« Conscience politique et modes d’action chez les jeunes »: retour sur le débat

Billet edito

« Conscience politique et modes d’action chez les jeunes »: retour sur le débat

1 commentaire 18 avril 2011

Je ne suis pas sûre, pour répondre aux questions de certains d’entre vous, que le débat auquel nous participions vendredi au Forum Libé de Rennes, Rama Yade et moi même, aie fait l’objet d’un podcast.

A défaut, je résume ci dessous, pour ceux que le sujet intéresse, le propos que j’y ai tenu.

Mon sentiment, c’est que les jeunes ne sont ni plus ni moins politisés que ne l’étaient les générations précédentes. Mais ils le sont sans aucun doute différemment et d’abord parce que le contexte dans lequel ils inaugurent leur rapport à la politique est radicalement différent de celui de la jeunesse de leurs aînés. Nous avons aujourd’hui une génération, née après les Trente Glorieuses qui n’a connu ni la croissance durable, ni le plein emploi, dont le taux de chômage atteint des niveaux considérables et qui aujourd’hui, avec la politique telle qu’elle est conduite par le gouvernement, a toute les raisons de penser que malgré son travail ou ses études, elle vivra moins bien que ses parents. Cela peut, vous le concevrez aisément, nourrir la perte de confiance dans ceux qui, de gauche comme de droite, président aux destinées de notre pays. L’objet  du débat n’était pas de parler des politiques en faveur de la jeunesse, mais admettez que le contexte puisse influencer les modes d’actions, d’expression, d’engagement des jeunes.

En réalité, comme pour chaque génération, l’engagement politique des jeunes et la construction de leur conscience politique, se construit et prend forme à partir d’un double mouvement, d’une double dynamique: l’héritage et  l’innovation.

Pour ce qui est de l’héritage, les jeunes se trouvent aujourd’hui à la confluence d’un triple désenchantement, ce qui me semble assez inédit : la fin des grandes idéologies, la crise du capitalisme mondialisé, c’est-à-dire de la foi dans le marché et la crise climatique, c’est-à-dire la crise d’un modèle de croissance dominant. Vous conviendrez là aussi que ce carambolage puisse venir perturber le processus de construction d’une conscience politique en même temps qu’il rend irrémédiable l’invention d’autre chose.

Pour ce qui est de l’innovation, j’ai la conviction que les modes d’action, d’engagement, d’expression des jeunes (qui sont extrêmement divers) dessinent les contours de la démocratie de demain, qui sera une démocratie que je qualifierais de démocratie « oxygénée », c’est-à-dire à la fois libérée et apaisée.

Il y a des symptômes qu’il faut en effet se garder d’expliquer de façon trop univoque : je ne crois pas, par exemple, qu’il faille interpréter l’abstention ou la faiblesse de l’engagement partisan ou syndical des jeunes comme un signe de dépolitisation.

Pour ce qui est de l’abstention, premier parti de France aux dernières cantonales, il me semble que la participation électorale n’est plus chez les jeunes la norme unique d’expression civique précisément parce qu’il y en a d’autres. Le vote fait en réalité partie aujourd’hui dans les modes d’action, d’une série d’instruments démocratiques qui gagnent dans l’expression politique de la jeunesse une légitimité démocratique presque identique au bulletin de vote. La légitimité démocratique accordée par la jeunesse à la contestation, en particulier aux manifestations, est très grande et cette jeunesse est hautement consciente de son potentiel protestataire, de sa capacité de mobilisation collective et de sa capacité à faire plier les gouvernements de façon parfois plus efficace, plus immédiate et plus certaine qu’à l’occasion d’une élection dans laquelle elle est démographiquement minoritaire. On peut le regretter et déclarer que ce n’est pas la rue qui gouverne, c’est néanmoins un état de fait porteur d’un sens politique:  ces manifestations, qu’elle soient contre les réformes de l’éducation, contre la réforme des retraites, ou encore contre les bavures policières, sont, d’évidence, porteuses de revendications politiques sur le terrain de l’égalité des chances ou de l’équité intergénérationnelle.

Pour ce qui est de la désaffection envers les partis politiques, cela me parait correspondre à une demande, de la part des jeunes, de changement dans les pratiques militantes auxquelles ces plus ou moins « vieilles maisons » ne parviennent pas à répondre et il est vrai qu’il n’y a rien de tel qu’une bonne réunion politique à une heure improbable pour décourager les bonnes volontés.

Les partis politiques ne correspondent plus aux modes d’action de la jeunesse. Le militantisme des jeunes est un militantisme de cause, plus qu’un militantisme idéologique, ce qui induit un relâchement des identifications partisanes comme des allégeances politiques. Si le discours est désidéologisé, il n’en est pas moins politisé et les questions sociales ou de justice sont au cœur de la conscience politique de la jeunesse.

Les jeunes se mobilisent fréquemment pour des causes humanitaires, pour dénoncer le racisme, pour défendre des valeurs de solidarité notamment ou la cause des sans abris. L’action politique de la jeunesse correspond souvent à un engagement sur le temps court, sur des enjeux précisément déterminés, avec un objectif de résultat immédiat. Le tissu associatif répond aujourd’hui mieux à cette forme d’engagement spontanée. Pensez aux actions conduites par « génération précaire »,  « les enfants de Don Quichotte » ou « Jeudi noir » avec parfois le sel de la désobéissance civile. Vous noterez, dans l’inventivité, l’imagination et le caractère subversif de certaines mobilisations que je viens d’évoquer les lointains échos créatif et contestataire des bouillonnantes années 60…

Ce qu’il y a de commun entre le désamour pour les partis traditionnels et l’abstention, ce sont les questions que cela nous pose à nous, femmes et hommes politiques, relatives à nos pratiques politiques, au fonctionnement de nos partis, à l’organisation institutionnelle de notre démocratie, bref à la crise de la représentation politique que notre pays traverse et devra surmonter.

Ce que révèlent ces mobilisations « non conventionnelles » ce n’est pas un déficit de conscience politique ou civique, c’est au contraire une demande de participation aujourd’hui insatisfaite. Et s’il est un mode d’expression politique revendiqué par les jeunes c’est la démocratie participative mais une participation de demande qui met les élus dans une posture d’écoute et non d’offre qui met le citoyen en situation d’écouter, comme toujours. Les jeunes sont demandeurs de budgets et de débats participatifs, de jurys citoyens pour suivre la mise en œuvre de politiques publiques. Ils sont en première ligne des nouvelles formes d’expression politique et des nouveaux modes d’action. Ceux-ci peuvent d’ailleurs prendre bien des formes très individualisées. Les jeunes ont, par exemple, une conscience politique forte dans leur pratiques personnelles beaucoup plus éco et socio-responsables avec des initiatives plutôt amusantes comme les « carrotmob ».

Dernier mode d’action que je ne peux évidemment pas ignorer, et c’est d’ailleurs de lui que dépend la réussite d’une « carrotmob », Internet. La jeunesse a totalement investi le cybermonde pour en faire un territoire d’action politique à part entière, un espace d’implication, de participation qui rend les mobilisations collectives plus simples et plus rapides, enrichit le débat public, un espace qui transforme les pratiques démocratiques, oblige à la transparence, qui rend possible les résistances citoyennes et mêmes les révolutions. Julian Assange, né en 1971, wikileaks nobélisable… tout cela fait réfléchir.

A quoi va ressembler donc ressemblée cette « démocratie oxygénée » ? Elle sera participative, interactive, élective et transparente. Elle prendra la forme de pratiques militantes rénovées et dématérialisées, les partis politiques auront des allures de « social club », les militants pourront aller et venir en fonction des causes, se mobiliser hors ou dans les partis, participer à des primaires sans être adhérents. Elle inventera des modes nouveaux d’expression, qu’on appellera votation citoyenne ou pétition, elle écoutera la rue, elle créera avec les citoyens eux-mêmes de nouveaux indicateurs de richesse, elle libérera les données publiques, elle limitera le nombre des mandats, confira par tirage au sort certaines responsabilités, elle donnera le droit de vote aux étrangers, elle élargira la représentativité des syndicats, bref elle sera le cœur battant de notre pacte républicain.  Merci les jeunes !

Billet edito

Réponse à Jean François Copé: Avec des « amis » pareils…

30 commentaires 03 avril 2011

« Mon « cher ami »,

J’ai tardé à vous répondre car je n’avais pas compris que votre courrier pouvait s’adresser à moi. Je nous imaginais seulement républicains, français, et indifférents à nos religions supposées ou à nos origines respectives, vous me rappelez que pour vous, je serai toujours « l’autre ».

Je me suis finalement résolue à prendre ma plume, moins en qualité de musulmane désignée que de simple humaniste. J’espère sincèrement que la franchise de ma réponse ne vous incitera pas à disqualifier notre prétendue « amitié » parce que je serais désormais de ces « imprécateurs » et « polémistes » que vous honnissez pour leurs « procès d’intention », « manipulations », « insultes » et autres « intimidations ».

