Réformes: Pas de justice sociale sans équité entre les générations.

Presse Publié le 6 septembre 2010

Le journal Le Monde vient de publier une tribune qu’avec Bruno Palier, nous avons rédigé comme on tire une sonnette d’alarme.

———————————————

Point de vue: Ne sacrifiez pas la jeunesse!

Bruno Palier, enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris et Najat Vallaud-Belkacem, adjointe au maire de Lyon, conseillère générale du Rhône

Qui va payer la réforme des retraites ? La gauche et les syndicats l’ont martelé, et ils ont raison : les salariés modestes. La réforme est marquée du sceau de l’injustice sociale. Mais – on l’a moins entendu – elle est aussi injuste pour les jeunes générations. Elles vont payer trois fois. Cotiser plus, avec le recul de l’âge légal. Percevoir des retraites plus faibles, avec la montée en puissance des réformes Fillon et Balladur. Et, cerise sur le gâteau, le gouvernement siphonne les 34 milliards d’euros du Fonds de réserve des retraites qui leur étaient destinés : on prend ainsi aux actifs de demain pour donner aux retraités d’aujourd’hui…

A l’inverse, les retraités d’aujourd’hui voient, seuls, leur pouvoir d’achat préservé. Il y avait pourtant légitimité à leur demander de contribuer à proportion de leurs ressources, comme tous les autres, au bouclage financier du système : leur niveau de vie est désormais (légèrement) supérieur, en moyenne, à celui des actifs. Et il y avait un moyen juste : l’alignement de la fiscalité dérogatoire des retraités aisés sur celle des actifs. Est-il juste qu’Antoine Zacharias (ancien PDG de Vinci), titulaire d’une retraite chapeau de 2,5 millions d’euros par an, paie une CSG minorée (6,6 %), inférieure à celle du salarié au smic (7,5 %) ?

Il s’agirait d’un épiphénomène si cette iniquité entre générations était un cas isolé. Elle est au contraire une nouvelle manifestation de notre renoncement à investir dans l’avenir. Le gouvernement sacrifie les jeunes générations qui n’ont pas voté pour lui et les générations futures au profit des générations actuelles. Toutes les politiques publiques en témoignent, et la mascarade du RSA jeunes ne saurait masquer cet état de fait.

Retraite, dépendance, santé : la collectivité investit toutes ses marges de manoeuvre financières dans des réformes au profit des générations âgées. Sans sous-estimer l’importance de ces sujets, est-il vraiment sain que la réforme des retraites soit « la réforme majeure du quinquennat », comme l’a dit Eric Woerth ? La même semaine où le premier ministre confirmait que la réforme des retraites ne concernerait en rien les retraités actuels, y compris les plus aisés, le ministre de l’éducation diffusait une circulaire suggérant aux recteurs de réduire la scolarisation des enfants de 2 ans, d’augmenter le nombre d’élèves par classe, de mettre en oeuvre la suppression des intervenants en langues étrangères, etc.

Nous n’investissons plus dans les générations futures. Nous n’avons toujours pas démocratisé notre enseignement supérieur : à peine 30 % d’une classe d’âge sort diplômée de l’enseignement supérieur en France, contre plus de 50 % aux Etats-Unis, 80 % dans les pays les plus avancés – pays nordiques, Corée du Sud, Japon. Nous consacrons peu de financements à la recherche et au développement, à peine 2 % du PIB contre un objectif de 3 % prévu par l’Union européenne, plus de 3 % aux Etats-Unis, près de 4 % en Suède. Pire, l’effort éducatif global de la nation recule : 6,5 % du PIB en 2010, contre 7,5 % il y a dix ans – une baisse de près de 15 % !

La politique de l’emploi prend comme variable d’ajustement les moins de 30 ans. Face au chômage de masse, on a sacrifié les flux d’entrants pour préserver les stocks d’insiders. Résultat : un taux de chômage des jeunes exceptionnellement élevé (25 %), la multiplication des stages et des emplois précaires. Et une baisse des prétentions salariales : en moyenne, en 1975, les salariés de 50 ans gagnaient 15 % de plus que les salariés de 30 ans ; l’écart est aujourd’hui de 40 %. Depuis deux ans, ce sont d’abord les jeunes qui subissent les conséquences de la crise.

