Quel est ce nutri-score du numérique défendu par Najat Vallaud-Belkacem ? – Entretien avec Le Café pédagogique (12/02/2026)

Numérique Publié le 12 février 2026

Former des élèves capables de discernement dans un environnement numérique omniprésent sans céder ni au rejet technophobe ni à la fascination aveugle : tel est l’objectif de l’« éducation numérique raisonnée » défendue par Najat Vallaud-Belkacem. Dans cet entretien, la nouvelle conseillère à la Cour des Comptes plaide pour une reprise de contrôle collective et individuelle sur des outils conçus pour capter l’attention, appelle à une formation renforcée des enseignants et à une régulation plus ambitieuse. Elle rappelle que « le numérique ne doit pas nous asservir, mais redevenir un levier d’émancipation ». « Il ne s’agit pas de refuser le progrès, mais de lui redonner un sens humain », explique-t-elle. Elle appelle à une reprise de pouvoir collective et éducative face à des outils conçus pour empêcher la déconnexion : « Mon but n’est pas de diaboliser, mais de proposer des voies de reprise de pouvoir, à la fois collectives et individuelles ». Dans le chœur actuel des imprécations contre le numérique, la voix de l’ancienne ministre de l’Éducation nationale mérite d’être écoutée : elle étonnera celles et ceux qui se souviennent du travail mené en son temps pour « faire entrer l’Ecole dans l’ère du numérique » ; nul doute que dans les pratiques et convictions de beaucoup de collègues, la pédagogie restera essentielle pour mener un si nécessaire travail d’éducation, d’acculturation et d’émancipation.

Vous publiez Sevrage numérique. Enquête sur notre rapport aux écrans et comment nous en libérer. Pourquoi cette enquête ? Le terme « se libérer » des écrans sous-entend que nous y serions enfermés. Pouvez-vous préciser ?

Oui, nous sommes bel et bien enfermés. Qui peut encore nier notre dépendance collective aux écrans ? Le problème ne tient pas seulement au temps qu’ils absorbent, mais aux désordres qu’ils provoquent : manipulation émotionnelle, désinformation, tensions familiales, cyberharcèlement… Sous couvert de liberté et de confort, ces technologies ont envahi nos vies. Nous pensions élargir notre monde ; nous l’avons souvent réduit à la taille d’un écran. Mon enquête est née de cette contradiction : comment un outil conçu pour nous servir a-t-il fini par nous dominer ? Comment un espace de liberté s’est transformé en instrument de captation et de manipulation ?

Parler de « sevrage » n’a rien d’excessif : il s’agit bien de s’affranchir d’une aliénation pour retrouver la maîtrise de notre temps, de notre attention, de nos relations, de notre bien-être.

Si on alerte souvent sur les effets délétères de la surexposition aux écrans des jeunes – isolement, troubles psychiques, perte du lien réel – il ne faut pas oublier que nous les adultes en sommes tout autant victimes : chaque notification qui nous interrompt signifie quelques vingt minutes pour retrouver notre niveau de concentration initial ; nous ne supportons plus la moindre attente, le moindre ennui sans la béquille de nos écrans ; nous transportons hors ligne les comportements avec lesquels les applications et réseaux sociaux nous ont tant familiarisés : l’impatience, l’allergie aux avis contraires, la brutalité du débat public. Et que dire des personnes âgées, surtout quand elles sont isolées, de plus en plus happées par une économie de l’attention sans scrupule qui derrière le scroll à l’infini et les bulles de contenus, les rend plus perméables que jamais au complotisme et à la désinformation. L’écran leur tient compagnie tout en leur volant sommeil et sérénité.

Ces technologies nous rendent-elles plus heureux ? Rien n’est moins sûr. Leur promesse de liberté est souvent viciée par leur conception même : tout est fait pour empêcher la déconnexion. Quand pourtant on a tous conscience, jeunes et moins jeunes qu’il nous faut nous désintoxiquer.

Vous évoquez le « syndrome de Stockholm » dans notre rapport au numérique. Pourquoi ?

Parce que nous aimons ce qui nous retient. Nous reprochons aux plateformes de capter notre attention, mais nous y revenons sans cesse. C’est le propre du syndrome de Stockholm : un attachement vis-à-vis de ce qui nous asservit.

Les réseaux sociaux exploitent des réflexes et des biais bien connus de nos cerveaux : on a besoin de gratification sociale ? la récompense régulière – likes, retweets, etc – nous rendra l’outil indispensable en activant la dopamine, la molécule du plaisir. Ces réseaux ont ensuite besoin de nous retenir le plus longtemps en ligne pour monnayer cher les publicités des annonceurs ? Eh bien c’est l’algorithme le plus susceptible de nous retenir qui sera privilégié par eux, à savoir celui qui fait la part belle aux colères, aux émotions négatives, aux propos haineux, complotistes ou outranciers. Nous croyons choisir, alors que nous réagissons à des signaux conçus pour nous garder connectés. L’emprise est d’autant plus forte qu’elle se présente sous des traits chaleureux, conviviaux : on croit y retrouver les autres, alors qu’on s’y perd souvent soi-même.