Je suis à la fois perplexe, inquiète et immensément choquée par votre manière de vous adresser à moi depuis quelques temps, et singulièrement depuis que vous avez décidé de m’imposer, ainsi qu’à ceux qui sont censés être mes congénères, un débat sur ma religion supposée (qui ne regarde que moi), et mon rapport à la République laïque. J’avais certes pris l’habitude d’être rudement traitée comme responsable socialiste, mais vous pouvez désormais compter aussi sur ma stupéfaction révoltée, en tant que citoyenne française, en dépit du ton faussement fraternel de votre missive.

Qu’est-ce qui a bien pu vous faire penser que je puisse accepter sans protester que vous m’infligiez ainsi, comme à une enfant, votre leçon sur la laïcité, l’esprit de la loi de 1905, la France et la République ? Croyez-vous que je sois française sans savoir tout cela aussi bien que vous, et cela ne vous a-t-il pas effleuré l’esprit que je puisse contester votre débat en raison même de mon attachement aux valeurs laïques et républicaines ?

Mais pour qui donc me prenez-vous ? Pour qui vous prenez-vous pour me parler ainsi ? Vous n’espériez pas, n’est-ce pas, que je me rende à des arguments d’une telle indigence, d’une telle indélicatesse et d’une telle morgue ? Un « ami » moins compréhensif, et certainement moins clément que moi pourrait même s’offusquer de lire dans votre lettre une forme de menace à peine voilée : être d’accord avec vous, ou se voir exclu du champ républicain.

Comprenez-vous que la condescendance et la supériorité morale qui suintent à chaque mot de votre lettre puissent démentir, dans mon esprit et dans mon cœur, les assurances de fraternité que vous tentez si démagogiquement d’exprimer par ailleurs ?

Comprenez-vous que ce ton de propriétaire agacé envers son locataire indélicat ne saurait convenir au Secrétaire Général d’un parti républicain s’adressant à son « ami musulman » pour l’inciter à dialoguer avec lui sur l’intégration de sa « communauté » dans la République, et la menace qu’elle représenterait dans l’esprit de trop de Français ?

Comprenez-vous qu’un « ami » digne de ce nom ne m’accuserait pas de faire le jeu du Front National ou des islamistes pour le seul motif que j’oserais ne pas partager son avis sur l’opportunité d’un tel débat ?

Après le fiasco de celui sur l’identité nationale et une si longue série d’inqualifiables dérapages verbaux de la part de certains des élus du parti que vous dirigez, j’attendais que vous m’adressiez, sinon des excuses, du moins des explications empreintes de modestie. J’attendais de vous, à tout le moins, que vous acceptiez de me parler d’égal à égal.

J’aurais aimé vous répondre de même, soyez-en sûr, car même si nous ne partageons pas les mêmes opinions politiques, je sais que de la défense de valeurs communes dépend une part de l’avenir de notre pays, or me voici à mon tour contrainte de vous exprimer quelques remontrances : sachez que rien, mon cher « ami », ne vous autorise à vous considérer a priori plus français, plus républicain ou plus laïc que moi en raison de ma seule appartenance religieuse supposée.

Veuillez donc accepter un conseil « d’ami » : ne tardez pas trop à organiser un débat sur le racisme, la xénophobie, la discrimination et l’intolérance en France. Je suis certain que vous en êtes un fin connaisseur.

Najat Vallaud-Belkacem. »

Génération non-non…

Billet edito

Génération non-non…

3 commentaires 14 mars 2011

J’ai souvent déploré sur ce blog le véritable mal-être général d’une génération, celle des 18-30 ans, qui, globalement, a fait des études, obtenu des diplômes, fait un certain nombre de sacrifices pour s’adapter aux « réalités » de la crise et qui, aujourd’hui, n’arrive pas à accéder au marché du travail, ne parvient pas à s’installer et à progresser socialement lorsqu’elle y accède, ne peut pas se loger convenablement, et n’entrevoit qu’une perspective de déclassement pour la suite: santé, éducation des enfants, pouvoir d’achat, retraites…

Il y a 15 jours, en débat avec Martin Hirsch sur ce sujet, j’estimais que les réformes introduites ces dernières années n’avaient fait qu’aggraver la donne, qu’il s’agisse des coupes sombres effectuées dans l’éducation (l’effort éducatif global de la nation est passé de 7,5 % à 6,5% du PIB en 10 ans!); des dispositifs d’aide à l’accès à l’emploi ou à l’autonomie des jeunes annoncés en grande pompe mais ridiculement insuffisants et aux financements notoirement instables (le revenu contractualisé d’autonomie s’élève à 250 euros dégressifs et est prévu pour concerner 5500 jeunes! Le RSA jeunes réduit à peau de chagrin avec ses conditions irréalistes répond péniblement à 6000 jeunes…) ; ou encore de l’inique réforme des retraites qui va accroître le chômage des jeunes tout en la leur faisant payer (je rappelle en effet qu’ils devront cotiser plus avec le recul de l’âge légal, percevoir des retraites plus faibles avec la montée en puissance des réformes Fillon et Balladur, ainsi que leurs difficultés croissantes à valider leurs trimestres de cotisations, et, cerise sur le gâteau, le gouvernement siphonne les 34 milliards d’euros du Fond de réserve des retraites qui leur étaient destinés… ).

Mardi dernier, le Bureau National du Parti socialiste, par la voix d’Alain Vidalies (en charge de l’emploi) et de Laurianne Deniaud (Présidente des MJS), présentait ses dix propositions pour faciliter l’emploi des jeunes: création de 300 000 emplois d’avenir en particulier dans les secteurs du développement durable, dispositif « nouvelle chance » pour les jeunes décrocheurs, arsenal de mesures anti-précarité…je vous laisse en découvrir le contenu exact:  Grand Plan Emploi Jeunes, vos commentaires m’intéressent vivement.

Et puisque le sujet est, depuis longtemps déjà, porté haut et fort par Ségolène Royal qui en a fait une priorité dans sa région, j’en profite pour vous rappeler les dispositions adoptées en Poitou-Charentes, qui sonnent comme autant d‘expérimentations réussies que le pays pourrait reprendre à son compte:

Pour les jeunes :

- Aide dans la recherche d’une formation professionnelle adaptée pour les demandeurs d’emploi sans qualification inscrits à Pôle Emploi.
- Accompagnement des jeunes en apprentissage : gratuité de la formation, participation à l’achat du premier équipement professionnel, contribution aux frais de transport, de restauration et d’hébergement, participation au financement du permis B…
- Aide aux déplacements pour les étudiants qui effectuent leur stage de fin d’études dans une entreprise de moins de 250 salariés située en milieu rural.
- Aide à la formation par alternance pour les moins de 26 ans sortis du système scolaire sans qualification, avec l’Engagement première chance.
- Aide à la création d’entreprise, pour les porteurs de projet accompagnés par un Atelier de la Création, avec la Bourse régionale désir d’entreprendre.
- Accompagnement des jeunes en mission de service civique, avec une aide à la mobilité, une prime de civisme et un bilan personnel.
- Soutien aux bacheliers qui choisissent une filière scientifique dans l’enseignement supérieur, grâce à la Bourse d’accès à l’enseignement supérieur.
- Financement du permis de conduire pour les titulaires d’un CAP ou d’un Bac pro.
- Aide aux lycéens, apprentis ou étudiants, inscrits dans un établissement d’enseignement ou de formation de la région, pour effectuer un stage professionnel à l’étranger. Les demandeurs d’emplois de moins de 28 ans peuvent aussi effectuer un stage à l’étranger avec la Bourse de la découverte.

Pour les entreprises :

- Aide au recrutement d’un jeune diplômé pour les entreprises de moins de 50 salariés, dans le commerce, l’artisanat ou l’industrie, grâce à l’Emploi tremplin jeunes diplômés.
- Aide au tutorat pour les entreprises qui souhaitent former un jeune sorti du système scolaire sans expérience dans le secteur professionnel de l’entreprise, avec le Tutorat tremplin insertion.
- Aide à l’embauche d’un apprenti, avec la Prime régionale pour les employeurs d’apprentis.
- Soutien aux employeurs qui accueillent un jeune en recherche d’orientation pour un Stage de découverte des métiers de l’entreprise.

Pour les associations et/ou les collectivités :

- Aide à la création d’un emploi dont la mission est de développer un projet d’utilité sociale, ou consolider un emploi existant de même type, avec l’Emploi tremplin associatif.
- Aide à l’embauche d’un apprenti, avec la Prime régionale pour les employeurs d’apprentis.
- Accompagnement pour la création de missions de service civique, avec la Cellule d’appui régionale.