La politique du logement a aussi évincé les jeunes. L’immobilier a été capté par les générations âgées. 76 % des retraités sont propriétaires de leur logement. Par rapport à 1984, les jeunes d’aujourd’hui doivent travailler deux fois plus longtemps pour acheter ou louer la même surface dans le même quartier.

La politique fiscale est plus discrète mais encore plus inique : c’est une essoreuse à pouvoir d’achat pour les jeunes. Le quotient conjugal et le quotient familial sont des niches fiscales qui redistribuent 37 milliards d’euros par an des célibataires sans enfants (les jeunes, pour l’essentiel) vers les couples et les familles nombreuses. Le quotient familial organise une redistribution vers les familles les plus aisées. Lionel Jospin avait eu le courage de le plafonner. La déclaration par foyer fiscal (« quotient conjugal ») est une exception française : le passage à un paiement individualisé de l’impôt, comme partout ailleurs dans l’OCDE, redistribuerait 24 milliards d’euros par an vers les célibataires.

La dette publique achève de préempter l’avenir des jeunes, et donc de la société française dans son ensemble. 97 % du budget de l’Etat est consacré au fonctionnement. Autrement dit, la dette ne sert pas à préparer l’avenir mais à soutenir artificiellement le train de vie des générations actuelles. On a souvent dit que les générations futures paieraient. Ce n’est plus exact : le surendettement guette, on ne peut plus continuer cette cavalerie, ce sont donc les jeunes générations qui vont régler la facture : 1 700 milliards d’euros fin 2010, soit 27 000 euros par habitant.

On rétorque souvent que les inégalités générationnelles sont moins importantes que les inégalités sociales ou de genre. Sans doute. Mais cela ne justifie pas de les ignorer. D’autant plus qu’inégalités sociales, inégalités entre les sexes et inégalités entre les générations tendent à se confondre : le taux de pauvreté des hommes âgés de 60-69 ans était en 2007 de 8,3 % et de 8,8 % pour les femmes tandis qu’il est de 17,2 % chez les jeunes garçons de 18 à 24 ans et 19,7 % chez les jeunes filles. Notre société a fait de la jeune femme seule avec enfant la figure moderne du nouveau pauvre, avec, dans ces conditions, toutes les chances de le rester.

A la veille d’une réforme à la hussarde des retraites et à la hache du financement de la dépendance qui devrait être largement confié aux assurances privées, nous voulons réaffirmer la valeur et l’importance de la solidarité intergénérationnelle comme coeur de la solidarité nationale. On ne peut continuer à diviser ainsi la société, en opposant toujours les intérêts des uns à ceux des autres : il n’y aura ni réforme juste sur le plan social ni respect de l’intérêt général sans un nouvel esprit de justice entre les générations, car c’est tous ensemble, ou pas du tout, que nous construirons la France de demain.

Nous appelons donc à une révolution copernicienne des politiques publiques. Avec comme priorité une politique d’investissement social dans les générations futures : petite enfance, éducation, université, politique active de premier emploi, fiscalité et politique sociale projeunes… Investir dans notre capital humain est un impératif humaniste plus encore qu’économique : c’est ainsi que le pays s’est reconstruit après la seconde guerre mondiale. Une société qui, tel Cronos, dévore ses enfants, est une société qui signe son déclin et sa perte.


Bruno Palier est également membre du conseil scientifique de Terra Nova et auteur de « La Réforme des retraites » (PUF, 2010, 128 p., 9 €).

Najat Vallaud-Belkacem est également secrétaire nationale du PS chargée des questions de société.

screen

Tags : , ,

8 commentaires sur Réformes: Pas de justice sociale sans équité entre les générations.

