L’ancienne ministre Najat Vallaud-Belkacem alerte sur l’addiction aux écrans. En plein débat sur les modalités d’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, l’ancienne ministre de l’Éducation nationale alerte sur les mécanismes qui régissent les dépendances aux écrans. Avec la sortie récente de son nouveau livre, Sevrage numérique. Enquête sur notre rapport aux écrans et comment nous en libérer (éditions Tallandier, 2026), Najat Vallaud-Belkacem décrit une société capturée par des plateformes addictogènes, et interroge les capacités collectives à reprendre la main sur celles-ci.
Propos recueillis par Maxence Depienne. Photo de Norbert Grisay.
D’où est née votre envie d’écrire sur les enjeux que posent les réseaux sociaux et les écrans ?
« J’ai constaté depuis longtemps que la question de la surexposition aux écrans n’était pas assez prise au sérieux. On continue de penser que c’est un problème exclusif aux jeunes, or il concerne tout le monde, y compris les adultes et les personnes âgées. Une étude récente estime que 40 % des seniors se disent dépendants à leur smartphone. Si vous vous mettez à la place de ces personnes, notamment de celles qui vivent seules, rien ne peut venir arrêter la boucle infinie de scrolling. S’inquiéter de cela n’est pas céder à la panique morale, c’est constater que nous sommes incroyablement démunis face à des plateformes qui redoublent d’inventivité et de stratégies pour nous retenir captifs en ligne. La vraie question, au fond, c’est celle-ci : sommes-nous encore libres face à nos écrans ? »
Vous racontez avoir tenté de vous passer de smartphone pendant une semaine… avant d’abandonner au bout de cinq jours. D’où vous est venue cette idée ?
« C’est ma fille qui m’a lancé le défi, elle m’a dit un jour « Mais tu n’as qu’à rationner ton temps d’écran toi aussi ! ». En tant que mère, je ne pouvais pas balayer ça d’un revers de main. Très vite, je me suis rendu compte que ce n’était pas seulement difficile : c’était invivable. Toute notre vie est concentrée dans ce petit objet. Le smartphone et ce qu’il contient sont devenus une prothèse, comme un prolongement de nous-mêmes. Et puis il y a cette peur absurde mais tenace de rater quelque chose, d’arriver après coup. J’en ai tiré une conclusion très claire : on ne peut pas s’en sortir individuellement. Dire aux parents ou aux citoyens de “mieux gérer” leur temps d’écran est une imposture. Nous faisons face à un système très bien rodé. »
À propos de ce système, vous allez jusqu’à comparer les GAFAM à l’industrie du tabac ou même à la mafia.
« Parce que la mécanique est la même. Ces entreprises savent que leurs produits sont toxiques. Des ingénieurs l’ont signalé en interne, notamment chez Facebook ou Google. Ils ont été marginalisés, puis évincés. Leur modèle économique repose sur la dépendance, y compris des publics toujours plus jeunes. Facebook envisageait même de developper une offre des 0-13 ans c’est à dire y compris les moins de 3 ans alors que les scientifiques alertent sur les dommages irréparables que représente l’exposition aux écrans à cet âge-là. C’est vertigineux. On vous attire avec la dopamine, des petites doses de plaisir qui donnent de la validation sociale, et une fois la dépendance installée, ont vous retient avec des algorithmes qui font la part belle aux émotions négatives : désinformation, haine, cyberharcèlement… Dans mon enquête, je suis arrivé très rapidement à me poser la question suivante : « à qui profite le crime ? » Et il y a crime à plusieurs niveaux : contre nos capacités cognitives, notre santé mentale, mais aussi contre la planète. »
Vous expliquez effectivement que les dégâts sont aussi sociaux et environnementaux.
« Toute cette industrie ramène à questionner les rapports Nord-Sud et les mécanismes de colonisation moderne. Par exemple, les “nettoyeurs du web”, c’est-à-dire ces personnes en Asie ou en Afrique chargées de filtrer les contenus et d’enlever les pires images, les meurtres, les décapitations ou les viols. Ces gens sous-payés ne sont aucunement accompagnés sur un plan psychologique, ce qui est extrêmement grave. Le fait que cette dynamique se fasse du Nord vers le Sud démontre une forme de colonisation qui se poursuit à travers le transfert de 80 % de nos déchets électroniques si polluants. »
L’emprise psychologique que vous dénoncez semble toucher toutes les strates de nos vies, que faire face à cela ?
« Il faut agir à la racine, par la régulation. Imposer des contraintes sur le design des plateformes : introduire une dose de hasard dans les algorithmes pour casser les boucles addictives, supprimer les mécanismes qui s’apparentent à ceux des casinos, ou pourquoi pas créer un équivalent du nutri-score pour évaluer le niveau de toxicité des réseaux sociaux. Tout cela est techniquement faisable. »
Et l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, peut-elle représenter une solution punitive mais viable ?
« Face à cette question, je préfère déplacer l’angle les choses, pour sortir des polémiques habituelles. Juridiquement, un mineur ne peut pas signer un contrat. Or, s’inscrire sur un réseau social en est un, et extrêmement engageant de surcroît. D’autre part, les neurosciences montrent que le cerveau n’a pas encore la maturité nécessaire pour évaluer les risques à cet âge. Tant que les plateformes resteront toxiques, interdire les réseaux sociaux à ces jeunes me paraît plutôt de bon aloi. »
Quel message souhaitez-vous enfin adresser aux parents inquiets pour leurs enfants et pour eux-mêmes ?
« D’abord, se déculpabiliser et relativiser la responsabilité individuelle. Derrière l’addiction et les écrans, il y a un écosystème dans lequel les grandes industries du numérique n’ont cessé de développer les outils les plus addictifs qui soient, afin de nous maintenir dans cette captivité. La seule réponse qui vaille pour rééquilibrer ce rapport de force, c’est évidemment la régulation collective par des lois, par des réglementations, ou par des interdictions. Bien sûr, on peut à l’échelle individuelle instaurer des règles simples de sobriété dans sa cellule familiale, en les appliquant aux adultes comme aux enfants. Sachons aussi, nous les parents, développer l’esprit critique de nos enfants. Car la vraie question de société aujourd’hui, et plus encore avec l’avènement de l’IA, est : comment réinventer notre liberté à l’ère du numérique ? ».
Sevrage numérique, Najat Vallaud-Belkacem, 240 pages. Prix : 19.90 €. Éditions Tallandier.
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