« Quelque chose d’attristé étend sa longue écharpe sur une nation qui reste sans réponse, tant elle ressent de fatigue. »

J'aime ! Publié le 6 avril 2010

Bonjour,

L’historienne Arlette Farge vient de publier une tribune d’opinion dans Le Monde que je trouve admirable à tous points de vue: que nous sommes loin de la terminologie gouvernementale, et de ses injonctions de caporal en chef ! De la finesse, de la nuance, mais aussi beaucoup d’exigence et un message d’alerte d’une très grande force. «  Provoquer de l’émancipation et du refus » : oui, au-delà des seuls historiens, je crois que toutes celles et tous ceux qui se reconnaissent une forme de responsabilité dans la société devraient y réfléchir… Je vous invite à lire son texte:

« L’essoufflement psychique de la France est un événement historique »

Par Arlette Farge, historienne.
« Il y eut quelque chose de déroutant à lire, sous la plume d’experts et par l’intermédiaire d’un rapport officiel, que la France était sous le coup d’une intense « fatigue psychique ». L’annonce eut beau faire la « une » d’un quotidien et se déplier dans de nombreux médias, elle fut assez peu commentée et ne donna pas lieu à polémique. Comme si, de fait, tout le monde savait et vivait cette fatigue sans même la force de l’interroger.

Pour une historienne, cet essoufflement collectif constaté représente un véritable événement historique, une rupture fondamentale : l’annonce et le constat sont remarquables pour plusieurs raisons. Il est rare, pour parler de la nation et de ses habitants, de s’exprimer en termes psychiques pour les caractériser ; par ailleurs, les historiens interprètent très rarement les siècles, les décennies ou les moments à l’aide de critères psychiatriques. D’autre part, faire de ce constat une nouvelle, une information majeure, présuppose une situation alarmante.

L’effet d’annonce s’avère aussi important que l’annonce elle-même. Cela indique qu’en amont de nombreuses personnes se sont inquiétées du problème et ont enquêté par voie institutionnelle. L’annonce fait événement au sens où elle contient en elle une gravité qui permet de la rendre publique et où son impact est lourd de conséquences. En effet, si les Français se reconnaissent en cette enquête, vont suivre une quantité d’événements et de non-événements, car l’histoire se déroule à si grande vitesse qu’il ne peut en être autrement.

Revenons en arrière : voici longtemps que de l’ensemble de l’échelle sociale, de nombreuses plaintes et dénonciations s’accumulent, destinées à n’être point entendues ; elles sont émises dans le vide. Inutile d’en faire ici le décompte exhaustif : il suffit de lire les journaux, d’aller sur le terrain, d’écouter ses voisins, d’aller à des manifestations, d’en regarder d’autres, de participer à des associations désireuses d’invention, ou encore de lire sur les corps l’infortune, une ombre de désespérance, la courbure des non-espoirs, l’usure des esprits, et le peu de joie à se regarder les uns les autres.

L’histoire de ces dix dernières années est secouée de brisures, d’extension des crises et d’une mondialisation des angoisses, puisque ni les politiques ni la nature ne peuvent apporter de réconfort. Quelque chose d’attristé étend sa longue écharpe sur une nation qui reste sans réponse, tant elle ressent de fatigue.

« Il y a quelque chose de cassé », disait, il y a peu, un ouvrier d’une usine qui venait de fermer ses portes du jour au lendemain et de proposer ex abrupto une incongrue et indigne délocalisation. Engloutis dans des espoirs déçus, les individus ne voient guère de têtes se relever, de figures se détacher pour inventer avec eux, ni de personnalités ayant le sens du rassemblement et une once de révolte. Au lieu d’être une norme, l’égalité est une lutte, et sur ces chemins chaotiques ne s’aperçoit aucune herbe folle. De l’école à l’hôpital, de l’usine à l’agriculture, de la justice à un statut des immigrés, de la prison à l’environnement montent tant de dénonciations et d’appels au secours qu’on peut affirmer sans se tromper que l’ère de la dénonciation est elle-même sursaturée.