  1. Henri

    Bonjour

    et si la retraite n’était qu’une continuité économique et salariale ?
    les retraités ne disparaissent pas, ils contribuent à l’activité , différemment , ainsi qu’aux liens inter générations

  2. Josette

    Bravo pour votre article !

    Je crois que le projet ambitieux à développer pour le PS et ses alliés consiste à reconsidérer entièrement la solidarité. Pour moi ceci passe par
    1/ la définition et la hiérarchisation des priorités
    2/ le financement par une refonte globale des impôts et prélévements sociaux.
    Que la pauvreté touche des personnes agées, c’est une réalité, mais entr’eux et les milliardaires de très nombreuses familles détiennent un patrimoine loin d’être négligeable. Voir l’immobilier de rapport et les assurances vie par exemple.
    Ce ne sont pas forcément les plus pauvres qui se font le plus entendre.
    Il y a un égoÏsme à combattre pour une société solidaire. A défaut on aura ce qui se passe actuellement : les famllles aisées qui aident les leurs et les autres qui se débrouillent.

  3. philgi

    Bravo pour ce billet très pertinent..et sur nos jeunes.Il serait en effet interessant de voir plus de jeunes se mobiliser pour les retraites, que ce que l’on voit dans les manifestations, où seul les retraités et les salariés quadras sont en nombre.
    Sont-ils déjà résignés au discours du gouvernement qui a réussi au tout début à faire croire aux francais que leur proposition était inéluctable, d’après une durée de vie toujours plus longue ?
    Je pense qu’un vrai travail doit être entrepris auprès de ces derniers pour leur dire qu’un autre financement est possible, grâce notamment à nos propositions. C’est pourquoi je serais à nouveau dans la rue, justement pour leur distribuer cette fois-ci notre programme..en attendant à ceux qui le voudront mais qui demande qu’à être connu!!

  4. marc

    Bravo, très juste analyse, il faut acroitre le capital humain pour augmenter la productivité par salarié, c’est le seul moyen de compenser les déséquilibres démographiques à l’oeuvre… et sauver notre système social

  5. Gérard Eloi

    Ce billet de Najat est, comme toujours, parfaitement élaboré.

    Il résume, si l’on ose dire, le pourquoi des problèmes aujourd’hui insolubles de Dorian.

    Mais il ne faut surtout pas oublier que cette constatation de Henri mérite aussi examen attentif :

    « … tous les retraités ne roulent pas sur l’or, ni les travailleurs cinquantenaires…. »

    ————-

    C’est vrai que, comme écrit Najat, 20 % de jeunes sont sous le seuil de la pauvreté. Pauvreté qui ne toucherait que 8 % des aînés, c’est disproportionné. Et ça peint l’avenir en gris sombre.

    20 % de jeunes trop pauvres : très grave.
    Mais 8 % de vieux qui ont des fins de mois impossibles, c’est tout autant alarmant.

    (-Remarque personnelle et égoïste : il n’est en effet pas normal que 20 % de ceux qui doivent payer ma retraite n’en n’aient plus les moyens !
    Mais il n’est pas normal non plus que presque 10 % de mes collègues retraités ne disposent plus du minimum vital.)

    ——————-

    Que se passe-t-il ?

    1)

    http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/02/24/les-retraites-dans-la-rue-pour-defendre-leur-niveau-de-vie_1310802_3224.html

    « …Selon les syndicats de retraités CFDT, CFTC, CFE-CGC, CGT, FO, FRG-fonction publique et UNSA, qui organisent ces manifestations, les augmentations des pensions de ces dernières années sont « insuffisantes » pour compenser la hausse des prix. Quatre des 14 millions de retraités en France toucheraient moins de 900 euros par mois – alors que le seuil de pauvreté est à 817 euros. Le dernier rapport du Conseil d’orientation des retraites évoque, lui, pour l’année 2007, 10 % de retraités français ayant un niveau de vie inférieur à 913 euros mensuels… »

    NB : 4 des 14 millions. Soit près de 30 % des retraités.

