Par Arlette Farge, historienne.
Pour une historienne, cet essoufflement collectif constaté représente un véritable événement historique, une rupture fondamentale : l’annonce et le constat sont remarquables pour plusieurs raisons. Il est rare, pour parler de la nation et de ses habitants, de s’exprimer en termes psychiques pour les caractériser ; par ailleurs, les historiens interprètent très rarement les siècles, les décennies ou les moments à l’aide de critères psychiatriques. D’autre part, faire de ce constat une nouvelle, une information majeure, présuppose une situation alarmante.
L’effet d’annonce s’avère aussi important que l’annonce elle-même. Cela indique qu’en amont de nombreuses personnes se sont inquiétées du problème et ont enquêté par voie institutionnelle. L’annonce fait événement au sens où elle contient en elle une gravité qui permet de la rendre publique et où son impact est lourd de conséquences. En effet, si les Français se reconnaissent en cette enquête, vont suivre une quantité d’événements et de non-événements, car l’histoire se déroule à si grande vitesse qu’il ne peut en être autrement.
Revenons en arrière : voici longtemps que de l’ensemble de l’échelle sociale, de nombreuses plaintes et dénonciations s’accumulent, destinées à n’être point entendues ; elles sont émises dans le vide. Inutile d’en faire ici le décompte exhaustif : il suffit de lire les journaux, d’aller sur le terrain, d’écouter ses voisins, d’aller à des manifestations, d’en regarder d’autres, de participer à des associations désireuses d’invention, ou encore de lire sur les corps l’infortune, une ombre de désespérance, la courbure des non-espoirs, l’usure des esprits, et le peu de joie à se regarder les uns les autres.
L’histoire de ces dix dernières années est secouée de brisures, d’extension des crises et d’une mondialisation des angoisses, puisque ni les politiques ni la nature ne peuvent apporter de réconfort. Quelque chose d’attristé étend sa longue écharpe sur une nation qui reste sans réponse, tant elle ressent de fatigue.
« Il y a quelque chose de cassé », disait, il y a peu, un ouvrier d’une usine qui venait de fermer ses portes du jour au lendemain et de proposer ex abrupto une incongrue et indigne délocalisation. Engloutis dans des espoirs déçus, les individus ne voient guère de têtes se relever, de figures se détacher pour inventer avec eux, ni de personnalités ayant le sens du rassemblement et une once de révolte. Au lieu d’être une norme, l’égalité est une lutte, et sur ces chemins chaotiques ne s’aperçoit aucune herbe folle. De l’école à l’hôpital, de l’usine à l’agriculture, de la justice à un statut des immigrés, de la prison à l’environnement montent tant de dénonciations et d’appels au secours qu’on peut affirmer sans se tromper que l’ère de la dénonciation est elle-même sursaturée.
A ce moment où le temps de la dénonciation reste fort mais inquiet de lui-même, l’Histoire se voit convoquée par les élites et les gouvernements afin de remobiliser les troupes dans le souvenir de grands événements et de belles figures. Voici l’Histoire appelée à « faire mémoire pour faire exemple », pour donner vigueur à nos esprits fatigués.
Il fallait dans les classes primaires adopter le nom d’un enfant disparu dans les camps de concentration, lancer Guy Môquet en exemple sans même savoir qui il était, mettre Camus au Panthéon pour faire croire que, finalement, L’Homme révolté était celui qui avait décidé de l’y déposer.
Entre ce temps de fatigue annoncé et l’appel au secours d’une Histoire sortie de son contexte et invoquée comme réparatrice, s’opère un hiatus. Plus que cela, nous assistons à une lipothymie de l’histoire, une syncope en somme. Face à un passé sollicité et un présent vivant à la fois dans l’accélération et l’altération de son humanité, l’histoire des hommes et des femmes tombe en syncope. Dernièrement, alors que je m’étonnais défavorablement de la façon dont un grand magasin parisien s’étourdissait de luxe, la vendeuse me répondit laconique : « C’est une autre vie. » Essayant de comprendre où était l’autre vie, elle me répondit que ses patrons lui avaient imposé cette phrase à dire aux clients, mais qu’elle ne savait ni de quelle vie il s’agissait ni vers quoi l’on allait.
Là est la syncope de l’histoire : entre une « autre vie » qui n’a pas de nom ni de but et une quotidienneté âpre où certains mots et expressions sont devenus indicibles, archaïques, méprisés et où certains espoirs d’autrefois sont tournés en dérision. Quand le lieu qu’on nous enjoint d’habiter n’est plus habitable pour la plupart, l’histoire se vit telle une syncope.
Dès lors se pose l’urgence de la transmission citoyenne de l’histoire. Le retour sur le passé s’enrichit de la nécessaire empathie pour le présent, d’autant plus qu’on le dit fatigué car l’histoire n’aide la vie que si ceux qui la transmettent empoignent la détresse du présent. La responsabilité historienne est d’instruire le passé dans ses improvisations et ses fulgurances, ses fureurs secrètes et ses résignations sans fin.
En visitant les scènes d’autrefois, l’histoire peut se montrer impétueuse, disruptive, ironique aussi. Elle est tenace et têtue, intempestive, encore faut-il le dire, trouver les mots capables d’arpenter ses secousses et ses interstices, ses lieux cachés où une « autre vie », vraie, cette fois, s’est projetée sur son ombre.
De cette chaîne saccadée des événements passés, nous sommes héritiers au sens actif du terme donc maîtres de cet héritage. C’est avec lui que l’historien prend langue pour habiter le présent, l’annoncer à autrui et faire résonner l’ailleurs avec l’ici. C’est la tâche de l’historien et de bien d’autres disciplines de provoquer de l’émancipation et du refus en enseignant le contretemps et l’intervalle, l’imprévisible.
Faire surgir l’Autre en histoire, c’est le regarder aujourd’hui et résister au présent. La syncope de l’histoire ne peut être définitive et, même si l’altérité n’est pas le maître mot, l’histoire citoyenne permet de la retrouver, donc de la prendre entre ses paumes pour la transmettre. Pour cela, l’histoire doit aussi enseigner de s’arracher à l’Histoire. »
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