L’ancienne ministre de François Hollande signe un ouvrage sur le sevrage numérique. Un sujet pas si éloigné de son engagement en faveur des réfugiés, tant ce thème concentre une violence numérique qui atteint « notre capacité d’empathie ».
Jeune Afrique : D’où vous est devenue l’idée de consacrer un livre aux dégâts du numérique ?
C’est un sujet que j’avais déjà en tête depuis un moment, mais tout s’est cristallisé en mars 2024, après la publication d’une tribune où j’appelais à mieux réguler le secteur numérique et à mieux penser nos usages face à l’omniprésence des écrans dans nos vies. Elle a suscité beaucoup de réactions, y compris chez mes propres enfants qui l’ont découverte sur TikTok (sourire) . Ils m’ont alors mise au défi d’appliquer à moi-même ce que j’appelais de mes vœux : raisonner mes usages . Comme tout le monde, je ne suis pas épargnée par cette forme de dépendance aux écrans .
Cette expérience d’une semaine de sevrage que je raconte en début de livre m’a confortée dans l’idée que tout cela était plus fort que nous, qu’on ne pourra pas s’en sortir simplement avec des injonctions à mieux s’auto gerer . J’ai donc entrepris une enquête de fond, en rencontrant des chercheurs, des acteurs des grandes plateformes, des spécialistes des effets du numérique sur nos vies. Au fil de ces pérégrinations , s’est imposée à moi l’idée que nous vivons en fait dans une forme de captivité technologique. Avec cette question qui parcourt tout le livre : Comment en sommes nous arrivés là ? À qui profite le crime ?
C’est en effet une partie importante du livre : la responsabilité des Gafam dans l’addiction au numérique. Mais cette évolution n’est-elle pas inhérente au système depuis le début ?
Non, justement, ce n’est pas inhérent au système et ça n’a rien d’une fatalité . On a déjà su, dans d’autres domaines, réguler des industries puissantes sans pour autant freiner l’innovation. L’automobile, par exemple, a dû se plier à des règles de sécurité pour protéger les usagers: tableau de bord, régulation de la vitesse, ceintures de sécurité ou airbags. La puissance publique aurait de la même façon dû intervenir depuis longtemps pour encadrer les dérives de l’industrie du numérique et freiner son omniprésence dans nos vies et ses mécanismes de dépendance.
Le malentendu dans le débat public sur ce sujet vient je crois du fait que beaucoup de gens continuent de voir Internet comme l’outil qu’il était à ses débuts : un formidable accès au savoir, une ouverture sur le monde, un espace d’émancipation où nous étions « agissants ». Or, il faut regarder la réalité en face : aujourd’hui, l’usage le plus massif d’Internet, ce n’est sûrement pas d’aller sur Wikipédia ou sur une application pédagogique ! Mais bien plutôt de scroller à l’infini et de façon totalement passive sur des réseaux sociaux qui ne nous apportent pas grand chose si ce n’est tendre nos débats, nous couper des autres et nous priver de notre temps et de notre sommeil.
La généralisation des smartphones depuis le début des années 2010 est pour beaucoup dans ce rapport différent que nous avons à Internet. Désormais, chacun porte en permanence dans sa poche cet outil d’accès sans aucune friction ni pause, il est devenu comme une prothèse, une partie de nous. Sa caméra frontale aujourd’hui systématiquement intégrée nous a plongé dans un univers où on passe son temps à se regarder et à se comparer aux autres, ou plutôt à des images toutes fabriquées , qui nourrissent un mal-être évident, et pas que chez les adolescents.
Enfin l’Internet d’aujourd’hui pose la question des contenus : sur les plateformes et les réseaux, circulent des images, des messages, des vidéos qu’aucune télévision n’aurait jamais diffusés: des contenus terroristes, de la pornographie, des torrents de boue haineuse sont accessibles sans aucun filtre et à n’importe quel âge . Quand à t’on considéré que ce n’était pas très grave ? Combien de suicides post cyberharcelement, de mineurs embarqués en prostitution, de dégâts psychiques avérés faudra t’il avant que l’on réagisse enfin ?
Vous évoquez les dégâts très concrets que produit le numérique, en particulier en Afrique et dans les “pays du Sud” en général. De quoi parle-t-on ?