Vous pouvez retrouver le détail de ces dispositifs sur le site de la Région Poitou-Charentes: Pacte Emploi Jeunes Région Poitou-Charentes

Billet edito

Contre un naturalisme d’État

24 commentaires 28 février 2011

En annonçant son intention de lancer un grand débat sur l’Islam en France, le chef de l’État ne se contente pas, selon une méthode usée jusqu’à la corde, d’aller chasser sur les terres d’une extrême droite en quête de respectabilité, il apporte une pièce supplémentaire à un inquiétant naturalisme d’État qui se déploie sans réserve depuis 4 ans déjà. Retour sur les fondements de cette idéologie rampante.

En 2007, Nicolas Sarkozy suscitait, dans Philosophie Magazine, la consternation en déclarant que le suicide des jeunes et l’homosexualité avaient des origines génétiques. Peu importe que ces assertions soient ridicules et fausses sur le plan scientifique, ce qui importe, c’est ce qu’elles révèlent alors du corpus idéologique de la droite sarkozyste en campagne, convaincue par la voix de leur champion que les hommes naissent bons ou mauvais et que, quoi qu’il arrive, quoi qu’on fasse, tout est déjà réglé par la nature.

Rien de tel, en effet, pour cette nouvelle droite, qu’un bon déterminisme génétique pour abandonner les « déviants » à ce qu’elle croit être leur destin de perdant, un destin auquel elle ne peut donc rien…

Rien de tel pour assoir dans le marbre génotypique les pires stéréotypes du racisme scientifique ! Et quelle grande satisfaction pour les obsédés de la sécurité et du contrôle social que d’imaginer pouvoir détecter précocement les comportements déviants et dangereux.

En invoquant la dangerosité inscrite dans les désordres mentaux ou génétiques des individus, la nouvelle droite importe en France la « justice automatique » et les peines planchers, condamne sur la seule foi de la suspicion (rétention de sûreté) et relègue au second plan conscience et intentionnalité. Comment dès lors ne pas être inquiet lorsqu’on entend Christian Estrosi, alors rapporteur UMP de la loi sur la sécurité intérieure, déclarer en 2007 que « les citoyens seraient mieux protégés si leurs données ADN étaient recueillies dès leur naissance ». On croit rêver devant ce désir irrépressible de placer la société sous Ritaline !

Ce réductionnisme de la droite est la version biologisée de l’affrontement entre nature et culture. Il irrigue tout le discours politique de Nicolas Sarkozy. En naturalisant les valeurs dominantes d’une culture et d’un ordre social, la droite cherche à marginaliser, voire à dénoncer comme contre-nature, les pratiques minoritaires. Il n’est dès lors pas non plus surprenant qu’une certaine droite française, à rebours de l’héritage de Lucien Neuwirth ou de Simone Veil, se soit montrée si farouchement favorable aux tests génétiques et si violemment hostile à l’homoparentalité ou à l’élargissement de la procréation médicalement assistée dans le cadre des débats bioéthiques qui viennent d’être votée. Nicolas Sarkozy n’écrivait-il pas déjà en 2006 à l’adresse de Luc ferry chargé au nom de l’UMP de plancher sur le mariage et l’adoption pour les homosexuels qu’il fallait « sauvegarder les équilibres sur lesquels repose en partie notre société, au premier rang desquels se trouvent la cellule hétérosexuelle reconnue et protégée par le mariage et la recherche de l’intérêt de l’enfant » ?

Comment dans la même veine ne pas considérer le caractère éminemment naturaliste et réductionniste du débat sur l’identité nationale ? Une identité qui n’hésite pas à instrumentaliser la mémoire et à détourner l’histoire à son profit. Une identité fier de ses racines et honteuse de ses greffes. Une identité très barressienne, fantasmée comme révélée, intemporelle et univoque, une identité dans laquelle on s’inscrit ou de laquelle on s’exclut.

On ne saurait non plus s’étonner dès lors du déterminisme assumé qui a inspiré le très contesté discours de Dakar du Président Sarkozy : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable ou tout semble être écrit d’avance. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. »

Cette vision du monde et de l’homme encourage les logiques d’exclusion qu’elles soient politiques, sociales, culturelles, répressives ou carcérales.

Le débat sur l’Islam n’est pas en soit illégitime, mais chacun sent confusément dans quelle veine naturaliste et dans quel discours d’exclusion il risque de s’inscrire. La laïcité ne se conjugue pas au pluriel sans escroquerie langagière, le débat souhaité aujourd’hui sur l’Islam est biaisé, la droite républicaine le sent bien qui refuse de s’y engager.

La force idéologique de ce naturalisme d’État est dévastatrice, elle divise quand il faudrait rassembler, elle effraye quand il faudrait rassurer. Parce que les sujets tragiques s’accommodent bien des citations d’Audiard terminons ce billet par ses mots qui tracent un chemin : « A quoi ça sert de faire chambre commune si on fait rêve à part ? »

Billet edito

Je voudrais, sans la nommer, vous parler d’elle…

8 commentaires 21 février 2011

Depuis bientôt deux mois un vent nouveau souffle sur des peuples que certains considéraient comme soumis et peu susceptibles de révolte, encore moins de révolution. Moyennant quoi, les dictatures ou les pouvoirs coercitifs qui sévissaient, bénéficiaient d’une bienveillante complaisance. Une fois rappelé, de temps en temps, la nécessité (et ce n’était pas toujours le cas) de respecter les droits de l’Homme, les affaires continuaient sans grand embarras. C’est que ces peuples n’étaient réputés devoir se rebiffer que si le prix du pain augmentait (et dans ce cas il suffisait de leur donner à manger pour qu’ils se taisent), ou s’agiter sous l’action souterraine d’extrémistes musulmans dont la simple existence, le plus souvent férocement réprimée, justifiait l’existence de régimes autoritaires qui ne faisaient pas de détails : sous prétexte de contenir ce danger, c’est l’ensemble des sociétés qu’ils mettaient sous la botte.

Il y avait bien quelques démocrates dans ces sociétés-là, mais peu soutenus par les démocraties elles-mêmes, tant il leur semblait peu probable qu’ils puissent constituer une alternative crédible à la dictature ou à un pouvoir fondamentaliste. Mais ces sociétés réputées figées et incapables d’une quelconque autonomie, viennent de faire la démonstration de leur richesse et de leur capacité à changer les choses. Elles n’ont eu besoin d’aucun leader charismatique, d’aucune idéologie « révolutionnaire », d’aucun agitateur religieux pour descendre dans la rue, risquer la vie des leurs et finalement renverser le cours des choses. Pas seulement pour manger, pas seulement pour avoir du travail, mais au nom de la liberté et de la dignité. En un mot au nom des droits de l’homme.

D’aucuns insistent sur le fait que la prise en compte, comme raisons de la révolte, de ce dernier aspect, serait le fait de naïfs et que les revendications matérielles seraient en fait les seuls qui tiennent. C’est ignorer que le droit au travail et à la subsistance font partie intégrante des droits de l’homme et qu’ils ne sont pas opposables à une sorte de romantisme révolutionnaire.

Les dictatures, en Tunisie, en Égypte… ont tenté de garder la main en lâchant peu à peu des « concessions », alternant violence et reculade. Rien n’y a fait et ce sont les peuples qui ont fini par l’emporter.

Tous les régimes autoritaires en place au sud de la Méditerranée, au Moyen-Orient et ailleurs, devraient s’aviser qu’ils ne sont pas propriétaires des libertés qu’ils pourraient octroyer au gré de leur bon vouloir ou des rapports de forces. Ce n’est pas à eux de juger si les peuples sont « mûrs » pour la liberté et à quelle vitesse doit se faire la « transition ».

Aujourd’hui, rien n’est gagné, des dictatures sont tombées, des révolutions ont eu lieu, mais l’histoire montre sans aucune espèce d’ambiguïté que les révolutions sont, dans la quasi totalité des cas, confisquées ou captées. A commencer par les plus emblématiques, celle de 1789 en France, celles de 1848 en Europe  et celle de février 1917 en Russie.  Les intérêts internes et externes sont suffisamment forts pour spolier une fois de plus les peuples qui se sont libérés. Les luttes de libération nationale qui ont permis la décolonisation ont été faites au nom de la « liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Mais une fois les indépendances acquises, au prix du sang des peuples concernés, les nouveaux pouvoirs ont confisqué ces libertés si chèrement gagnées.

Aujourd’hui, forts de ces leçons et surtout de la vigueur de la lutte des peuples et de leur courage, ce que tous les démocrates doivent exiger, des deux côtés de la Méditerranée et au-delà, c’est bien cette « liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes », plus à l’ordre du jour que jamais. Aucune considération d’ordre stratégique, ne doit entrer en ligne de compte. La prétendue justification des pouvoirs forts était la lutte contre le fondamentalisme religieux. Ces dictatures ont fait la preuve qu’en réalité  elles faisaient le lit de l’islamisme et que c’était le terrorisme qui les confortait. La démocratie est, en revanche le plus sûr rempart contre toutes les dérives autoritaires et contre les extrémismes.

