Camille Peugny et Najat Vallaud-Belkacem s’interrogent sur les moyens de combattre les logiques de compétition individuelle, face à des classes supérieures toujours plus acquises à l’idée de la responsabilité individuelle.
Le recul, au cours des dernières décennies, de L’Etat providence a-t-il engendré une société fondée sur la concurrence de tous contre tous ? Les progrès du néolibéralisme ont-ils imposé, au nom du mérite et de la
responsabilité individuels, une dynamique de compétition généralisée ?
C’est la conviction du sociologue Camille Peugny, qui publie un ouvrage intitulé Le Triomphe des égoïsmes (Presses universitaires de France).
Professeur de sociologie à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, chercheur au laboratoire Printemps (UVSQ/CNRS), auteur du Destin au berceau, inégalités et reproduction sociales (Seuil, 2013), Camille Peugny estime que depuis les années 1980, l’égoïsme s’est imposé comme une « nouvelle contrainte sociale », minant, en France comme dans d’autres sociétés occidentales, l’attachement aux grandes régulations
collectives. Pour Camille Peugny, ce virage idéologique qui touche les
classes moyennes supérieures, désormais acquises aux vertus de la compétition, mais aussi les classes populaires, condamnées à devenir
les « autoentrepreneuses de leur propre précarité », explique les difficultés de la gauche. Dans cette nouvelle économie morale, « les discours politiques structurés autour de la défense des valeurs collectives, de la solidarité, des services publics ou du bien commun » sont moins audibles. Nous avons fait dialoguer Camille Peugny avec une personnalité de gauche attachée aux valeurs de solidarité, Najat Vallaud Belkacem. Porte-parole de Ségolène Royal pendant la campagne présidentielle de 2007, puis de François Hollande pendant la campagne de 2012, cette élue locale de la région lyonnaise a été, sous la présidence de François Hollande, ministre des droits des femmes et porte-parole du gouvernement (2012-2014), puis ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche (2014-2017). Depuis son départ du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem a été directrice générale déléguée de l’institut Ipsos, directrice générale de l’ONG ONE, et, depuis 2021, présidente de l’association France Terre d’asile. Elle publie fin janvier un ouvrage intitulé Sevrage numérique, Enquête sur notre rapport aux écrans et comment nous en libérer (Tallandier).
Camille Peugny, vous analysez, dans votre ouvrage, le « triomphe des égoïsmes » dans les sociétés occidentales. Avec l’effritement de l’Etat social, l’égoïsme serait devenu, non seulement une disposition psychologique individuelle, mais une « contrainte sociale généralisée ». Que voulez-vous dire ?
Le point de départ de ma réflexion, c’est l’inquiétude exprimée en 1995 par le sociologue Robert Castel dans Les Métamorphoses de la question sociale : observant les prémices du retrait de l’Etat social tel qu’il
s’était construit au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, il craignait que le lien social finisse par se déliter. « La vie sociale risque de se vivre sur le monde du struggle for life », écrivait-il. Trente ans plus tard, sa prophétie s’est réalisée : aujourd’hui, la société nous contraint à agir de plus en plus souvent de manière égoïste. Fondée sur la concurrence entre toutes et tous, cette logique de responsabilisation individuelle se déploie dans les failles
béantes laissées par le retrait de l’Etat social : il jette les individus les uns contre les autres dans tous les domaines de la vie sociale – l’école, le travail, l’anticipation de l’avenir, les trajectoires des enfants.
Pourquoi avez-vous choisi le terme d’égoïsme, une notion morale négativement connotée, et non pas le terme d’individualisation ou d’individualisme, qui sont des concepts de sciences sociales ?
Je suis sociologue, et non moraliste. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de porter un jugement moral sur la manière dont se comportent les individus en société mais de montrer que l’égoïsme est une force qui s’impose à eux. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai mentionné, dans le sous-titre du livre, que l’égoïsme était, non pas une conduite individuelle moralement condamnable, mais une « nouvelle contrainte sociale ». J’aurais pu, bien sûr, utiliser le terme d’individualisme, très courant dans les sciences sociales, mais ce concept est le plus souvent paré de vertus démocratiques. Tocqueville, qui l’utilise beaucoup, estime ainsi que c’est en raison des progrès de la démocratie et de l’égalité que l’individu moderne a tendance à se replier sur ses proches et à « abandonner la grande société à elle-même » : c’est dans ce sens qu’il emploie le terme d’« individualisme ». Aujourd’hui, les choses ont changé : les individus fortement engagés dans des logiques de compétition pour les places ne se retirent plus de la « grande société » – bien au contraire. En mobilisant toutes leurs ressources pour accroître leurs avantages, ils détériorent objectivement la situation d’autres individus. Le terme d’égoïsme me semble donc plus pertinent que celui d’individualisme : les comportements concurrentiels, parce qu’ils nuisent à autrui, altèrent profondément la cohésion sociale.
