ces idées-là peinent de plus en plus à convaincre les gens. Si nous voulons reconstruire de la conviction, il faut aussi renouveler les savoirs.

Quand la gauche a-t-elle perdu la bataille des idées?
C’est difficile à dater, mais situer le moment du décrochage est une question en soi. Les idées progressistes sont devenues minoritaires. On le perçoit à des signes qui ne trompent pas : les mots ont perdu leur sens. L’égalité est immédiatement caricaturée en « égalitarisme niveleur par le bas ». La solidarité est aussitôt dépeinte en « assistanat ». Les questions sérieuses de genre tronquées en « sournois projet d’indifférenciation des sexes ». L’idée même de République a été dévitalisée au profit de combats sans rapport avec son idéal. Ces détournements qui deviennent des réflexes, de véritables « tue-la-pensée », se sont parfois même subrepticement retrouvés dans des discours censément de gauche. Le brouillard est épais, les mots ne sont plus interrogés. Or, pour moi, plus que tout concours de circonstances et autres communications mal gérées, ce sont ces batailles culturelles perdues qui ont rendu inaudibles les discours et projets de gauche. En parallèle, dans un monde qui apparaît de plus en plus insécurisant, des fantasmes ont envahi l’imaginaire collectif, débordant de la fachosphère, comme ce mythe du « grand remplacement », sans qu’une contre-réflexion audible soit là encore sérieusement relayée. Beaucoup de nos concitoyens ont fini par acquérir des convictions qui leur interdisent d’adhérer à nos idées.

Pourquoi la gauche a-t-elle perdu ce combat culturel?
L’opinion publique se construit dans un bain général mêlé d’ultralibéralisme au plan économique, d’individualisme au plan social et de délégitimation des idéaux au plan politique. Voilà ce qui transpire à longueur de journée des réseaux sociaux, des chaînes d’info continue, du discours dominant. Et je ne parle même pas des fake news. On ne peut pas franchement dire qu’on fasse appel à la rationalité des citoyens, à leur capacité à vivre et à penser ensemble, mais plutôt à l’émotion immédiate, au sensationnel, au confort des préjugés… Et nous n’avons pas suffisamment combattu. Clairement.

Par paresse?
Pas vraiment. Si l’on regarde le champ intellectuel, peu de chercheurs ont été conviés à alimenter les débats politiques de leur science. Ce sont toujours les mêmes polémistes qui saturent l’espace médiatique. Si encore c’était pour éclairer l’opinion dans un sens ou dans l’autre, si c’était dans un souci de partage d’un savoir, pourquoi pas, mais chacun perçoit bien que ce n’est évidemment pas le cas : les propos d’un Luc Ferry, pour lequel le problème de l’école pourrait être résolu « si on supprimait les 15% de quartiers pourris qu’il y a en France », ou ceux d’un Finkielkraut qui ne trouve rien d’autre à commenter dans les obsèques de Johnny que ce qu’il perçoit comme « l’absence des non-souchiens », n’apportent strictement rien à la compréhension par les Français des grands enjeux, de la hiérarchie des problèmes, et de la complexité de notre monde. Ce n’est pas comme si nous n’avions pas de meilleurs analystes. Ce n’est pas comme si nous manquions de chercheurs. Pourquoi ne les entend-on, ne les lit-on pas davantage ? Pour partie parce qu’on ne va pas les chercher – foin de la complexité à l’ère du clic et du buzz –, et pour partie parce que, comme me le disait l’un d’entre eux : « Je me suis coupé des canaux médiatiques, je n’ai aucune envie de voir ma pensée tronquée en 140 caractères. » Eh bien moi non plus, je n’ai plus envie de cela ! Notre système médiatico-politique est à bout de souffle. Alors j’aimerais qu’on fasse un autre pari : celui de la réflexion et des savoirs d’aujourd’hui. Des chercheurs, des intellectuels, des penseurs, doivent investir le débat public et l’éclairer avec le recul de leurs travaux, leurs expertises, leurs comparaisons internationales. Ils doivent participer à cette bataille culturelle qui est une bataille pour le progrès.