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Mon enfant, mon amour… Retour sur la protection de l’enfance en France

Pas de commentaire 16 février 2011

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A l’invitation de Désirs d’avenir, j’intervenais ce samedi à Marseille dans une Université Populaire Participative  consacrée à la protection de l’enfance, sujet essentiel s’il en est, et sur lequel Ségolène Royal avait eu l’occasion de mener à bien un nombre remarquable de réformes en sa qualité de ministre de l’enfance et de la famille dans les années 2000… le soufflé est tristement retombé ces dernières années.

Sujet passionnant donc et compliqué qui mobilise chaque jour, partout en France, des professionnels de l’action sociale, des magistrats, des médecins, des psychologues en faveur de l’enfance.

Je partageais, dans ce débat, la parole avec Jean Pierre Rosenczeig, Président du tribunal pour enfant de Bobigny et Président des « États généreux » de l’enfance, Olivier Maurel, président de l’observatoire de la violence éducative ordinaire et Jacques Salomé, Psycho-sociologue.

Je vous livre ici un résumé de mon propos, tenu d’abord en ma qualité d’élue d’un Conseil général dont la protection de l’enfance est aujourd’hui la compétence.

4 ans après l’entrée en vigueur de la loi du 22 mars 2007 relative à la protection de l’enfance, j’ai essayé de cerner les principaux enjeux du débat du point de vue principalement des responsabilités qui incombent aux Départements. Des responsabilités qui, au-delà de la lettre du code de l’action sociale et des familles, recouvrent de multiples réalités et font intervenir de très nombreux acteurs en plus des deux services départementaux que sont la Protection maternelle et infantile (PMI) et l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Des professionnels impliqués et compétents, parfois inquiets (ainsi qu’ils l’avaient exprimés à Marseille lors des récentes assises consacrées au sujet), mais jamais découragés et jamais à court d’initiative pour imaginer des modes toujours plus adaptés de prévention et de prise en charge.

Quatre enjeux principaux me paraissent devoir faire l’objet d’une attention toute particulière.

affichedbat12fevrier2011c4aLe premier consiste à réaffirmer avec force que la protection de l’enfance ne se confond pas avec la prévention de la délinquance. La frontière entre les deux mérite d’être rappelée car il existe une tendance de plus en plus marquée à entretenir la confusion des genres, qui trouve sa traduction aussi bien dans le débat sur le dépistage précoce des enfants délinquants que dans l’affirmation par Nicolas Sarkozy qu’il faudrait « améliorer la transmission de l’information préoccupante, prévue par la loi du 5 mars 2007, pour éviter que le nomadisme de certaines familles ne leur permette d’échapper au contrôle et à la surveillance des services sociaux ». En substance, il me parait important de dire que les services de protection de l’enfance ne sont pas une police des familles. Ce sont des services de prévention et de protection, pas de contrôle et de sanction.
J’ai cru bon également d’attirer l’attention sur deux points d’une redoutable complexité pour nos travailleurs sociaux : aider les familles et protéger les enfants sans tomber dans la définition un peu rigide et contingente de la « bonne parentalité » d’une part,  et en distinguant les situations de soutien économique aux familles des situations de protection de l’enfance stricto sensu.

Le second enjeu est d’importance puisqu’il s’agit d’investir dans la prévention pour éviter la « judiciarisation » des situations, c’est-à-dire leur dégradation. Pour prévenir cette aggravation, l’une des réponses consiste à intervenir le plus en amont possible, en mettant les enfants et les familles au cœur des dispositifs d’accompagnement. Il ne faut pas délégitimer l’autorité parentale, mais aider à sa reconstruction. L’action sociale d’une manière générale doit consister à construire ou reconstruire les conditions de l’autonomie des individus. C’est pour cela que dans bien des situations, les services sociaux polyvalents doivent intervenir avant ou en parallèle des équipes spécialisées que sont la Protection maternelle et infantile (PMI) d’une part, l’Aide sociale à l’enfance (ASE) d’autre part. Cela veut en particulier dire diversifier les modes d’accueil, raccourcir les délais de prise en charge, professionnaliser les cellules de recueil des informations préoccupantes, muscler les équipes en charge des actions éducatives à domicile… La justice avec laquelle des liens de confiance et efficaces doivent être établis ne doit, dans la mesure du possible, intervenir que de façon subsidiaire, même si je n’ignore pas la réalité de la situation et la demande souvent des familles elles-mêmes.

Troisième enjeu, il est d’importance, c’est le financement de cette « ambition politique ». Si les Départements y consacrent des sommes très importantes, le fonds national de protection de l’enfance prévu par la loi de 2007 n’a été créé que sur l’injonction du juge après que deux départements aient fait condamner le Premier ministre qui refusait d’appliquer la loi en la matière et il n’est aujourd’hui que très peu doté en crédits. Alors que Philippe Bas, alors Secrétaire d’Etat, évaluait à 150 millions d’euros par an les besoins des Départements, le gouvernement n’a doté ce fonds en 2010 que de 30 millions d’euros pour solde de tout compte et 30% de ceux-ci sont destinés à l’aide à la parentalité, compétence de l’Etat…

Enfin, d’une manière plus générale, j’ai souhaité mettre l’accent sur ce qui m’apparait devoir être une priorité : la mise en œuvre d’une politique en faveur de l’enfance et de la jeunesse. Ma conviction est que ce n’est que dans la solidarité intergénérationnelle que l’on assurera la préparation de l’avenir, c’est-à-dire notamment la pérennité de nos systèmes sociaux. Pour accompagner dans les meilleures conditions la transition démographique à l’œuvre, pour surmonter des défis aussi colossaux que le changement climatique, il nous faut investir massivement dans la jeunesse. Des jeunes mieux pris en charge, mieux formés, plus polyvalents, plus productifs pour surmonter le déséquilibre démographique et relever les défis qui nous font face.

Billet edito

Rien ne sert de faire voter chaque année une nouvelle loi de lutte contre la récidive sans prévoir les moyens pour les appliquer !

Pas de commentaire 07 février 2011

Sous la plume d’un de mes amis, Alexandre, cette révolte d’un citoyen plein de bon sens, à laquelle je n’aurai rien à retirer ni à rajouter.

 

« Je me joins, en tant que citoyen, à l’Union Syndicale des Magistrats (USM) ainsi qu’au Syndicat de la Magistrature et à tous les acteurs de la Justice en France pour faire part de mon écœurement suite au communiqué commun du Garde des Sceaux et du Ministre de l’Intérieur. Je vous invite à lire ce communiqué ministériel commun du 31 janvier 2011, si ce n’est déjà fait :

http://www.presse.justice.gouv.fr/archives-communiques-10095/archives-des-communiques-de-2011-12159/disparition-de-laetitia-a-pornic-21719.html

Ce communiqué fait suite aux inspections diligentées la semaine dernière, en urgence, par le Ministère de la Justice à Nantes, sur les supposés dysfonctionnements des services de l’application des peines et d’insertion et de probation (chargés de la partie post-sentencielle des condamnations et du suivi) et à l’Inspection du Ministère de l’Intérieur au Commissariat de Nantes, afin de trouver des coupables suite au drame de Pornic.

Soit un fait divers très grave multimédiatisé, des responsables montrés du doigt par le gouvernement et de nouvelles mesures en prévision… Quid des moyens ?…

En 3 jours, les Inspections des services auront su trouver des boucs émissaires et permettre au Président de la République d’apporter, sans remettre en cause l’action de son gouvernement, des semblants de réponses à la famille de la victime qu’il recevait lundi…

Il faut signaler notamment la situation dramatique au sein du service de l’application des peines et du service d’insertion et de probation de Nantes, bien que signalée depuis des mois par les différents acteurs de la Justice, qui n’a donné lieu à aucune réaction du Ministère de la Justice … Aucune !

Par ailleurs, il est déplorable que le communiqué commun reste étrangement silencieux sur la réalité de la situation à Nantes : depuis plus d’un an, un des quatre postes de juges d’application des peines est vacant. Chaque juge doit suivre plus de 1300 mesures. Depuis plusieurs années, les 17 conseillers d’insertion et de probationsont notoirement insuffisants pour traiter plus de 3300 dossiers. Chaque conseiller doit prendre en charge 135 dossiers alors qu’un suivi ne peut être réellement efficace au delà de 80 dossiers par conseiller. 800 dossiersont, en outre, dû être laissés en souffrance, soit l’équivalent de 10 postes de conseillers d’insertion et de probation pour lesquels le Ministère de la Justice a préféré le choix de les laisser vacants à Nantes, malgré les rapports répétés des services…!

La proposition des Ministres de l’Intérieur et de la Justice de créer un « office opérationnel » et une « cellule de synthèse et de recoupement », sont autant d’instances stériles, inefficaces et coûteuses. Ce qu’il manque à la Justice, ce sont des moyens humains et matériels !

Plutôt que d’interdire que des choix dans la priorité des dossiers confiés aux conseillers d’insertion et de probation soient « fondés sur la nature de l’infraction », le Ministre ferait
mieux de donner les moyens aux services pour leur permettre de prendre en charge toutes les personnes condamnées sans avoir à opérer un choix entre les suivis !