Najat Vallaud-Belkacem, vous qui avez observé la société française comme élue de terrain, comme ministre et comme responsable associative, que pensez-vous de cette analyse ?
Je la partage et j’en mesure les dégâts tous les jours. Ces logiques de compétition individuelle agissent comme un brouillard idéologique : en invisibilisant les structures de classes, elles empêchent ceux qui les subissent de comprendre ce qu’ils vivent. Tout cela tient au recul de l’État social, mais aussi à la marchandisation outrancière de la société. Désormais,tout s’achète – l’accès à des soins de qualité comme à une éducation d’excellence. Ce « tout marchand » crée des injustices évidentes : tout le monde n’en a pas les moyens. Mais surtout finit par corrompre le
civisme même : ceux qui payent se sentent autorisés à se désengager, à vivre à part, à faire fi de la solidarité. Ce repli « égoiste » sur soi a enfin quelque chose à voir avec l’accaparement de nos cerveaux par le numérique : la captation de notre attention réduit la capacité à s’engager dans le temps long du projet commun. Sous emprise algorithmique, saturés de stimulis, enfermés dans des bulles, nourris aux likes, on court après
la comparaison permanente et les comportements narcissiques.
Pour moi, le collectif, l’altruisme, la quête du bien commun ce sont comme des muscles : si l’on cesse de les travailler, ils s’atrophient. Le problème c’est que ces dernières années, ceux qui les ont exercés n’ont – presque – rien obtenu : les Gilets jaunes ont rédigé des cahiers de doléances que personne, « là-haut », n’a lus, les opposants à la réforme des retraites de 2023 n’ont pas fait reculer le gouvernement et les citoyens solidaires des
plus précaires ou des migrants sont brocardés, voire poursuivis. Comment s’étonner que les valeurs collectives s’affaiblissent ? Pour lutter contre l’égoïsme, il faut un récit positif de l’ouverture aux autres, du civisme et de la solidarité. Quand un tel récit existe, il change réellement la donne : après l’agression russe en Ukraine, il a existé et ça a incité des milliers de Français à ouvrir leur porte aux réfugiés.
Najat Vallaud-Belkacem, Camille Peugny estime que ce lexique de la responsabilité individuelle est particulièrement présent à l’école. Vous qui avez été ministre de l’éducation, l’avez-vous vu s’imposer dans
le monde scolaire ?
Oui, c’est à l’école que la lutte des places est la plus forte – et la plus cruelle. Face à la massification scolaire, les classes favorisées ont appris à mobiliser toutes les stratégies possibles pour préserver leurs privilèges : recours à l’enseignement privé, mais aussi refus des réformes de bon sens pour plus d’égalité de réussite, qu’il s’agisse de l’ouverture réelle des établissements
d’excellence ou de la meilleure répartition des moyens. Elles rejettent ces changements pour protéger leurs enfants de la mobilité sociale descendante. C’est là que se révèle le caractère insincère du discours sur la
méritocratie, qui masque le plus souvent une défense de l’héritocratie. Lorsque je cherchais à développer la mixité sociale dans les collèges parisiens, des familles privilégiées me rétorquaient que le prix de leur
appartement allait dégringoler parce qu’on mélangeait les enfants des quartiers défavorisés avec les leurs. On pourrait sourire, mais il ne le faut pas. Les perdants de cette compétition faussée, ceux qui se retrouvent sans
diplôme, deviennent des citoyens désaffiliés, sans confiance envers les autres et les institutions, convaincus que la promotion sociale est hors de portée et très tentés par le vote avec les pieds. Il faut donc apprendre à lire ce que cachent les polémiques scolaires : des luttes de statut et une défense acharnée de positions acquises. Il faut surtout aller plus loin et interroger cet espèce de quasi-monopole qu’exerce l’Ecole sur la reconnaissance du mérite des individus: le diplôme compte trop. Dans le monde du travail, il est très difficile d’être jugé sur ce que l’on fait à 40 ans plutôt que sur ce
que l’on a fait à 20 ans. Davantage de formation professionnelle pour les moins qualifiés, d’apprentissage tout au long de la vie, de vraies progressions dans les carrières…voilà quipermettrait de rendre les verdicts
scolaires moins définitifs, d’atténuer la brutalité de la compétition et d’introduire plus de fluidité sociale. Camille Peugny, alors que le débat public se concentre aujourd’hui sur ce que l’on a appelé les « hyperriches », vous attirez l’attention sur les « classes moyennes supérieures » en soulignant que ce « pôle de centralité de la société française » a essaimé de nouvelles valeurs dans le monde social.
