“La logique d’exploitation du corps des femmes est culturelle, sociétale, totale” – Tribune dans Le Monde (08/04/2026)

Droits des femmes Numérique Publié le 9 avril 2026

En avril 2016, la France adoptait la loi visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel faisant ainsi un choix, politique, éthique, social et féministe puissant. Dix ans après, à l’heure des offensives pro-prostitution via les plateformes en ligne ou l’idéologie masculiniste, l’application complète de cette loi est plus que jamais impérative. Car l’existence même de la prostitution dépasse celles qui en sont directement victimes : elle produit un effet systémique sur l’ensemble des femmes, en légitimant une culture de la domination et de l’accès sans limite à leurs corps.

Mais revenons à 2016. Le chemin fut sinueux et éprouvant. Après presque trois ans de débats acharnés, souvent déraisonnables, parfois malhonnêtes, pétris de caricatures et d’alliances inattendues, la loi est adoptée, à 130 voix d’écart. Ce jour-là, notre pays opère une rupture majeure : en pénalisant l’achat d’actes sexuels et en supprimant le délit de racolage, il inverse la charge pénale et permute enfin la stigmatisation pour viser le cœur du système : les « clients ». Au nom d’un principe simple – le corps des femmes n’est pas une marchandise – et d’une conviction absolue – tant qu’il y aura des clients, il y aura des réseaux.

Loin des prophéties alarmistes de l’époque, la loi a eu des effets. Elle a mis fin à la répression des victimes, leur garantit des parcours de sortie avec un accompagnement social, leur ouvre l’accès à un titre de séjour pour les protéger du chantage des maquereaux. Elle dissout le fantasme de la « relation librement contractée » pour s’attaquer à une réalité faite de traite aux proportions industrielles. Les procédures pour proxénétisme ont augmenté, des milliers de clients sont interpellés, des fonds substantiels issus de la criminalité sont réaffectés à l’accompagnement des victimes. Surtout, cette loi pose un repère symbolique essentiel dans une société prétendant défendre l’égalité entre femmes et hommes : payer pour disposer du corps des femmes n’est nullement un droit.

Aujourd’hui pourtant cette loi et ses principes s’effritent, d’abord parce que son application ne fait pas l’objet d’un appui institutionnel et politique suffisant depuis 2017. Les disparités territoriales sont immenses : environ un millier de clients ont été verbalisés par an mais 36 départements n’enregistrent aucune contravention quand Paris en concentre 58 %. A peine plus de 2000 personnes ont bénéficié d’un parcours de sortie, sur les 40 000 estimées en situation de prostitution. La réalité est pourtant sidérante : au tribunal judiciaire de Bobigny, l’âge médian des victimes est de 14 ans. En somme, la violence prostitutionnelle prospère et vise toujours plus jeune.

Surtout, le monde a changé : la prostitution ne commence plus sur un trottoir mais sur un écran. Dix minutes sur Instagram suffisent à se sentir « objectifiée, déshumanisée et honteuse d’être une fille » témoigne une adolescente dans The Guardian, décrivant comment une application à l’usage a priori ludique devient si rapidement vecteur d’hypersexualisation lourde de conséquences. De ces applications aux allures innocentes aux plateformes de monétisation du corps féminin comme OnlyFans ou MYM, il n’y a que quelques clics, et voilà comment les proxénètes recrutent.

Pas par la force ou la tromperie, mais par la conviction. Et c’est cela que nous devons regarder en face : l’efficacité de ce qui se joue sur ces plateformes pour réussir à persuader les jeunes filles qu’elles sont décisionnaires : la fameuse illusion de l’émancipation. Monétiser sa sexualisation, croire que l’on reprend le pouvoir en transformant son corps en ressource. Une logique d’exploitation transformée en récit de liberté. Et à la clé une vraie pandémie de prostitution juvénile : +140 % en 10 ans. Et d’abord chez les plus vulnérables : près de 15 000 enfants issus de l’aide sociale à l’enfance seraient aujourd’hui concernés.

On pourrait se dire qu’on est là aux confins de la société, dans une réalité périphérique, faite de misère et d’extrême vulnérabilité. Et puis on tend l’oreille, chaque jour, et on comprend qu’il n’y a rien de périphérique dans tout cela. Que chez Epstein comme chez Dominique Pelicot et consorts, ce sont bien des « Messieurs Tout le monde » qui exploitent, consomment, violentent femmes ou filles, si possible jeunes, sans défense, voire inanimées. Le miroir est brutal mais il faut collectivement accepter de s’y regarder: la logique d’exploitation du corps des femmes est culturelle, sociétale, totale. La prostitution en est à la fois une modalité, mais aussi, par le fait même qu’on la tolère, un dédouanement de ces pulsions de contrôle.

Cet imaginaire de pouvoir total, qu’on espérait voir reculer, est en réalité de plus en plus revendiqué au sommet de nos pyramides économiques et politiques. Des hommes, puissants et privilégiés, se vivent comme des patriarches modernes, revendiquant un droit de possession sur le corps des femmes et des filles, comme si leur domination sexuelle n’était pas une déviance individuelle mais l’expression d’un ordre social et politique où les femmes redeviennent les ressources, les instruments et les matrices d’un projet de reproduction et de pouvoir. Ces revendications impactent les sociétés. En France, le dernier rapport sur l’état du sexisme confirme l’existence d’une forme de radicalisation : près de 17 % de la population adhère désormais à du sexisme hostile et les discours masculinistes se diffusent massivement en ligne.

Face à cela, le vide. L’insuffisante application des textes et le silence politique. Un vide qui ne demande qu’à être comblé, par exemple par le RN et sa proposition de réouverture de maisons closes. Quelle importance, n’est-ce pas, que depuis la légalisation des bordels en Allemagne au début des années 2000, le marché y ait explosé, la traite considérablement augmenté et les réseaux internationaux du crime organisés y soient désormais durablement implantés ?

Dix ans après la loi de 2016, il faut le redire ici : la prostitution est tout sauf un phénomène marginal. Elle participe d’un régime de domination structuré, d’une véritable économie politique du corps des femmes, d’un servage moderne. Stop aux renoncements et autres abdications. Protégeons les victimes, responsabilisons les clients, luttons contre les réseaux, ne fermons plus les yeux sur ce qui se passe en ligne. Bref, appliquons et renforçons la loi, partout.

Najat Vallaud-Belkacem est ancienne ministre des droits des femmes puis de l’éducation nationale (2012-2017). Elle est l’autrice de Sevrage numérique. Enquête sur notre rapport aux écrans et comment nous en libérer, Tallandier, janvier 2026, 240p, 19.90€.

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