Démocratie en crise, démocratie en mutation

Questions de société Désintox Populismes À la une Publié le 14 novembre 2019

De la défiance populaire à la participation citoyenne

A mon tour de remercier tous ceux qui y ont contribué et en particulier Pascal Monin, l’Observatoire de la fonction publique, la fondation Konrad Adenauer, d’avoir organisé et maintenu ce colloque. L’une des meilleures choses qui puisse arriver à une révolution c’est précisément que l’université, lieu de savoir et de recul, de complexité et d’engagement, s’en mêle, qui peut en douter ?

Mes chers amis, l’actualité récente nous donne le sentiment que l’Histoire nous rattrape… cette Histoire que nous croyons encore, au tournant du 21e siècle, arrivée à sa fin avec l’avènement universel de la Démocratie.

Il y a peu encore, les Gilets Jaunes défilaient dans les rues des villes et villages de France en criant leur colère.

Aux quatre coins du monde, du Chili à Hong-Kong, des citoyens se lèvent contre des régimes qui ne répondent pas à leurs aspirations, des systèmes institutionnels et économiques qui ne fonctionnent plus pour le plus grand nombre. Ces évènements invitent tout acteur politique ou observateur avisé à la plus grande humilité : souvent, ces évènements sont imprévisibles. Imprévisibles, car l’étincelle qui allume le brasier est parfois anecdotique – je pense à une mesure sur le prix des carburants, qui, en France, avait été votée dans l’indifférence générale plus d’un an avant que le mouvement des Gilets Jaunes ne vienne la contester.

Flambées imprévisibles, et pourtant, compréhensibles : nous connaissons les facteurs qui contribuent à la montée de la colère et de la frustration. Ces facteurs sont en partie locaux, liés à des histoires, des cultures et des systèmes institutionnels particuliers. Mais ils ont aussi énormément de points communs : sentiment que le système économique favorise les riches et les puissants, que les élus sont sourds aux détresses des citoyens, que la politique ne change pas le quotidien…

Je sais que la suite du programme donnera l’occasion à des responsables politiques et académiques éminents d’aller plus loin dans l’analyse des difficultés que rencontrent aujourd’hui nos démocraties.

Je m’attacherai pour ma part à tenter de poser les enjeux, tels que je les perçois à travers mon parcours de femme engagée en politique depuis de nombreuses années, et comme CEO d’IPSOS Global Affairs, département spécifiquement dédié à la compréhension des tendances de société et à la promotion de solutions d’intérêt général.

L’épuisement de la démocratie telle que vous et moi l’avons connue jusqu’ici est un de ces phénomènes, phénomène complexe et multidimensionnel, sur lesquels mon département travaille aujourd’hui, et sur lesquels je m’interroge… Au moins depuis le 21 avril 2002, date à laquelle la première « aberration démocratique », au sens où une Républicaine engagée l’entend, est venue percuter le cours de nos vies en France. Ou du moins, interroger ce que nous croyions jusque-là être un irréversible cheminement de la démocratie libérale et du progrès social, au grès des alternances entre droite et gauche républicaines.

Brexit, Trump, baisse continue de la participation démocratique dans certains pays, polarisation et hystérisation des débats médiatiques… Les symptômes de ce malaise démocratique s’accumulent, et donnent un diagnostic convergent de l’état de nos démocraties et des demandes qui lui sont faites, que l’on se trouve aux Etats Unis, au Liban, en France, en Grande Bretagne ou au Chili. Tout, dans l’actualité politique, donne le sentiment que notre système démocratique est à bout de souffle.

Les données du problème, je ne vais pas m’attarder dessus mais vous les connaissez tous :