Quelles sont-elles ?
L’économie morale des classes moyennes supérieures – le cœur des classes moyennes stabilisées, la frange supérieure des classes moyennes et les classes supérieures – est de plus en plus marquée par un attachement aux logiques de responsabilité individuelle. Ces milieux ne nient pas les inégalités sociales mais ils adhèrent aux principes de compétition, de concurrence et de mérite, comme le montre le baromètre d’opinion de la
Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DRESS). Au début des années 2000, la majorité des cadres et des professions intermédiaires estimait ainsi que les inégalités étaient liées aux hasards de la naissance. Aujourd’hui, 60 % d’entre eux affirment au contraire qu’elles sont le fruit du mérite. Dans les classes moyennes supérieures, le monde social est donc lu, non plus comme le résultat de
déterminants sociaux, mais comme le reflet de trajectoires individuelles. Beaucoup d’entre eux en concluent d’ailleurs que les politiques de protection sociale et de redistribution coûtent trop cher. Parce que les classes moyennes supérieures représentent un modèle auxquels beaucoup s’identifient, elles essaiment, au sein de la société française, ces valeurs caractéristiques d’un « processus de néolibéralisation » au sens de l’économiste américain David Harvey : cette idéologie n’en appelle pas forcément au retrait total de l’État, elle tente de créer un climat favorable à la compétitivité économique et d’introduire la concurrence dans des secteurs qui en étaient jusqu’alors protégés. Ce virage à droite des classes moyennes supérieures est nouveau : dans les années 1980, les politistes avaient au contraire identifié, dans ces milieux, un virage à gauche. Les « nouvelles classes moyennes salariées », comme on les appelait à l’époque, étaient, en raison de leur origine populaire, attachées au discours classique de la gauche sur l’économie et le social tout en adhérant aux valeurs ouvertes et tolérantes du libéralisme culturel. C’est cette synthèse qui avait assuré la victoire électorale de François Mitterrand en 1981. Aujourd’hui, le vent idéologique a tourné – et on en voit les conséquences sur la scène politique. Les classes moyennes supérieures ont adopté les valeurs « égoïstes » du néolibéralisme et elles sont très mobilisées lors des élections : leur poids dans la décision électorale est donc plus important que leur poids au sein de la population. C’est à cette aune que l’on peut analyser le succès, en 2017, du macronisme : il constituait le débouché politique de cette puissante aspiration à la responsabilité individuelle.
Najat Vallaud-Belkacem, estimez-vous, vous aussi,
que les principes du néolibéralisme sont aujourd’hui
omniprésents ?
Oui et ils posent un immense problème social : lorsque l’on est convaincu que l’on doit tout à son mérite et que ceux qui n’en sont pas au même point ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes, on perd tout sentiment de dette ou de reconnaissance envers la société. On se retire – enfants scolarisés à part, matchs de foot vus depuis des loges vitrées, impôts ressentis comme confiscatoires. Certains ont parlé de « tentation de sécession » des classes supérieures. C’est pire qu’une sécession car ce mouvement ne s’accompagne pas d’un retrait du champ politique – au contraire : ces groupes y déploient toutes les pressions possibles pour préserver leurs avantages et c’est en cela que les classes populaires finissent malheureusement en dindons de la farce. Cela dit, cette logique de responsabilité individuelle fait aussi du mal aux plus aisés. La responsabilité individuelle signifie que tout pèse sur chacun, sous une pression d’autogestion et de performance, y compris dans le domaine de l’intimité qui finit par être totalement aliénante.