Avec ce livre, je veux simplement donner à chacun les moyens de comprendre trois choses :  pourquoi le numérique est un enjeu politique autant qu’individuel, qui impacte aussi bien nos cerveaux, nos liens sociaux que la planète ou nos démocraties. Pourquoi il nous est si difficile de décrocher : rien à voir avec de la faiblesse individuelle, tout n’est que manipulation et mécaniques addictogenes conçues à dessein par les GAFAM et leurs armées d’ingenieurs et de neuroscientifiques. Comment nous pouvons agir enfin, à toutes les échelles, pour reprendre la main, en ayant cependant bien conscience que la plus efficace des actions sera évidemment la régulation par la loi du mode de fonctionnement de ces outils.

Vous partez d’une expérience personnelle, mais votre livre met en effet surtout en lumière la dimension collective du problème. Faut-il interdire, réguler ou éduquer ? 

Les trois sont nécessaires, mais à des degrés différents. La prise de conscience individuelle – le fameux « déconnectons-nous davantage » – est utile parce que la rareté oblige à penser l’usage : c’est ce que j’appelle l’effet Koh Lanta, quand tu n’as que 3 allumettes tu réfléchis avant d’en allumer une… Mais elle est insuffisante ; ce serait comme demander à chacun de lutter seul contre le réchauffement climatique en triant ses déchets. Regardez ce qu’on a été capable de comprendre en matière de sécurité routière : que se contenter d’inciter les conducteurs à conduire prudemment ne nous mènerait pas bien loin et qu’il fallait donc légiférer pour imposer des règles et des contraintes à l’industrie automobile (vitesse bridée, tableau de bord, airbags et autres…), comme aux conducteurs (ceintures de sécurité), etc.

L’État doit avec l’industrie numérique jouer son rôle là aussi : poser des limites, protéger les plus jeunes, responsabiliser les acteurs économiques. A fortiori parce qu’on sait qu’il s’agit là d’un enjeu de santé publique : on sait désormais grâce aux témoignages des repentis des GAFAM (les anciens employés qui les ont quittés et racontent désormais librement l’arrière cuisine peu ragoutante) que ces entreprises savaient la toxicité de leur produit mais qu’elle continuaient et même l’amplifiaient malgré les drames. Même devant les chiffres ahurissants de suicides de jeunes adolescentes. Comme pour le tabac, on a une industrie qui entretient délibérément une dépendance à un produit nocif.

Donc oui évidemment qu’il nous faut de la réglementation. On se fourvoie si on cantonne cette dernière à une interdiction faite aux plus jeunes d’accéder aux réseaux sociaux, c’est important évidemment et je suis favorable à cette règle des moins de 15 ans parce que tout simplement cette exposition dépasse leur stade de maturité. Mais on sent bien que ce ne sera pas la solution miracle à chaque fois. Prenons les seniors que j’évoquais tout à l’heure : l’enjeu n’est pas de leur arracher l’outil des mains mais de les aider à l’apprivoiser. Il faut accompagner les personnes afin de recréer des réflexes de distance et de discernement. Mon but n’est pas de diaboliser, mais de proposer des voies de reprise de pouvoir, à la fois collectives et individuelles.

Quelles réglementations préconisez-vous, et à quels niveaux ?

Il faut agir à plusieurs niveaux. Aujourd’hui, les plateformes obéissent d’abord à la logique du profit, et leurs usagers sont traités comme des marchandises. L’Europe a déjà posé des jalons importants, mais elle doit aller plus loin pour transformer les utilisateurs en citoyens libres et responsables. Le Digital Services Act et le Digital Markets Act qui imposent transparence, lutte contre les contenus illicites et respect de la vie privée aux plateformes sont des premiers pas importants. Mais il faut renforcer ces dispositifs en agissant sur le design des applications : réduire la viralité en ligne, rendre obligatoire un « tableau de bord » du temps passé sur son smartphone, introduire des contraintes techniques pour mettre fin au scrolling infini ou intégrer davantage d’aléatoire dans les suggestions pour éviter les effets de bulles et de distorsion et offrir de vraies « portes de sortie ». Responsabiliser enfin les plateformes comme de véritables éditeurs et en finir avec cette fiction selon laquelle ils ne seraient que de simples hébergeurs de contenu.