Qui sont les chercheurs qui écriront dans votre collection?
Je peux dire à qui j’aimerais faire appel, mais j’espère aussi recevoir des propositions spontanées. L’idée est de donner la parole à des chercheurs à la fois pointus (ils le sont de plus en plus) et désireux d’offrir un aboutissement « civique » à leurs recherches. Le regard critique doit conduire à esquisser des propositions de politiques publiques. Que ce soit sur des sujets déjà installés de longue date dans notre débat public – Marion Fontaine sur les classes populaires, Fabien Truong sur les aspirations de la jeunesse, Juliette Rennes sur les questions d’égalité, Nicolas Delalande sur le consentement à l’impôt… – ou sur des sujets en germe – notre nouveau monde en fourmille : Yves Citton sur l’économie de l’attention, Frédéric Worms sur les questions de bioéthique à l’ère de l’homme augmenté, d’autres encore sur les risques et défis de l’intelligence artificielle ou l’utilisation des données en matière de santé, sans oublier les sciences de la terre qui nous disent les dangers inédits d’un monde en train de devenir inhabitable… A partir de quelles réalités déjà présentes, et de quelles valeurs, penser ces bouleversements pour réguler une société comme celle-là ? L’idée est d’aller chercher, en France mais aussi en Europe, à la fois des auteurs qui ont déjà publié et qu’on aimerait entendre davantage, et de jeunes thésards dont les travaux méritent d’être partagés plus largement que sous un seul format universitaire.

Est-ce aussi une question de génération?
Ils n’auront pas forcément tous le même âge. Mais l’idée est bien de faire entendre des voix qui ne sont pas déjà omniprésentes dans le débat public. La collection s’appellera « Raison de plus », à la fois comme « les choses vont mal, raison de plus pour agir » et comme « vous ne me voyez pas sur tous les plateaux télé, raison de plus pour me découvrir ».

Ce n’est pas un problème pour les futurs auteurs que vous dirigiez la collection?
Pourquoi le serait-ce ? Je suis une ancienne ministre de la Recherche qui a toujours veillé à mieux soutenir les sciences humaines et sociales, et qui continue à le faire au niveau européen, c’est plutôt cohérent. Si c’est de mon appartenance politique que vous voulez parler, ce n’est pas la collection du Parti socialiste. Si c’était ainsi que je la pensais, je l’aurais créée au sein de ce dernier. C’est une collection d’une grande maison d’édition qui a vocation, je l’espère, à alimenter la réflexion de tous ceux qui aiment réfléchir autrement qu’avec du prêt-à-penser. Bien sûr que j’incarne une fibre de gauche et que je ferai tout pour que ma famille politique puisse se nourrir de cette réflexion. Mais si d’autres formations politiques veulent venir se saisir des propositions qu’ils élaboreront, tant mieux. Enfin je ne cherche pas des textes qui cautionnent mais qui au contraire bousculent et ouvrent le débat.

Comment regagner la bataille culturelle?
En comprenant déjà que conquête électorale et conquête culturelle ne sont pas nécessairement concomitantes. Ça s’est vérifié souvent dans le passé : un « camp politique » peut très bien, à la faveur d’une défaillance des camps d’en face, regagner les élections qu’il avait perdues, sans avoir pour autant remporté entre-temps la bataille culturelle, ce qui laisse le problème entier. Le combat des idées est un temps long. Parce qu’il faut cette production intellectuelle d’abord, mais aussi parce que, ensuite, il faut des acteurs qui s’en saisissent, pour faire discuter sur des forums les propositions des chercheurs, pour partager le plus largement possible les constats et même, si possible, pour expérimenter quelques-unes  des préconisations dans des collectivités ou entreprises volontaires. Bref, le défi est de retisser un lien entre excellence de notre recherche et vécu de nos concitoyens.