Cette douloureuse affaire illustre une nouvelle fois le manque de moyens alloués aux services de la Justice pour appliquer les lois existantes, dénoncés par les syndicats de la Justice depuis bien longtemps… Et il risque d’y en avoir d’autres

Lorsque l’USM avait publié fin 2010 un livre blanc sur l’état de l’institution judiciaire en France, l’ancien Ministre de la Justice avait qualifié les conclusions sur le manque criant de moyens de « ridicules ». Aujourd’hui le Ministère continue de feindre d’ignorer cet état de fait …

Rien ne sert de faire voter chaque année une nouvelle loi de lutte contre la récidive sans prévoir les moyens pour les appliquer !

Il est inacceptable que le gouvernement se défausse de sa responsabilité sur les services de la Justice et de la Police pour masquer sa propre incurie ».


 

Billet edito

La République contre la République : attention à la guerre des mots !

21 commentaires 25 janvier 2011

A la fête dans les sondages, promise par les médias au plus bel avenir, Marine Le Pen s’habille désormais en Prada avec 43% des sympathisants de l’UMP qui se déclarent disposés à la dédiaboliser.

Son discours d’investiture a déconcerté les observateurs ; le registre a changé, en apparence du moins. A l’outrance langagière du père, la fille oppose le verbe policé qui sied à ce qu’elle tient pour un « grand parti politique républicain ». Tout y passe désormais, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, les hussards noirs de la République, la laïcité. Elle invoque, à l’envers, à l’endroit, Jaurès et les résistants de 40 pour achever son discours d’investiture par un improbable « vive la République »…

Mais ce serait lui accorder bien du crédit que de lui attribuer les seuls mérites de cette captation d’héritage républicain : il s’agit bien plutôt des ultimes conséquences de la désastreuse aventure idéologique de Nicolas Sarkozy.

Retour sur la chronique d’un désastre annoncé. Après avoir promis d’être celui qui ferait entrer la République dans la modernité, après avoir fièrement foulé aux pieds un héritage jugé dépassé tout en revendiquant un courage politique à en briser les tabous, les aveuglements et les blocages, Nicolas Sarkozy a tenté de trouver refuge dans un retour à ces mêmes valeurs républicaines, mais dans leur version la plus autoritaire, la plus réactionnaire et la plus chauvine. Grenoble, Saint-Aignan, circulaires ministérielles sur les Roms, discours de Marly-le-Roi sur les internats d’excellence : les mesures et lois d’exception, les déclarations discriminatoires sur des bases ethniques ou religieuses se multiplient, sous couvert de restauration de l’ordre républicain. Les incidents, les provocations et les dérapages verbaux plus ou moins contrôlés qui ont émaillés la première moitié du mandat présidentiel, les graves erreurs commises dans le pseudo-débat sur l’identité nationale ou la sévérité des critiques du pape, de l’ONU, ou des institutions européennes sur la question Rom : tout cela, rappelons-le, a été fait au nom de la République et du rétablissement des valeurs nationales et républicaines. C’est un hommage du vice à la vertu qu’il faut dénoncer pour ce qu’il est : une véritable escroquerie langagière, mais aussi le cache-sexe d’une politique profondément attentatoire à ce qui fonde le socle de notre… identité nationale.

On devine que dans les affrontements politiques à venir, personne n’assumera explicitement de posture antirépublicaine : les mêmes mots serviront à désigner des choses bien différentes. Il faut bien avouer que tout le monde, en France, peut se revendiquer de la République à peu de frais, et rares sont les femmes et les hommes politiques qui se privent de le faire, à droite comme à gauche, à l’extrême gauche comme à l’extrême droite désormais, à tout propos. On peut craindre que les meilleures volontés se perdent dans cette logomachie républicaine, et que les bonnes intentions finissent par se dissoudre dans les bonnes paroles. Certes, les Français sont une majorité à juger que les valeurs de la République ont été bafouées, et le monde entier ne s’y trompe pas, estomaqué par tant de hardiesse dans le changement d’interprétation de notre sacro-sainte doxa républicaine, oscillant entre jubilation à voir l’arrogance française prise à son propre piège, et inquiétude à voir un pays tout entier perdre aussi vite ses repères et ses valeurs. Mais combien de temps cette relative clairvoyance de l’opinion tiendra-t-elle si nous ne faisons pas l’effort de redonner de la crédibilité aux promesses républicaines ? Cela passe, à mon sens, tout autant par la dénonciation de la politique de Nicolas Sarkozy et du discours en trompe l’œil d’un Front national pas si new look que ça, que par un examen critique des échecs de la République elle-même, notamment pour ce qui concerne l’intégration, la lutte contre les discriminations, la diversité et l’égalité des chances.

Depuis quelques années, en effet, tout a changé ou presque dans les rapports que la France entretient avec ses minorités d’origines étrangères, et l’idée même qu’elle se fait de leur juste et pleine intégration au sein du corps national. Ce qui devrait être une honte pour la République pourrait se transformer, si l’on n’y prend garde, en l’affirmation conquérante d’une certaine vision de la tradition républicaine. Une vision qui en vaut une autre, après tout, si on s’en réfère à la tradition assimilationniste, par exemple. C’est toute une vision relativement stable et partagée de la société, de la nation, du rôle des religions, de la place des communautés dans la République, de la constitution des identités individuelles et collectives, de l’intégration, mais aussi de l’égalité des chances, de la lutte contre les discriminations et même, du mérite individuel qui se trouve aujourd’hui bouleversée sans qu’une perspective nouvelle s’en dégage pour autant. Ni à droite, ni à gauche, il faut bien le dire. Ce sont pourtant les fondements sans lesquels on ne saurait bâtir le moindre projet de société solide et sérieux. De fait, la longue phase de politisation du débat que nous venons de vivre sur les valeurs nationales et républicaines a réussi au moins une chose, c’est détourner l’attention des questions auxquelles la droite n’a jamais répondu, et auxquelles la gauche de gouvernement doit, elle, rester attentive qu’elles soient sociales, économiques, urbaines, d’éducation ou de politique d’égalité des chances.

Dans ce contexte de diversion et de renversement des valeurs, le risque est grand que la reconnaissance d’une pluralité visible et revendiquée dans la République ne soit plus perçue comme une promesse à tenir, mais comme un tombeau pour les valeurs républicaines. Or, ce n’est pas dans la surenchère, ni dans la réécriture de l’histoire, et encore moins dans un concours d’éloquence au « plus républicain que moi, tu meurs » que les choses vont s’arranger, bien au contraire. Il faudra, au contraire, savoir dénoncer ceux qui voudront préserver le « logiciel » existant sans rien en changer au nom de l’éternel républicain, et encourager ceux qui le critiqueront en pointant du doigts ses carences, son incapacité à reconnaître la pluralité française, son impuissance à instaurer une véritable égalité des opportunités. La vérité qu’il nous faut affronter, c’est que la République laïque, sociale, égalitaire et émancipatrice que nous rêvons tous de sauver n’existe pas, et qu’elle n’a jamais existé : elle est à inventer, et ce n’est pas en nous repliant sur un passé idéalisé que nous y parviendrons, mais en nous projetant dans la France et le monde tels qu’ils sont. C’est-à-dire un monde peuplé d’étrangers en mouvement, de sans papiers, de réfugiés, de Roms, de musulmans, d’habitants de quartiers sensibles, de jeunes issus de l’immigration et autres « minorités dangereuses » qui n’en aspirent pas moins à faire partie d’une communauté de citoyens libres et égaux, fondée en raison et en droit, quelles que soient leur origine, leur couleur de peau, leur foi, leur culture, leur langue ou leurs convictions. J’aimerais que la France continue de faire partie de ce monde, le monde de demain.

La République est un idéal d’universalité, et non un brevet de francité. C’est rester fidèle à cela, pour moi, que d’être républicain en France aujourd’hui. Bref, Marine n’est pas Marianne et Nicolas non plus…

Billet edito

SOUTIEN AUX LUTTES DES PEUPLES TUNISIEN ET ALGERIEN

4 commentaires 14 janvier 2011

Manifestation à Lyon SAMEDI 15 JANVIER 2011

Un mouvement social d’une grande ampleur secoue la Tunisie, depuis bientôt un mois, et l’Algérie depuis plus d’une semaine. Même si la situation dans les deux pays diffère à plus d’un égard (structures du pouvoir, politique économique, étendue et durée du mouvement en cours, ampleur de la répression et nombre incomparable de ses victimes, etc.), les causes du mécontentement à l’origine de ce mouvement sont similaires : échec des politiques des pouvoirs en place depuis des décennies, chômage massif des jeunes, augmentation des prix, dégradation des conditions de vie, absence de liberté, refus de prendre en compte les aspirations démocratiques de la société, corruption, main basse sur les richesses nationales accaparées par les clans et les familles proches du pouvoir.  Ces maux qui rongent les deux pays sont la cible du mouvement social actuel.