Najat Vallaud-Belkacem, vous écrivez, dans un livre à paraître sur le « sevrage numérique » que le renvoi à la responsabilité individuelle est une impasse : en matière numérique comme dans beaucoup d’autres
domaines, vous plaidez en faveur de régulations collectives. Pourquoi? C’est un bon exemple de cette injonction à l’autogestion. On nous répète que nous sommes bien assez grands pour contrôler notre temps d’écran, et surveiller nos enfants, mais cette « addiction » a été sciemment construite par une batterie d’algorithmes sophistiqués. La seule réponse qui vaille, ce sont des régulations collectives. C’est à l’État d’interdire aux plateformes certains mécanismes qui nous piègent. Beaucoup craignent que ces régulations s’immiscent dans leur liberté ou leur intimité alors qu’elles offrent en réalité des alternatives joyeuses : des sociabilités réelles, plus riches que le triste quotidien de la société numérique.
Camille Peugny, vous actez le triomphe du principe, unanimement salué, de l’égalité de chances, qui consiste à contester, non pas le principe de la
compétition, mais les conditions de son déroulement – et ce au détriment du principe de l’égalité des conditions. Est-ce, à vos yeux, un recul ? L’égalité des chances est un concept qui, à première vue, relève de l’évidence : puisque nous vivons dans des sociétés où les ressources – qu’il s’agisse des diplômes, des salaires, du patrimoine ou du prestige – sont inégalement réparties, il faut faire en sorte que le hasardde la naissance n’oriente pas l’ensemble du parcours des individus. L’objectif – louable – est de faire en sorte que la compétition se déroule le plus justement possible. Admettons que nous parvenions à transformer en profondeur notre système éducatif et que nous en fassions un système démocratique qui diminue significativement le poids de l’origine sociale dans les cursus scolaires : sera-t-on pour autant dans une société parfaite ? Non ! Il faut aussi garantir l’égalité des conditions car il restera toujours, dans le monde social, des ouvriers, des femmes de ménage et des caissières à qui la société doit assurer une vie digne. Il faut donc faire progresser les salaires, les conditions de travail et la mobilité professionnelle des salariés de
première ligne que nous avons tous applaudis au moment du Covid. J’ai fait une enquête de terrain auprès de femmes de ménage qui travaillent, chez des particuliers, pour une entreprise de 10 000 salariés : même si elles
restaient toute leur vie dans cette société, leurs salaires ne progresseraient que de… 7 centimes de l’heure ! On ne peut donc pas se contenter d’entériner les verdicts de la compétition scolaire – même s’ils sont justes : il faut aussi défendre l’égalisation des conditions. La gauche doit se battre sur ce terrain – et le faire au nom du principe de dignité. Ce concept permet de réunir des revendications très différentes – l’augmentation des salaires, l’amélioration des conditions de travail, mais aussi la lutte contre les discriminations fondées sur le genre, l’orientation sexuelle ou la couleur de peau. Tous ces combats doivent être menés sous la bannière de l’éthique de la dignité. Cet horizon peut devenir l’ossature d’un programme politique de gauche.
Najat Vallaud-Belkacem, regrettez-vous, vous aussi, que le principe de l’égalité des chances ait parfois éclipsé le principe de l’égalité des conditions ?
Oui il faut se battre pour l’égalité des conditions. C’est d’ailleurs ce que fait la gauche quand elle défend l’hôpital public, la protection sociale ou une échelle salariale maximale de 1 à 20. Je ne crois pas pour autant qu’il faille
abandonner le combat pour l’égalité des perspectives – expression que je préfère à celle d’égalité des chances, qui évoque trop une loterie. Le grand désenchantement des classes populaires porte en effet presque davantage sur l’absence de perspectives de mobilité sociale pour leurs enfants que sur les inégalités qu’elles subissent. Le blocage de la mobilité nuit encore plus à la cohésion sociale que le niveau des inégalités. Une étude récente a ainsi montré que dans des sociétés pourtant plus inégalitaires que la nôtre en termes de revenus comme l’Australie ou le Canada, la forte mobilité ascendante engendrait une cohésion sociale plus élevée. Il faut donc se battre avec la même force pour la dignité d’aujourd’hui et les rêves de demain.