  • Une majorité de citoyens, dans la plupart des pays, considère que le système est « broken », qu’il ne permet plus de générer du progrès partagé par tous
https://www.ipsos.com/sites/default/files/ct/news/documents/2019-09/populist_and_nativist_sentiment_in_2019_-_global_advisor_report_-_gb.pdf
  • Une immense majorité considère que les règles du jeu économique sont biaisées en faveur des riches et des puissants
https://www.ipsos.com/sites/default/files/ct/news/documents/2019-09/populist_and_nativist_sentiment_in_2019_-_global_advisor_report_-_gb.pdf
  • Ils sont aussi extrêmement nombreux à considérer que les responsables politiques ne se soucient pas des citoyens comme eux
https://www.ipsos.com/sites/default/files/ct/news/documents/2019-09/populist_and_nativist_sentiment_in_2019_-_global_advisor_report_-_gb.pdf
  • Les « experts », supposer donner sens au réel et éclairer le débat public, ne s’en sortent pas mieux, puisque la plupart des gens considèrent qu’ils ne comprennent pas leur vie quotidienne

Cette perception majoritaire engendre un désengagement citoyen que nous constatons dans de nombreuses démocraties.

Dans beaucoup de « vieilles » démocraties, la participation électorale a tendance à baisser, à mesure que les citoyens se convainquent que l’alternance démocratique ne « change plus la vie ».

Qui dit désengagement, désidéologisation, et désaffiliation partisane dit volatilité électorale grandissante. L’incertitude n’a jamais été si grande, et cela pose un certain nombre de problèmes aux instituts qui, comme le mien, cherchent à anticiper la participation et l’issue des élections…

Dans ce contexte, qu’est ce qui se passe ? Eh bien les barrières à l’entrée du « marché » politique n’ont jamais été si basses, ouvrant la voie à de nouveaux « entrepreneurs politiques » venus de nulle part – et donc aux populistes…  Ainsi, dans le monde, seulement 1 personne sur 5 juge préférable de voter pour des partis ayant déjà fait leurs preuves et exercé le pouvoir. 4 personnes sur 10 seulement considèrent qu’élire des partis ou des personnalités portant des idées radicales représente un risque. Ces chiffres, à eux seuls, décrivent le contexte dans lequel un Trump a pu prospérer…

Sous les assauts de ces nouveaux venus, pariant sur la radicalité et niant les clivages politiques qui structuraient jusqu’ici le débat démocratique, les repères qui étaient les nôtres depuis des décennies disparaissent.

Le socle des partis de gouvernement rétrécit partout, de moins en moins de gens se retrouvent dans le clivage gauche-droite, préférant se déclarer « sans affiliations partisanes » – comme ici, les graphiques l’illustrent pour l’Espagne ou l’Italie.

Brouillage des clivages, désaffiliation partisane… nous assistons également à un formidable affaiblissement des partis , ces piliers de nos démocraties.

Partout, les partis rétrécissent. Du coup, leur centre de gravité politique s’éloigne de plus en plus de celui du corps social qu’ils aspirent à représenter, générant par contre-coup encore plus de défiance à leur endroit. Le parti de masse est mort, mais de nombreux partis, sourds aux demandes citoyennes nouvelles, se comportent toujours comme s’ils étaient les seuls gardiens du temple démocratique, et peinent à se réinventer.

Alors, que faire, me direz-vous ? Loin de moi l’idée d’entamer cette journée par un constat catastrophiste, sans essayer au moins d’esquisser quelques solutions pour l’avenir.

Tout d’abord, une évidence – qui n’en est malheureusement pas une pour beaucoup … – le système ne peut plus faire contre ou sans le citoyen. Regardez ces chiffres :

En France, et c’est vrai dans beaucoup de pays, nous constatons que c’est avant tout en les citoyens que les gens ont confiance pour construire leur avenir – ainsi que dans  les élus locaux, considérés comme des super-citoyens, restés proches des préoccupations du quotidien.

Le système doit être, si j’osais un mot marketing, « citizen-centric ». Ce serait bien normal que la démocratie se (re)mette à cette notion, alors que le secteur privé parle de « customer-centricity » depuis des années voir des décennies …

Une fois que nous avons dit cela, nous n’avons cependant pas dit grand-chose. Comment remettre le citoyen au cœur ? Et quel citoyen, puisque le citoyen aujourd’hui, comme je le disais à l’instant, est désengagé, désabusé, résigné, replié ?

La première chose, pour ceux qui aspirent à occuper des responsabilités – je n’oserais dire « élites », ce mot est désormais tellement connoté négativement… – est à mon sens d’intégrer les règles du jeu politique. Ce que j’appellerais le « new normal », puisque le terme « nouveau monde » est déjà une marque déposée dans mon pays, par un parti qui ne me convainc pas vraiment.