Au lieu de reconnaître leur échec et d’entendre les revendications légitimes de leurs populations,  les pouvoirs s’enferment dans le déni de la réalité et persistent dans la voie qui a conduit au soulèvement : criminalisation du mouvement social pour justifier la répression, promesses démagogiques que personne ne prend au sérieux.  Le régime tunisien va jusqu’à accuser les media étrangers et imputer à des « mouvements extrémistes » des actes « terroristes » pour justifier la répression et les tirs à balles réelles qui ont fait des dizaines de victimes.

Malgré l’ampleur du mouvement social et la solidarité nationale et internationale,  et malgré les appels de l’ONU, de la communauté Européenne et de certains pays « amis » habituellement silencieux sur ce qui se passe au Maghreb, les régimes en place persistent dans leur aveuglement.

 Dans le cadre de la journée de solidarité internationale, les organisations signataires de cet appel vous invitent à venir nombreux  à la manifestation qu’elles organisent ce samedi 15 janvier 2011 à partir de 10H30 de la Place Jules Ferry (en Face de la gare des Brotteaux) à la Prefecture (150 Rue Molière), en passant par les consulats d’Algérie (126 rue Vauban) et de Tunisie (14 avenue Foch)

 - Pour exprimer notre solidarité  avec les luttes des peuples tunisien et algérien pour le travail, la liberté, la dignité et la démocratie,

- Pour exiger des pouvoirs tunisiens et algériens la prise en compte des revendications légitimes de leurs populations, une meilleure « répartition des richesses », « la fin de la corruption et du népotisme”,  la libération de toutes les personnes arrêtées dans le cadre de ce mouvement et la poursuite des responsables de la répression

- Pour demander aux autorités françaises et européennes d’exiger des gouvernements tunisien et algérien d’honorer leurs engagements internationaux concernant le respect des droits humains et de tenir compte des aspirations légitimes de leurs sociétés

 AGIR ensemble pour les Droits de l’Homme, Ligue des Droits de l’Homme, Fédération des Tunisiens pour la Citoyenneté des deux Rives (FTCR), la Gauche Unitaire, Europe Ecologie-les Verts, les fédérations du Rhône du PS et du PC, ATTAC-Rhône, le Parti de Gauche, Syndicat des Avocats de France, Syndicat de la Magistrature à Lyon, le MAN, le Mouvement des Jeunes Socialistes, le Mouvement des Jeunes Communistes, UJFP, Temoins » temoinslyon@free.fr, Union syndicale Solidaires Rhône, Parti des Indigènes de la République, unef, CGT Educ’Action du Rhône,  FSU,  Observatoire lyonnais pour la défense des libertés fondamentales en Tunisie, NPA 69, UJFP, CIMADE,

 

Billet edito

« De tous les événements inattendus, le plus inattendu c’est la vieillesse » !

6 commentaires 05 janvier 2011

La formule est de Léon Trotski, mais l’on pourrait croire à une déclaration ingénue de Roselyne Bachelot.  
 
La ministre des solidarités et de la cohésion sociale, qui a tout récemment hérité du dossier des personnes âgées, vient, en effet, d’installer quatre groupes de travail qui vont plancher sur la prise en charge de la dépendance, événement inattendu s’il en est… Et la ministre prévient : « la dépendance sera certainement un sujet de l’élection de présidentielle » !
 
Elle a raison… de l’élection présidentielle de 2007, car c’est bien une promesse de campagne non tenue, celle de la création d’une cinquième branche de la sécurité sociale, que le gouvernement nous ressert aujourd’hui et Nicolas Sarkozy pourrait bien épuiser sur ce dossier le 6ème ministre de son quinquennat.  Quand on songe à l’accroissement insupportable du reste à charge pour les familles, au vieillissement inexorable de la population française, à la crise financière des services d’aides à domicile qui réclament en vain depuis plus d’un an le secours de  l’Etat et à l’étranglement financier des départements qui financent de plus en plus seule l’Allocation personnalisée d’autonomie (APA), on ne peut être que consterné par cette lenteur.
 
D’ici à 2015, le nombre des personnes âgées dépendantes de plus de 85 ans passera de 1.300.000 à 2.000.000. La question de la prise en charge de la dépendance des personnes âgées  est parfaitement connue, elle donne lieu depuis une quinzaine d’années à un investissement intellectuel exceptionnel par son ampleur et sa qualité, en témoigne l’excellent rapport d’Hélène Gisserot, remis à Philippe Bas en 2007. Relancer des groupes de travail quand tout a déjà été dit ou écrit, c’est prendre le risque d’une politique à la Henri Queuille : « Il n’est aucun problème assez urgent en politique qu’une absence de décision ne puisse résoudre. »
 
D’autant que chacun connaît les orientations du gouvernement : Révision de l’APA, recours sur succession, privatisation, diminution du soutien à domicile, vieillissement à deux vitesses… Le rapport Rosso-Debord, rendu public en juin dernier, a définitivement enterré le projet de cinquième risque, c’est-à-dire le financement de la dépendance par la solidarité nationale, au profit d’un régime assurantiel. La décision est prise et nul n’ignore que les discussions sont en cours avec de grandes assurances dont les présidents sont, oh surprise, membres du désormais fameux premier cercle…
 
Le financement du 5ème risque est un enjeu de société, il pose la question de la solidarité entre les générations, de notre modèle social; ce que prépare le gouvernement n’est rien d’autre, pour saisir au bond l’invitation de Stéphane Hessel, qu’un motif  de plus d’indignation.

Billet edito

Les marchés, il vaut mieux les avoir en photo qu’en pension…

16 commentaires 29 novembre 2010

PORTUGAL-ECONOMY-LABOUR-DEMO

A l’heure où les peuples d’Europe arpentent, dans toutes les capitales, le macadam de la protestation contre l’austérité, me revient en mémoire cette antienne culpabilisante : « la France est irréformable ! ». A considérer le flot des manifestants ces derniers jours, l’Espagne, la Grèce, l’Irlande, le Portugal, la Grande Bretagne, l’Italie, la Roumanie ne le seraient pas plus ! « Les citoyens perdent patience » titrait ces jours-ci Publico, journal espagnol de gauche, qui se fait l’écho d’une « sensation de vulnérabilité, d’angoisse et d’injustice » des citoyens qui nourrissent le sentiment croissant que nos démocraties sont « dépassées par le pouvoir prédateur des capitaux, qui se déplacent d’un pays à l’autre à la recherche de bénéfices immédiats ».

Sortir de la crise par le bas, tel semble être le chemin commun emprunté par les gouvernements qui ont fait le choix de donner des gages aux marchés financiers plutôt qu’à leurs populations. Comme si la crise était le symptôme d’une gueule de bois et qu’il fallait maintenant cacher les bouteilles, comme si nous avions consommé par camions entiers des fruits défendus et comme si, dès lors, cette crise n’était que la juste purge de nos excès, un salvateur ajustement structurel. Il nous faudrait désormais revenir de ces paradis artificiels dans lesquels nous nous sommes trop longtemps abandonnés : terminée la croissance sans limite et la croissance tout court, fini l’État providence, fini le mirage de la régulation, fini les plans de relance et le keynésianisme de circonstance… le temps est venu pour les marchés de siffler la fin de la récréation. Force serait d’accepter comme inéluctable la fin du Progrès.

Cette situation à un nom : la dictature des marchés. Elle n’est pas acceptable, tant elle a fait la preuve de son inefficacité économique et de son potentiel destructif au plan politique et social. Le temps est venu de réaffirmer la force de la décision politique et d’engager le débat démocratique sur les choix économiques et sociaux à opérer pour sortir de la crise. La réforme est possible, les Européens y seraient prêts, dès lors qu’elle serait juste et démocratiquement consentie. C’est ce que propose le Manifeste des économistes atterrés (http://atterres.org/) emmenés par Philippe Askenazy, Thomas Coutrot, André Orléan et Henri Sterdyniak, dont la lecture devrait faire l’objet d’une véritable prescription.

Billet edito

Gestation pour autrui: l’éthique du don…

9 commentaires 21 novembre 2010

Benefits-Of-Surrogacy

En prévision de la prochaine révision de la loi bioéthique, la  fondation progressiste Terra Nova ouvrait cette semaine ses colonnes aux tenants des différentes positions actuellement en débat à gauche :  C’est sur la Gestation pour autrui que j’ai choisi de m’exprimer, dans un texte que je vous invite à retrouver ci dessous.

N’hésitez pas à prendre connaissance de l’intégralité des débats sur : http://www.tnova.fr/dossier/la-r-vision-des-lois-bio-thiques

Gestation pour autrui, l’éthique du don

par Najat Vallaud Belkacem, Secrétaire nationale du PS aux questions de société.