A ce moment où le temps de la dénonciation reste fort mais inquiet de lui-même, l’Histoire se voit convoquée par les élites et les gouvernements afin de remobiliser les troupes dans le souvenir de grands événements et de belles figures. Voici l’Histoire appelée à « faire mémoire pour faire exemple », pour donner vigueur à nos esprits fatigués.

Il fallait dans les classes primaires adopter le nom d’un enfant disparu dans les camps de concentration, lancer Guy Môquet en exemple sans même savoir qui il était, mettre Camus au Panthéon pour faire croire que, finalement, L’Homme révolté était celui qui avait décidé de l’y déposer.

Entre ce temps de fatigue annoncé et l’appel au secours d’une Histoire sortie de son contexte et invoquée comme réparatrice, s’opère un hiatus. Plus que cela, nous assistons à une lipothymie de l’histoire, une syncope en somme. Face à un passé sollicité et un présent vivant à la fois dans l’accélération et l’altération de son humanité, l’histoire des hommes et des femmes tombe en syncope. Dernièrement, alors que je m’étonnais défavorablement de la façon dont un grand magasin parisien s’étourdissait de luxe, la vendeuse me répondit laconique : « C’est une autre vie. » Essayant de comprendre où était l’autre vie, elle me répondit que ses patrons lui avaient imposé cette phrase à dire aux clients, mais qu’elle ne savait ni de quelle vie il s’agissait ni vers quoi l’on allait.

Là est la syncope de l’histoire : entre une « autre vie » qui n’a pas de nom ni de but et une quotidienneté âpre où certains mots et expressions sont devenus indicibles, archaïques, méprisés et où certains espoirs d’autrefois sont tournés en dérision. Quand le lieu qu’on nous enjoint d’habiter n’est plus habitable pour la plupart, l’histoire se vit telle une syncope.

Dès lors se pose l’urgence de la transmission citoyenne de l’histoire. Le retour sur le passé s’enrichit de la nécessaire empathie pour le présent, d’autant plus qu’on le dit fatigué car l’histoire n’aide la vie que si ceux qui la transmettent empoignent la détresse du présent. La responsabilité historienne est d’instruire le passé dans ses improvisations et ses fulgurances, ses fureurs secrètes et ses résignations sans fin.

En visitant les scènes d’autrefois, l’histoire peut se montrer impétueuse, disruptive, ironique aussi. Elle est tenace et têtue, intempestive, encore faut-il le dire, trouver les mots capables d’arpenter ses secousses et ses interstices, ses lieux cachés où une « autre vie », vraie, cette fois, s’est projetée sur son ombre.

De cette chaîne saccadée des événements passés, nous sommes héritiers au sens actif du terme donc maîtres de cet héritage. C’est avec lui que l’historien prend langue pour habiter le présent, l’annoncer à autrui et faire résonner l’ailleurs avec l’ici. C’est la tâche de l’historien et de bien d’autres disciplines de provoquer de l’émancipation et du refus en enseignant le contretemps et l’intervalle, l’imprévisible.

Faire surgir l’Autre en histoire, c’est le regarder aujourd’hui et résister au présent. La syncope de l’histoire ne peut être définitive et, même si l’altérité n’est pas le maître mot, l’histoire citoyenne permet de la retrouver, donc de la prendre entre ses paumes pour la transmettre. Pour cela, l’histoire doit aussi enseigner de s’arracher à l’Histoire. »

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5 commentaires sur « Quelque chose d’attristé étend sa longue écharpe sur une nation qui reste sans réponse, tant elle ressent de fatigue. »

  1. Gérard Eloi

    @ Jean-Léon,

    De Gaulle avait de grands mérites, d’accord.
    On a ensuite connu des politiques disons moins…brillants, parce que moins compétents ou pas très honnêtes. Et tant à gauche qu’à droite, toujours d’accord.

    Mais il reste, et c’est heureux, des politiques qui tentent de lutter contre « ce monde qui s’appauvrit pour qu’une minorité s’enrichisse ».