En dirigeant une collection d’essais, faites-vous un pas de côté par rapport à la politique?
Cela fait partie de ces autres façons de m’engager pour le bien public que j’évoquais plus haut. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’un métier, mais d’un investissement personnel dans un champ qui me tient à cœur. Cela ne dit pas grand-chose de ce que sera ma vie par ailleurs.
Est-ce une manière de faire une croix sur un engagement partisan au moment où certains vous pressent de reprendre le PS?
J’ai toujours pris parti, et je continuerai à le faire sans me dérober devant les responsabilités. Je refuse simplement de me poser la question comme ça. L’avenir de la gauche dépasse de très loin la question de l’appareil socialiste. Je sais que cela peut paraître étrange de ne pas céder à l’amicale pression de ses amis, que les standards de la politique nous ont plutôt habitués au contraire, mais je veux vraiment réfléchir, travailler et comprendre d’autres mondes que le seul monde politique. Je n’ai d’ailleurs jamais voulu d’une vie réduite à la politique. Je sais qu’il y a d’autres façons de se rendre utile. Mener une expérience dans le privé en particulier, et en même temps ne pas déserter le champ des valeurs avec cette contribution à la réflexion intellectuelle qui, je l’espère, concourra à mieux armer qu’elle ne l’a été parfois cette gauche de progrès qui est la mienne. À ma manière, singulière, je serai là à ses côtés.

Propos recueillis par Cécile Amar et publiés dans L’Obs du 4 janvier 2018.

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7 commentaires sur Entretien à L’Obs

  1. BIENVENU Léna

    Je vous souhaite de belles rencontres intellectuelles.
    J’ai pu assister aux entretiens Jean Zay quand vous étiez ministre et je reconnais votre engagement pour la diffusion du savoir.
    Bonne continuation et belle année

  2. bouet bruno

    Bonsoir,
    Même si je suis triste de votre choix, je le comprends tout à fait, car même dans nos campagnes le vivre ensemble devient difficile.
    Ce qui m’attriste, c’est que l’on laisse la place au gens qui préfère gérer l’argent publique, plutôt que de s’occuper de la population qui occupe son territoire et pas seulement dans les grandes villes qui deviennent de plus en plus invivable.
    Mais vous êtes jeunes, votre démarche me plait assez, et j’ose espérer qu’un jour, pas trop lointain, vous trouviez une place importante pour que notre pays retrouve ses belles valeurs qu’elle a tendance à oublier.
    tous mes vœux pour que vos beaux projets se réalise

  3. Hassan

    Bonjour…ou Bonsoir… (car cela faisait, ou commençait à faire longtemps, mais pas tant quant il faille admettre, permettre, reconnaître, tous les importants sur le présent assimilé…)…

    Vous ne l’êtes pas, Vous ne l’avez jamais été, Vous ne le serez jamais, comme il fort évident, aux vues de cet « intitulé », que l’objectivité d’un monde résiste et résistera, à tous les penchants vidant d’âme ou d’argent, toutes les valeurs premières et tous les principes entiers de la reconnaissance égale humaine et terrienne du/des peuple)s, avec du cœur dites Vous souvent…

    Éclairer les consciences, aucune « voie » n’est, ou ne peut être, dite, la sienne, si elle se construit et se poursuit sans être la nôtre, au plus juste et au plus commun des lendemains, autant il peut être « hyper » difficile de croire, intellectuellement, mathématiquement, géographiquement, résolument, que la terre ne tourne pas pour tout le monde, n’est-ce pas…

    Politiquement, bien que « l’univers » ne recèle, au fil des sciences et des connaissances, d’aucun désordre mystérieux, la valeur ordinaire abstraite et visible de l’avancée du temps n’est pas exclusivement la tournure secondaire imparfaite et faillible des mauvais)es rond)e)s, …

    Bien à Vous..

    Merci…

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