Il est des sujets que l’on n’aborde que d’une main tremblante ou presque. Parce qu’ils sont graves, parce qu’ils nous dépassent, parce qu’ils posent des questions éthiques et ontologiques si fortes qu’on craint d’être définitivement submergé par le doute.

La gestation pour autrui (GPA) fait partie de ces sujets graves car aucun des arguments en présence ne peut être balayé d’un revers de main, ni l’intérêt de l’enfant, ni la dignité humaine, ni les risques de marchandisation. La réponse n’a rien d’univoque, il n’y a pas derrière le débat public qui fait rage de « vérité révélée ». Aucune instance, d’ailleurs, qui s’en saisit, aucun cénacle qui en débat, aucun comité qui y apporte sa réflexion, ne parvient aujourd’hui à une position unanime. Parlementaires, intellectuels, féministes, représentants religieux, praticiens sont désormais partagés entre pro et anti GPA.

C’est sans dogmatisme et sans préjugé qu’il convient d’aborder ce débat souvent conduit sans nuance, chacun en appelant, tous azimuts, au secours de la religion, de la morale, de l’ordre public, des droits de l’homme, à l’intérêt de l’enfant, à l’envers, à l’endroit, selon ce qu’on invoque, avec des arguments plus ou moins convaincants.

A ce débat passionné, il faut apporter des réponses sereines en se gardant de sombrer d’un côté dans le « moins disant éthique », de l’autre, dans la « morale pour autrui » et ne jamais se départir de principes simples qui font de nous des républicains progressistes et vigilants : laïcité, égalité, justice. Ce débat ne peut pas non plus être désincarné et oublier qu’il émerge dans un monde qui change, dans lequel la parentalité se conjugue désormais au pluriel, loin des schémas naturalistes confortables à la conscience.

Pour les opposants à la gestation pour autrui, il y aurait dans cette pratique une instrumentalisation du corps de la femme, un asservissement portant atteinte à la dignité humaine. Nous serions passés de la « déesse mère » au « four à bébé ». Sa pratique conduirait à une exploitation financière de femmes faisant commerce, contraintes et forcées, de leur ventre. Enfin, immenses, seraient les risques psychologiques pour la gestatrice dont les motivations peuvent être ambivalentes, pour la fratrie, pour le couple d’accueil, pour l’enfant ainsi conçu dont le questionnement sur ses origines serait très difficile.

Il y a de la vérité et de la réalité dans chacun de ces arguments, mais aucun n’est pour autant irréfutable. Ils plaident, à mon sens, pour la prudence, pas pour l’abstention, car la GPA peut être un instrument supplémentaire au service de la lutte contre l’infertilité.

La marchandisation de la gestation pour autrui est, en l’état actuel des pratiques et de la législation, non seulement un risque, mais une réalité avérée et il ne fait aucun doute que dans un système non régulé et non contrôlé, l’argent soit l’une des motivations principales de gestatrices réduites, par la misère ou l’appât du gain, à louer leur ventre. Mais le statu quo législatif ne préserve d’aucune de ces dérives et rien ne permet de dire, au contraire, qu’une légalisation encadrant la GPA présenterait des risques supplémentaires de marchandisation. Enfin, le fait que l’acte marchand se déroule loin de nos frontières ne le rend pas moins intolérable.

Quant à l’argument de la dignité, trop souvent galvaudé, il a fini par s’émousser. C’est lorsqu’elle est un acte intéressé, tarifé, imposé par les nécessités économiques, que la GPA porte atteinte à la dignité des femmes, mais qu’en est-il d’un acte gratuit, purement altruiste ? De quelle indignité humaine pourrait être porteuse le geste strictement désintéressé d’une gestatrice, le désir d’enfant d’un couple infertile et plus important encore, la naissance d’un enfant issu d’une GPA ?

Les systèmes libéraux, tout autant que les pratiques clandestines, sont des repoussoirs et en aucun cas des modèles, mais que nous apprennent les systèmes encadrés et règlementés ? Les mères porteuses ne banalisent pas leur acte, ne minimisent pas leur responsabilité, ni les risques de cette pratique. Celles qui témoignent avancent des motifs altruistes et perçoivent distinctement la limite entre leur démarche et le projet parental des parents d’intention. Ceux-ci témoignent d’une grande satisfaction. Leur choix est réfléchi, il s’inscrit le plus souvent dans un parcours long et douloureux d’aide à la procréation ou de candidature à l’adoption. L’accueil de l’enfant est programmé et préparé. Le plus souvent, lorsque les liens ont été maintenus avec la gestatrice (ce qui n’est pas systématique), les relations sont bonnes. Les liens tissés pendant au moins neuf mois se poursuivent au delà de la naissance. Le bien être psychologique des enfants ne parait pas en cause, ils ne semblent ni plus ni moins malheureux que les autres et en tous les cas pas moins humains.

Les arguments en défaveur de la gestation pour autrui pèchent par leur caractère trop dichotomique et systématique.

Ils n’envisagent pas que des pratiques encadrées et réglementées, imposant des conditions strictes pour être gestatrice (avoir déjà des enfants, absence de lien génétique, limitation à une seule GPA, remboursement par la sécurité sociale, droit au remord, motivations psychologiques…), comme pour les parents d’intention (agrément par l’agence de biomédecine, avoir épuisé tous les autres modes d’accès à la parentalité…), puissent permettre d’éviter les dérives.

Ils ne considèrent pas les bénéfices d’une GPA pour des couples stériles ayant épuisé tous les recours de la procréation médicalement assistée ou de l’adoption.

Ils ne disent rien de la psychologie humaine, de la réalité et de la diversité des situations actuelles, de l’évolution des mentalités, de la construction éminemment sociale, avant d’être biologique, de la maternité.

Reflet d’une société consumériste où toute relation est par nature marchande, miroir d’une société individualiste aussi, ils ignorent par dessus tout la part d’humanité et de liberté éminente qu’il y a incontestablement dans cet acte de générosité.

Il y a parmi les défenseurs d’une GPA gratuite et strictement encadrée, c’est-à-dire plus de 60% des Français interrogés, des gens responsables qui ne badinent pas avec la marchandisation du corps humain et moins encore avec la dignité humaine, comme Michelle André, Robert Badinter, Geneviève Delaisi de Perseval ou Israël Nizan. C’est parce qu’ils croient à certaine éthique du don que notre société a fini par perdre de vue.

Billet edito

Les Sarkozystes, ça ose tout…

12 commentaires 07 novembre 2010

«…C’est même à ça qu’on les reconnaît » aurait pu dire Michel Audiard… chaque semaine qui passe me conforte dans cette intuition.

Ça ose suggérer la suppression du salaire de Martin Hirsch qui a eu le mauvais goût de dénoncer les conflits d’intérêt ; mais ça ose dans le même temps s’adonner allègrement aux nominations de complaisance au Conseil économique et social ou au Conseil d’État où on pourra désormais se rendre en patins à roulettes ou à vélo…

Ca ose prétendre que la France a bien résisté à la crise quand les derniers chiffres officiels font état de 4,6 millions de chômeurs et de précaires tenus hors d’un emploi a temps complet et durable ; ça ose et continuer d’afficher un taux de chômage à 4,5% d’ici trois ans, quand il flirte aujourd’hui avec les 10% ; ça ose fonder le désendettement de la France sur des prévisions de croissance sans rapport avec la réalité, quitte à soutenir un très gros mensonge à la face de l’Europe… pour combien de temps encore ?

Ça ose la démagogie de supprimer l’aide médicale d’État aux sans-papiers au mépris de leur santé et des risques sanitaires d’une absence d’accès aux soins ; ça ose aussi réduire de près de 2 milliards d’euros l’aide au développement dans les prochains budgets de l’État sans doute parce que ça pense que la misère, comme la maladie, est plus facile à vivre au soleil…

Ça ose rester sourd aux mouvements sociaux soutenus par 60% de la population, comme aux mises en garde des économistes, libéraux ou keynésiens, sur les insuffisances de la réforme à sauver nos retraites, ça ose, comme le disait avec émotion Pierre Mauroy au Sénat il y a quelques jours, « liquider en catimini » la retraite à 60 ans comme si on pouvait abolir l’histoire ;

Ça ose resservir, par la voix de Jean-Marie Bockel cette fois (tristement très bon élève du sarkozysme à la veille du remaniement), l’antienne de la détection dés l’âge de deux ans de la délinquance. Comme toutes les droites réactionnaires du monde, obsédées du contrôle social, ça convoque génétique et neurosciences en renfort des politiques sécuritaires et d’une justice automatique qui soigne par injonction, condamne par présomption ou enferme par précaution sur la seule foi de la dangerosité…

Ça ose parler des droits de l’homme avec Hu Jintao (ça c’est bien !), « parce qu’il n’y a pas de tabou sur la question des droits de l’Homme » (dixit Nicolas Sarkozy). Question: Ont-ils parlé du dissident Liu Xiaobo, prix Nobel de la Paix, quant au même moment, des réfugiés politiques chinois en France étaient embarqués manu militari pour avoir manifesté au passage du cortège ? Ont-ils aussi évoqué les récentes décisions du Conseil constitutionnel et de la Cour européenne des droits de l’homme sur la garde à vue, l’affaire des Roms, l’état des prisons françaises, l’espionnage des journalistes par les renseignements français qui sont autant d’atteintes aux droits de l’homme dans notre vénérable démocratie ?