Au niveau national je propose la création d’un Numiscore, une sorte de « nutriscore du numérique » – indiquant la toxicité des applications de façon très claire et compréhensible. Ou encore de mieux encadrer les publicités numériques, le nerf de la guerre de cet écosystème qui fait croire aux utilisateurs que les choses sont gratuites pour eux alors qu’en fait on commercialise sur leur dos leurs moindres données. Ces publicités devraient être contrôlées par une régie publique indépendante qui permette aux annonceurs de savoir dans quoi ils mettent les pieds, afin de faire d’eux les alliés de notre droit à des outils plus éthiques.

Au niveau local, je crois à la création de « sanctuaires de déconnexion » – écoles, bibliothèques, transports, restaurants – pour apprendre à vivre avec un peu moins de numérique. Cela devrait être comme les antibiotiques : pas automatique. Il faut aussi accompagner les familles : des programmes pour aider tous ceux qui, parents ou éducateurs, se sentent démunis face à ces nouveaux usages. Et surtout de vraies alternatives attractives aux écrans. Repenser la ville avec des lieux récréatifs et sécurisés faits pour des enfants qu’on ne voit quasiment plus dans nos rues, offrir des pass culture aux familles, proposer des activités sportives accessibles. Augmenter le nombre de crèches aussi, car beaucoup de mères seules sortiraient mieux les enfants des écrans si elles avaient une place en crèche, un soutien concret, et un lien humain.

Réguler le numérique, au fond, c’est réinventer collectivement les conditions d’une liberté authentique : une liberté qui s’exerce sans dépendance, et dans le respect du temps, de l’attention et de la vie de chacun.

À l’École, vous aviez porté en 2015 un plan d’éducation au numérique. Dans ce livre, vous parlez d’ »éducation numérique raisonnée ». Quelle différence ?

Il n’y a pas contradiction, mais évolution. En 2015, il s’agissait d’utiliser les outils numériques tout à la fois comme soutien aux apprentissages différenciés, mais aussi d’apprendre à maîtriser les outils informatiques plutôt que de s’en tenir au mythe du digital native que serait le jeune d’aujourd’hui : lui apprendre à se servir d’un outil qui occupera de toute façon une place centrale dans son monde et sa vie professionnelle, mais aussi que derrière chaque programme, il y a des lignes de code, donc une main, une pensée, et des biais. C’était une éducation à la pratique et à la lucidité.

Dix ans plus tard, nous sommes entrés dans un autre monde. Les smartphones ont envahi chaque recoin de nos vies, il y a 10 ans moins de 40% des adolescents en possédaient un, ils sont aujourd’hui 90%. L’outil est devenu norme sociale et clairement ils s’y perdent. L’emprise, le scrolling a l’infini, les effets sur la santé mentale, sur la concentration et la socialisation sont massifs. L’enjeu n’est donc plus seulement de savoir s’en servir de cet outil, mais aussi de savoir s’en passer.

L’ »éducation numérique raisonnée », terme que j’emprunte à un collectif d’enseignants qui en a fait le nom de son association, vise à former des citoyens capables de discernement : comprendre les logiques économiques et algorithmiques, repérer les biais, protéger leur attention. C’est une nouvelle grammaire de la liberté : non pas refuser le progrès, mais lui redonner un sens humain.

Cette éducation numérique raisonnée suppose aussi de reconnaître que l’école elle-même n’est pas à l’abri des dérives du numérique. Un usage problématique s’est par exemple installé dans les environnements numériques de travail : l’élève se connecte chez lui le soir pour consulter ses devoirs ou ses notes et se retrouve happé par l’écran pour tout autre chose et pour très longtemps. Utiliser ces plateformes plus sobrement – ne pas y poster de devoirs ni de messages après une certaine heure, par exemple – me semble désormais impératif. Il faut préserver, aussi dans la sphère scolaire, des moments libres d’écran, où l’attention et le repos peuvent se reconstruire. Et pour cela favoriser en effet les casiers ou les pochettes sécurisées ou on dépose son téléphone à l’entrée de l’établissement scolaire, pour ne pas l’avoir en permanence sur soi à chaque intercours ou récréation.

Enfin, l’accompagnement et la formation des enseignants est cruciale. On ne peut par exemple pas les laisser démunis face à l’irruption de l’intelligence artificielle dans les pratiques des élèves. Comprendre ces outils, savoir repérer leurs usages détournés et en faire des leviers d’apprentissage plutôt que de contournement, c’est désormais un enjeu central de la profession. Former les enseignants, c’est leur redonner confiance et autorité pédagogique dans un monde où la technologie s’invite jusque dans la copie d’un élève.

Le numérique peut rester un formidable levier d’émancipation, à condition d’être pensé comme tel. C’est cet équilibre – s’en servir sans se laisser asservir – qui redonnera au progrès technologique sa vocation première : nous aider à penser par nous-mêmes.

Entretien réalisé par Djéhanne Gani

Najat Vallaud Belkacem : Sevrage numérique, éditions Tallandier, février 2026.

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