Ces règles du jeu, je les ai listées ici :

Je ne m’étendrai pas dessus car ce n’est pas le cœur de notre propos aujourd’hui. Mais je tenais à les mentionner car je suis toujours frappée de constater à quel point les dirigeants d’aujourd’hui peinent à intégrer les paramètres du jeu actuel, et continuent à faire de la politique comme dans les années 80… 

La première étape de la réinvention démocratique doit partir « du haut », car sans exemplarité, si les leaders ne montrent pas le chemin, alors nous resterons dans une impasse. Cette impasse que je décrivais à l’instant, où les citoyens tournent le dos à des représentants dont ils pensent qu’ils ne se préoccupent aucunement d’eux… Une impasse que le politologue Peter Mair désignait sous le terme de double désengagement : les élites ignorent le peuple, qui lui-même tourne le dos à ses représentants.

L’impulsion doit partir des élites, mais évidemment cela ne suffira pas. Les « partis », véhicules de l’engagement, piliers de nos démocraties, sont extraordinairement affaiblis, car leur fonctionnement ne correspond plus à la réalité sociale, politique et médiatique du 21e siècle. Il faut donc réinventer de nouveaux véhicules de l’engagement, de nouveaux moyens de capter les peurs et les aspirations populaires pour les transformer en solutions collectives et en compromis. Dans mes voyages aux quatre coins du monde, j’ai identifié de nombreux exemples intéressants. Je n’en citerais que deux, mais les spécialistes des « civic tech » et les associations pourront en parler mieux que moi :

Change.org, dont la renommée est désormais mondiale et l’efficacité démontrée, et Makesense.org, une organisation peut être moins connue mais tout à fait remarquable. Ces organisations inventent, au quotidien, des solutions pour former, engager les citoyens, et pour leur redonner l’envie d’agir et le pouvoir de façonner un avenir meilleur pour tous. Les partis politique ne sont sans doute pas morts, ils sont un pilier de la démocratie et le resteront, mais ils doivent profondément se réinventer en s’appuyant sur ou en s’inspirant de ces nouveaux acteurs démocratiques.

J’insiste néanmoins sur l’importance des partis et des structures capables de transformer les espoirs individuels en solutions collectives, car je crois que seuls des partis renouvelés peuvent conjurer le péril que je vois monter en France notamment, à savoir : une alternance entre désir d’autorité et de verticalité, considérés comme gages d’efficacité de l’action publique, et désir d’horizontalité et de participation, fondé sur le rejet d’élites perçues comme déconnectées et inefficaces.

Nous assistons en France à ce que produisent ces désirs contradictoires : nous avons élu en 2017 un Président « en surplomb », qui a fait de la verticalité sa marque de fabrique, et avons deux ans plus tard assisté à un soulèvement populaire sans précédent dans l’histoire récente, en réaction à ce qui était perçu comme un excès d’autorité.

Et en même temps, on veut du participatif mais on n’a pas vraiment confiance dans son voisin.

Seuls des partis vivants, des structures capables de recréer du collectif en agrégeant et en dépassant les intérêts individuels et les égoïsmes, nous permettront de sortir de cette impasse démocratique

Il faut à mon sens également repenser les modes d’engagement. Le citoyen d’aujourd’hui souhaite un engagement « à la carte », selon ses intérêts du moment, selon le temps libre dont il dispose à différents temps de sa vie. Un engagement discontinu, plus ou moins important selon les moments, un engagement portant sur des sujets qu’il choisit lui-même.

Un des débats les plus passionnants de ces dernières années oppose démocratie participative et démocratie délibérative. La nécessité de participation, c’est-à-dire de permettre aux citoyens concernés d’avoir leur mot à dire, n’est pas une découverte : en France, de nombreux élus locaux pratiquent les « conseils de quartier » depuis plusieurs mandats ; de plus, sous l’impulsion de quelques-uns comme Amartya Sen ou Joseph Stiglitz, les institutions de développement internationales ont également intégré à leurs programmes de développement la notion de participation. C’est le cas de la Banque mondiale par exemple, dans le cadre de son « Comprehensive Development Framework ». L’idée que, pour qu’une politique publique apporte des solutions dans le temps long, les citoyens doivent pleinement se l’approprier, n’est pas neuve. Pourtant, nous avons multiplié ces dernières années les exemples montrant les limites de l’exercice.