Camille Peugny, vous estimez, dans votre ouvrage, que les mutations au sein des classes populaires y ont entraîné une adhésion aux valeurs de concurrence. En quoi cette évolution explique-t-elle, à vos yeux, les échecs électoraux de la gauche ?
Les classes populaires sont de moins en moins souvent inscrites dans des collectifs : dans mon Pas-de-Calais natal, par exemple, les hommes et les femmes du bas de la structure sociale étaient, il y a 50 ans, ouvriers ou
ouvrières dans de grandes usines dotées de syndicats. Aujourd’hui, leurs équivalents sont aides à domicile, caissières, femmes de ménage, employés dans des entrepôts de la logistique ou chauffeurs-livreurs. Cette fragilisation des collectifs de travail engendre un individualisme « de nécessité » – Robert Castel aurait parlé d’un individualisme « par défaut ».
Cet individualisme semble, à première vue, rapprocher les classes populaires des classes moyennes supérieures mais les premières ne disposent évidemment pas des mêmes ressources que les secondes pour y faire face. Dans le bas de l’échelle sociale, l’activité économique est ubérisée : les entrepôts de logistique emploient le plus souvent des jeunes hommes en intérim et les services à la personne ont recours, pour la garde des enfants, le soin aux personnes âgées ou le nettoyage, à des millions de
femmes peu qualifiées qui sont piégées dans une précarité durable. Contraintes de devenir les autoentrepreneuses de leur propre précarité, ces classes populaires ont adopté, bien malgré elles, des logiques de responsabilisation individuelle qui les ont éloignées de la gauche. Cette
dernière paye certes ses turpitudes ou ses divisions mais elle se heurte surtout à cette montée d’un individualisme « par défaut ». Il faut cependant se montrer prudent : il y a une demande d’égalité au sein de la société française. Ce n’est pas parce que la gauche plafonne aujourd’hui à 30 % qu’elle ne reviendra pas au pouvoir dans quelques
années.
Najat Vallaud-Belkacem, que doit faire la gauche pour reconquérir les classes populaires, dont une bonne partie est aujourd’hui acquise au Rassemblement national (RN) ?
Le sujet pour la gauche n’est pas de trouver la bonne manière de parler aux classes populaires, mais de s’imprégner réellement de leurs galères pour nourrir ses combats et ses politiques. Le fait que les temps de transport entre employeurs ne soient pas comptabilisés dans le temps de travail des femmes de ménage ou des aides-soignantes devrait être un enjeu central du débat social. Ce n’est pas le cas car ces questions passent pour de « petits » sujets, moins nobles que d’autres.Comme l’était par exemple celui des pensions alimentaires impayées, je l’avais bien constaté quand, Ministre des droits des femmes en 2013, j’avais décidé de me saisir enfin du sujet pour créer la garantie publique contre les impayés en question. S’il est difficile pour les mouvements politiques d’embrasser ces problèmes du quotidien, c’est parce qu’ils ne sont pas épargnés par la trop faible mobilité
sociale : rares sont les responsables qui viennent réellement des classes populaires. Les partis doivent donc se réancrer dans la société et développer un « bilinguisme social » : apprendre à parler à la fois la langue du haut et celle du bas, multiplier les « personnalitésponts », investir les lieux de sociabilité populaires, être présents dans les crises, réinventer des formes d’action syndicale auprès des travailleurs isolés et abandonner la langue froide et technicienne pour une langue plus chaude, nourrie de
vécus concrets, capable d’aborder l’écologie ou l’Europe sans surplomb. Surtout, pour que les citoyens retrouvent foi en un projet collectif, les discours incantatoires sur l’émancipation ne suffisent pas : il faut donner à voir, en actes, à quoi elle ressemble. La gauche doit redevenir utile au quotidien : grâce à l’entraide, l’aide aux devoirs, l’éducation populaire, l’engagement dans les centres sociaux, les MJC, les grandes associations, des personnes désaffiliées civiquement et politiquement, venues d’abord
pour une prestation, découvrent qu’elles peuvent délibérer et décider ensemble. C’est comme ça qu’on réinvestit le collectif et renoue, un jour, avec le geste de voter.
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