    C’est le cas, notamment, de Najat qui a dénoncé dans la foulée de la crise la gestion sarkozyste, qui fut :  » Etatisation des pertes et privatisation des profits. »

    Najat qui a dit aussi en présentant la motion E :

    « A l’heure où le système financier mondial s’écrase, il faut une Révolution démocratique, sociale, économique, énergétique…avec un PS radical et exigeant… »

    Je tiens à rappeler pour conclure que cette « Révolution démocratique, sociale, économique et énergétique » était bien visible dans le programme du PSE lors des dernières européennes.

    Pourtant, l’Europe a continué de voter à droite.
    Peut-être parce que cette « autre vie » dont parle Arlette Farge, c’est entre autres la lucarne virtuelle de TF 1 et consorts ?

  2. Gérard Eloi

    @ Allons z’enfants,

    Arlette Farge a écrit cet article suite à l’intitulé et une analyse de Jean-Paul Delevoy.

    Voici un lien qui permet de juger de ce que fut le point de départ de cet article d’A.F. que je continue de trouver très juste et très bien écrit :

    http://inventerre.canalblog.com/archives/2010/02/22/16996927.html

    Les experts sont aussi des militants engagés, dis-tu…Sans doute.
    Mais JP Delevoy est médiateur de la République, et fut ministre sous Chirac.
    On ne peut le soupçonner de militantisme gauchiste, donc son cri d’alarme n’en est que plus angoissant.

    Face à la vision de la paupérisation galopante de la société par le médiateur de la République, je trouve donc les termes d’Arlette Farge, « …historique… » (on pourrait même parler de crise historique) particulièrement vrais.

  3. Allons z'enfants...

    S’il est rare, en effet, pour parler de la nation et de ses habitants, de s’exprimer en termes psychiques pour les caractériser, il se pourrait que cet « essoufflement psychique » noté par « les experts » soit avant tout le leur car, pour être citoyens, ils n’en sont pas moins bien souvent des militants engagés aux prises avec un réel insaisissable.
    Tout comme cette historienne qui veut y voire à son tour un « évènement historique » sans précédent, chacun ne fait que parler de soi et de ses propres inquiétudes face à cette réalité changeante.
    Comme dit un proverbe chinois, il n’y a que le changement qui ne change pas.
    Finalement çà me rassure.

  4. Jean-Léon Beauvois

    « C’est une autre vie. » Essayant de comprendre où était l’autre vie, elle me répondit que ses patrons lui avaient imposé cette phrase à dire aux clients, mais qu’elle ne savait ni de quelle vie il s’agissait ni vers quoi l’on allait .

    le dernier visionnaire Français était le Général De Gaulle , depuis c’est le néant .
    zombiland ceux qui peuvent consommer consomme , le reste aspirent a être des zombies aliénés a la consommation .

    rien de bien nouveaux ,le probleme est que c’est un probleme politique ,les gens se retournent vers Dieu ,pendant que vous reculez, la crise va être réel mais pour le politique comment le peuple va devoir continuer a croire en vous quand le politique n’est plus capable de répondre a leur soucis ou besoin ou leurs attentes .
    plus de dynamisme en France et c’est de la faute des politiques ,il y a un rapport officiel qui décrypte ce qui se passe depuis 10 ans moi je dirais que la crise en France date depuis 1973 et la chute du système financier date d’avril 2001,et que « la crise du monde moderne » a lire ou relire « René Guénon » et celui ci: « L’Homme et son devenir »
    de toute façon ca change rien ,les médiocres ont le pouvoir et moi je suis toujours dans mon observatoire a regarder cette société .
    moi ca m’intéresse bien au contraire voir ce monde qui s’appauvrit pour qu’une minorité puisse s’enrichir ,c’était prévisible déjà que les écorchés de la vie ne se révoltent pas alors les habitués de la révolte ne se révoltent pas cela est normal.

  5. Gérard Eloi

    Ce texte est remarquable tant pour son argumentation implacablement précise que pour son style rare de réquisitoire aux accents parfois…poétiques.

    Le fait de l’avoir rangé dans la rubrique  » J’aime » est judicieux, Najat.
    Cela nous rappelle qu’il faut dorénavant penser à ouvrir toutes les rubriques de ton blog « relooké ».

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