Quand on parle du numérique, on imagine souvent quelque chose d’immatériel, de léger – un “nuage” – alors qu’en réalité, son poids est très concret, sur nos ressources comme sur notre environnement . Nos usages numériques reposent en fait sur des infrastructures très matérielles : data centers gourmands en énergie, câbles, serveurs, bâtiments, systèmes de refroidissement, eau, terres rares… rien de tout cela n’est immatériel. Les chiffres sont vertigineux : chaque seconde, des dizaines de milliers de gigaoctets de données sont produites, et l’empreinte carbone du secteur a doublé en quelques années, jusqu’à devenir comparable à celle du transport routier. Avec l’essor de l’intelligence artificielle, cet impact a explosé et continue de croître très vite, parce que chaque requête, chaque entraînement de modèle, chaque stockage supplémentaire consomme toujours plus d’électricité.
Les smartphones, eux, concentrent une autre partie du problème. Pour que nous puissions changer de téléphone tous les deux ou trois ans, il faut extraire des métaux rares et fabriquer des composants dont le coût social et environnemental est considérable. Cette extraction se fait très souvent dans les pays du Sud, dans des conditions de travail proches de l’esclavage, pour que, au Nord, nous ayons l’illusion d’un objet propre, élégant, sans histoire.
Et puis il y a les déchets électroniques : On parle beaucoup de recyclage, de réemploi des déchets, comme si cela permettait de se rassurer à bon compte. Mais la réalité, c’est qu’environ 80 % de ces déchets électroniques innombrables,résultat d’une obsolescence programmée, finissent en Afrique ou en Asie. Dans les immenses décharges du Ghana, par exemple, où travaillent les “burner boys”, on récupère au mieux une toute petite fraction des matériaux – autour de 20 % -, le reste est brûlé à ciel ouvert, avec des conséquences dramatiques pour la santé des populations locales et pour l’environnement. Ces fumées toxiques, ces sols contaminés et ces enfants qui travaillent au milieu , c’est l’envers de nos mises à jour logicielles et de notre course au dernier modèle.
Et enfin il y a une dernière face cachée du numérique qui m’a bouleversée : celle des “nettoyeurs d’internet”. Ce sont ces milliers de personnes, souvent installées en Afrique ou en Asie, payées au lance-pierre pour passer dix heures par jour à visionner les contenus les plus violents, les plus choquants, afin de les retirer des plateformes. Ces personnes absorbent, à notre place, la haine, la pornographie violente, les scènes de torture ou de guerre qui devraient nous choquer à jamais, sans bénéficier d’aucun accompagnement psychologique, sans statut, sans visibilité. Pour que nous puissions faire défiler tranquillement nos vidéos de chats ou nos stories, d’autres sacrifient littéralement leur équilibre mental. Comme s’ils étaient les éboueurs de nos usages numériques.
Quand on regarde l’ensemble de la chaîne – de l’extraction des minerais aux décharges de déchets électroniques, en passant par les “nettoyeurs” invisibles – on a vraiment le sentiment d’une nouvelle forme de colonisation du Nord sur le Sud.
Est-il naïf de croire que le numérique peut aussi avoir des effets positifs pour la démocratie ? En 2011, les manifestants de la place Tahrir, en Égypte, échangeaient des informations sur Twitter. La GenZ marocaine débattait sur Discord. Chaque sortie des agents de l’ICE aux États-Unis s’accompagne d’une armée de citoyens qui brandissent leur smartphone pour filmer…
Bien sûr qu’il y a du positif, vous avez raison. Certains mouvements, comme #MeToo, n’auraient pas eu l’ampleur qu’ils ont eu sans les réseaux sociaux ; ils ont permis à des voix longtemps étouffées de se faire entendre, de se relier entre elles, de peser dans le débat public mondial. Ces outils ont aussi rendu l’information plus accessible, plus immédiate.