Alors c’est vrai, cela pourrait être pire, on pourrait avoir Sylvio Berlusconi comme Président et « Benga, Benga » comme information quotidienne… Il n’empêche que Villepin m’aura vraiment enlevé les mots de la bouche le jour où il soulignait : « Nicolas Sarkozy est aujourd’hui un des problèmes de la France et parmi les principaux problèmes qu’il faut régler et qu’il est temps que la parenthèse politique que nous vivons depuis 2007 soit refermée »!

La droite française et… le droit européen.

Billet edito

La droite française et… le droit européen.

2 commentaires 16 septembre 2010

« J’ai été personnellement interpellée par des circonstances qui donnent l’impression que des personnes sont renvoyées d’un Etat membre (de l’Union européenne) juste parce qu’elles appartiennent à une certaine minorité ethnique. Je pensais que l’Europe ne serait plus le témoin de ce genre de situation après la deuxième guerre mondiale ».

Ces phrases sont redoutables. D’autant qu’elles ne sont pas, cette fois-ci, celles d’une association de défense des droits de l’homme, d’un homme politique ou même d’une nouvelle commission des Nations Unies. Ceux-là, le gouvernement les avaient ignorés : l’association est trop exaltée, les politiciens sont vite égarés et les commissions de l’ONU s’appellent « Théodule » dans ce genre de circonstance. Non ces phrases représentent la position longuement mûrie d’une institution, la Commission européenne, dont la mission et la raison d’être est précisément d’éviter que les situations de la deuxième guerre mondiale ne se reproduisent, une institution que la France n’a eu de cesse de renforcer depuis 60 ans, une institution qui a eu ces derniers jours des échanges approfondis avec des membres du gouvernement français pour examiner la régularité des actions conduites cet été à l’égard des gens du voyage. Cette institution là est bien informée. Elle est crédible. Elle est un des piliers non négligeable de ce qui forme notre Etat de droit. Le gouvernement français, ni personne, ne peut l’ignorer.

La Commission européenne a donc décidé d’envisager une procédure d’infraction de notre pays. Celui-ci a le mauvais goût de hausser le ton, comme le feraient un enfant pris en flagrant délit de mensonge. Pierre Lellouche évoque un « dérapage ». Benoît Apparu indique que la « Commission est allée trop loin ». La vérité est que, comme l’indique la commissaire du gouvernement français dans cette affaire, les mensonges de ces derniers mois constitue un « déshonneur » pour notre pays.

La Commission ne va ni trop loin, ni trop tôt. Elle est même plutôt en retard. Cela fait plusieurs semaines qu’il est patent que le gouvernement français a une pratique contraire aux textes fondateurs de l’Union, et il est grand temps que la Commission, gardienne des traités, s’y intéresse. De quoi s’agit-il ?

L’article 19 de la charte européenne des droits fondamentaux prévoit que « les expulsions collectives sont interdites. » Le gouvernement français fait valoir qu’il n’a pas pris de mesures collectives mais examiné individuellement les situations individuelles. Comment le croire quand les expulsions sont la conséquence directe d’un acte collectif qui est le démontage d’un camp accueillant des gens du voyage. Dans un arrêt 5 février 2002, la cour européenne de sauvegarde des droits de l’homme a considéré qu’il faut entendre par « expulsion collective » « toute mesure contraignant des étrangers, en tant que groupe, à quitter un pays, sauf dans les cas où une telle mesure est prise à l’issue et sur la base d’un examen raisonnable et objectif de la situation particulière de chacun des étrangers qui forment le groupe. » Dans cet arrêt, qui concerne l’éloignement de personnes déboutées du droit d’asile, la Cour considère que l’examen de la situation particulière  »ne signifie pas pour autant que là où cette dernière condition est remplie, les circonstances entourant la mise en œuvre de décisions d’expulsion ne jouent plus aucun rôle dans l’appréciation du respect des (droits de l’homme) ».

« Ces doutes se trouvent renforcés par un ensemble de circonstances telles que le fait que préalablement à l’opération litigieuse les instances politiques responsables avaient annoncé des opérations de ce genre et donné des instructions à l’administration compétente en vue de leur réalisation ». Comment dire alors que la circulaire du mois d’août est sans incidence sur le respect des droits fondamentaux ? C’est une question que la Commission a le droit, et même le devoir de poser au gouvernement français. Il est grand temps !

Billet edito

Scolaire, politique, médiatique, littéraire… la rentrée sera surtout sociale !

2 commentaires 03 septembre 2010

Bonjour à toutes et tous,

 J’allais vous souhaiter une bonne rentrée, c’est de saison, mais je me dis que vous êtes sans doute peu nombreux à goûter franchement l’état d’esprit du moment, peu nombreux aussi à nourrir quelque espoir d’amélioration rapide de votre situation personnelle, comme de celle du pays, n’en déplaise aux artistes gouvernementaux de la méthode Coué, et autres propagandistes de la contre-vérité. C’est donc avec retenue et sobriété, mais de tout cœur, que je vous souhaite le meilleur, malgré tout, pour cette période de rentrée tous azimuts.

 Rentrée des classes, d’abord, avec le sentiment partagé comme jamais qu’il y a quelque chose qui ne tourne plus rond du tout dans les écoles de France. Enseignants, chefs d’établissements, parents d’élèves, lycéens, et même recteurs d’Académie clament leur inquiétude, leur malaise, leur angoisse et leur impuissance révoltée devant une situation qu’ils jugent ne plus pouvoir maîtriser. Et comment pourraient-ils le faire ? Depuis 2007, ce sont près de 50 000 postes qui ont été supprimés, et cela continuera l’année prochaine, au même rythme. Les moins de 3 ans n’ont pratiquement plus accès à la maternelle, les écoles élémentaires, les collèges comme les lycées ont vu leurs heures de cours hebdomadaires par élève diminuer de plusieurs heures. Les mesures mises en place pour la réussite scolaire à grands renforts de propagande concernent quelques milliers d’élèves seulement, réservant aux 12 millions restant la seule perspective de la régression, et le spectre de l’échec. Aujourd’hui même, ce sont 16 000 professeurs stagiaires qui font leur rentrée devant les élèves, sans avoir bénéficié de la moindre formation à leur nouveau métier. Des grèves sont annoncées un peu partout la semaine prochaine, et le Gouvernement reste sourd, aveugle et muet. Seul Luc Chatel avoue trouver tout cela « un peu compliqué à gérer », réduisant avec mépris la réaction des syndicats à un simple atavisme de corporation à la fois geignarde et irresponsable. On ne le répétera jamais assez, l’éducation ne peut pas être une variable d’ajustement comme une autre, même en temps de politique de rigueur, car c’est la France de demain que nous sacrifions à un bénéfice de court terme. C’est d’ailleurs ce que je retiendrai, pour l’instant, de la rentrée « littéraire » : vous trouverez en librairie au moins une dizaine d’essais sur l’état de système éducatif français qui dénoncent les réformes qui sont en train d’accélérer son déclin, et en faire l’un des plus injustes et inefficaces du monde occidental. Une telle avalanche de travaux de chercheurs en sciences sociales, tous critiques, devrait achever de convaincre celles et ceux qui se méfient des politiques, des syndicats ou des médias que, vraiment, l’heure est grave, mais qu’une autre politique est possible, à la fois, sérieuse, crédible, et responsable.     

 Du côté de la rentrée politique, dont La Rochelle a marqué le coup d’envoi le week-end dernier, je partage comme beaucoup le sentiment qu’on peut raisonnablement espérer le début d’une dynamique plus favorable pour la gauche dans les mois et les années à venir. Bien sûr, tout reste à faire pour revenir aux responsabilités en 2012, mais les conversations, les débats et les ateliers avec les camarades et leaders socialistes présents en Charente-Maritime m’ont laissé une belle et franche impression d’optimisme, d’énergie et de combativité collective pour surmonter les obstacles. « La démocratie est d’abord un état d’esprit » disait Pierre Mendès-France. Au Parti Socialiste, il est bon. Pourvu que ça dure.

 C’est essentiel pour que l’état d’esprit dans le pays change, vite et en profondeur, car je vous avoue que l’actualité politique de cet été m’a laissé un goût amer. Ce que le Gouvernement continue de faire et de dire, en notre nom, est une honte. Pour que ça change, les seuls socialistes n’y suffiront pas, il faut que toute la gauche et tous les républicains attachés à la justice sociale se rassemblent pour protester. Et, pour moi, ça commence le 7 septembre : soyons nombreux !

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