Je laisserai ceux qui connaissent le mieux le sujet développer, mais je pourrais mentionner par exemple le fait que dans les « conseils de quartier », le biais d’auto-sélection était fort, si bien que les élus se trouvaient confrontés à des citoyens « professionnels », non représentatifs de l’immense majorité des citoyens qui eux, s’éloignaient toujours plus de la vie de la cité. D’où la nécessité de dépasser le concept de participation, et de réfléchir aux moyens de promouvoir un réel engagement citoyen, large, et durable.

Je n’approfondirai pas, et laisserai cela aux académiques, mais les travaux du Center for Deliberative Democracy de Stanford me semblent être un bon exemple de ces solutions que nous sommes en train d’inventer pour recréer des espaces de débat public, tout simplement des espaces « communs » qui manquent tant aujourd’hui, à l’heure des réseaux sociaux, des bulles, de la polarisation et de la communication hyper segmentée. Le New York Times rapportait récemment une expérience réalisée aux Etats Unis, pays polarisé s’il en est, qui a confronté des citoyens de tous bords, et qui au terme d’un week-end de discussions a montré que chaque bord, bien que niant avoir changé d’avis suite aux échanges, avait en réalité modéré ses positions sur un certain nombre de sujets. Cette expérience, que je souhaiterais vivement répliquer en France, ouvre à mon sens une voie d’espoir pour tous ceux qui sont attachés à la démocratie libérale. Elle montre que nous pouvons, si nous le voulons, ramener un débat virtuel et déshumanisé à hauteur d’homme, recréer de l’empathie, et par là recréer cet espace commun sans lequel aucun compromis n’est possible.

Jusqu’ici, j’ai parlé d’institutions, de partis, de techniques d’engagement. Mais la base, le fondement d’une démocratie vibrante, ce sont évidemment ces femmes et ces hommes que l’on appelle citoyens. Or, ces citoyens sont, je l’ai dit, de plus en plus désengagés. Ils sont aussi, – les travaux tels que Perils of Perceptions que nous menons depuis de nombreuses années le démontrent – en proie à de nombreux biais.

Biais qui les empêchent d’accomplir cet exercice difficile mais essentiel qui consiste à s’élever au-dessus de sa condition et de son intérêt individuel pour regarder l’intérêt général, à aller vers l’autre, celui qui est différent, tenter de comprendre son point de vue…

Vous voyez d’ailleurs que nous sommes loin d’être conscients de ces biais : si nous acceptons d’admettre que « les autres » vivent dans des bulles et se laissent avoir par les fake news, nous estimons en revanche en être préservés soi-même et capables de s’en protéger… intéressant.

La réalité, c’est que sur  de si nombreux sujets nous avons une perception si biaisée de la réalité, que cela nous empêche de débattre puisque nous ne savons même plus nous accorder sur ce qu’est le « réel ».

Si le complotisme semble plus répandu que l’esprit critique hérité de la tradition des Lumières, si la tribu prime sur la communauté nationale, c’est avant tout parce que le citoyen n’a pas les outils utiles pour se hisser à la hauteur de la citoyenneté. Je crois donc, et j’en terminerai par-là, que le premier challenge qui est devant nous est celui de l’éducation. L’éducation aux médias, à l’ère des fake news. Mais l’éducation comme éveil à l’empathie, comme ouverture au monde, à l’autre, à la différence. L’éducation comme apprentissage de ses propres limites, afin que chacun soit conscient que parfois, notre propre raison nous joue des tours, et qu’il nous faut pratiquer le doute permanent – le doute cartésien, évidemment pas cette forme dévoyée du doute sur laquelle prospère le complotisme… L’éducation sauvera le citoyen, et donc la démocratie, j’en suis persuadée.

Merci.

Cet article est une retranscription écrite des propos que j’ai tenus lors de mon intervention à la conférence « Démocratie en Crise, Démocratie en Mutation » à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth le 14 novembre 2019.