Mais dans l’ensemble, la manière dont nous consommons l’information en ligne fait-elle vraiment de nous des citoyens plus agissants ou relève t’elle surtout d’un zapping permanent? On passe d’un contenu à l’autre, d’une atrocité à un chaton mignon, et à force c’est notre capacité à hiérarchiser l’information, à la retenir, à lui donner du sens qui est annihilée. On finit par banaliser la violence et la brutalité du monde . Comme présidente de France terre d’asile j’ai vu ce recul de notre capacité d’empathie face aux images qui se succèdent . En 2015, la photo du petit Aylan, cet enfant retrouvé mort sur une plage turque après une traversée en Méditerranée, avait bouleversé le monde entier. Depuis, des drames similaires se sont répétés si souvent , mais plus personne ne réagit.
Regarder des vidéos, partager des images, ça ne suffit pas à faire de nous des citoyens. Cela ne construit ni l’action collective ni la responsabilité malheureusement .
Vous écrivez que le secteur du numérique doit être régulé, notamment que les plateformes ne doivent plus être considérées comme des “hébergeurs de contenus” mais comme des éditeurs, responsables de ce qu’elles diffusent comme le sont les médias. Quels pays ont le pouvoir d’imposer ça à des géants mondiaux comme X ou Meta ?
Il faut, à mon sens, agir à la racine : c’est-à-dire contraindre les plateformes à faire fonctionner leurs algorithmes autrement, de façon plus saine, en cessant de jouer avec les logiques d’addiction.
À défaut de ce véritable travail sur le design des applications , les États n’ont d’autre solution que d’adopter des mesures de restriction : limiter l’accès des plus jeunes, voire bannir certaines plateformes. On voit bien les limites de ces solutions la. Par exemple je souscris à une interdiction des réseaux sociaux aux plus jeunes mais que fait -on quand on constate que les personnes âgées de plus en plus se retrouvent elles aussi coincées, par les mêmes mécanismes, à scroller à l’infini? L’interdiction est loin d’être la solution à tout.
Imposer aux algorithmes une autre logique que celle de la prime à ce qui provoque des émotions négatives (la colère, la peur…) qui nous retiennent plus longtemps en ligne; Réguler les outils de la viralité (les likes, les retweets..) qui vous enchaînent et donnent de la résonance à des choses qui n’auraient jamais dû sortir du café du commerce : voilà qui serait à mon sens précieux. Redonner du pouvoir aux consommateurs aussi en les informant du temps qu’ils passent véritablement sur écran grâce à un tableau de bord obligatoire , ou encore en les éclairant sur la toxicité qui se cache derrière les visuels attractifs de tel ou tel réseau (grâce à un numiscore, équivalent du nutriscore pour l’alimentation) . Et oui, tenir les plateformes pour responsables des contenus de haine ou de désinformation qu’elles ont laissé passer, donc les transformer en éditeurs et pas simples hébergeurs de contenu. Voilà quelques exemples de réglementations qui changeraient vraiment la donne.
Bien sur le lobbying des plateformes sera extrêmement puissant pour empêcher tout cela. Mais on a su imposer le paquet neutre aux cigarettiers et même interdire la cigarette dans les restaurants. Pourquoi serions nous plus faibles cette fois ci? Simplement il faut que les citoyens comprennent ce qui est en jeu, comme quand ils ont compris le lien entre tabac et cancer. Et qu’ils fassent leur lobbying à eux auprès de leurs élus pour que leur intérêt passe devant les besoins de rentabilité des GAFAM.
Dans ce rapport de forces qu’on présente souvent comme si déséquilibré qu’il serait ingagnable face aux big techs, je rappelle souvent l’exemple du Brésil : l’an dernier, la justice brésilienne a exigé que X retire des contenus ouvertement pro putschistes et anti-démocratiques. Face au refus de la plateforme, les juges ont ordonné aux fournisseurs d’accès du pays de bloquer le réseau social. Et ça a marché : X a fini par se plier à la décision.
Cela montre qu’un pays, même seul, peut agir. Bien sûr, plus la puissance publique est forte de centaines de millions d’usagers et plus son poids est important ; c’est pourquoi, en Afrique par exemple, il serait sans doute souhaitable que l’Union africaine se saisisse de ces sujets comme en Europe c’est l’Union européenne qui porte le fer . Mais au fond, il ne faut pas se sous-estimer : chaque État, à son échelle, dispose de leviers concrets pour réguler le numérique et préserver l’intérêt général. À commencer par informer sa population et éduquer sa jeunesse à se servir, mais aussi à se passer du numérique.
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