    ———————–

    2)

    http://www.senioractu.com/France-Retraite-se-penche-sur-la-question-des-femmes-et-de-la-retraite_a6866.html

    « Nous comptons aujourd’hui plus de femmes que d’hommes à la retraite. Et si elles sont de plus en plus nombreuses à liquider leur retraite à taux plein, il n’en reste pas moins que leurs droits sont encore inférieurs de 38% à ceux des hommes. Le système actuel désavantage les femmes qui ont, pour la plupart, des carrières incomplètes. En effet, même si elles sont de plus en plus actives, le modèle familial classique reste aujourd’hui la référence. Elles connaissent souvent des interruptions de carrière (maternité) et par conséquent, il leur manque généralement des trimestres pour percevoir leur retraite à taux plein » indique France Retraite. …/…

    NB : évidemment, l’inégalité hommes-femmes subsiste, réforme ou pas.
    Il y avait des femmes qui avaient voté Sarkozy ? Espérons qu’elles le regrette.

    ————————————-

    3)

    http://decodeurs.blog.lemonde.fr/2010/04/20/combien-de-retraites-sous-le-seuil-de-pauvrete/

    Ce qu’elle a dit :

    Dans une tribune au Monde, le 14 avril, la première secrétaire du PS explique que “jamais la droite n’a pris la peine de soumettre les très hauts revenus, les produits du capital financier ou de la rente à l’impératif de solidarité alors même qu’un million de retraités vivent sous le seuil de pauvreté.”

    Conclusion ( et, pour une fois je cite Martine et pas Ségolène !) : ce ne sont pas les « petits » ( 1m85 pourtant) retraités comme moi qui posent problème.
    Mais les gros trucs. Style Zacharias que citait Najat.
    Ou Proglio, qui cumule sa retraite Veolia ( 1 million !) avec son salaire de PDG de EDF. Lui au moins « travaille plus pour gagner plus ».
    Arrogant et indécent à une heure où les gens « normaux » ne travaillent plus que pour gagner moins. Ou n’ont plus le droit au travail parce que la mondialisation a délocalisé.

  6. Henri

    Bonjour,

    Article orienté pour la défense de la jeunesse , c’est vrai, vraiment nécessaire , pas d’avenir pour les 20 / 35 ans… c’est scandaleux….

    mais, à mon avis, bien expliquer le système de redistribution nécessaire… tous les retraités ne roulent pas sur l’or, ni les travailleurs cinquantenaires….

    par contre , une très faible minorité d’une classe sociale très aisée, capitalise beaucoup de richesses , dans des banques ou les systèmes boursiers…de l’actionnariat..et du patrimoine

    enfin un système libéral qui détruit les revenus des travailleurs salariés …et retraités … Tous les salariés : jeunes et moins jeunes…

    plutôt bien appeler à une solidarité de classes … et reprendre la part des richesses produites par les travailleurs et prises aux retraités …

    aujourd’hui, la génération 50/60 ans assume souvent la charge de ses ascendants et de ses enfants…

    aujourd’hui, dans les manifs, la jeune génération n’était pas beaucoup présente…. par contre les retraités y étaient en majorité…

    le message du PS n’est pas très clair sur le partage des richesses et leur re distribution

    la CSG grève durement les retraites dites moyennes….

    l’indexation des retraites sur les prix permet la diminuation sysmétatique des pensions ( 0,4 % cette année … pour quel véritable taux d’inflation ? )

    etc…

    attention, à bien faire comprendre et à ne pas diviser sur des contresens…

    bien situer le rapport de classes qui se déroule actuellement en France

  7. Romain

    Bravo pour cette tribune.

    Sur l’immobilier, il manque juste que les locataires jeunes (petites surfaces) payent très souvent des loyers à des multi propriétaires âges qui ont bénéficié de défiscalisation et des hausses « techniques » liées aux indices mais sans rapport avec les travaux d’amélioration réalisés dans le logement. Comme le titrait le NYT hier : Let Market Fall

    Encore bravo, a quand la crise de foie festin de Chronos.

  8. dorian

    Et oui les 25% de jeunes sacrifiés, j’en fais partie, entre débrouille, solidarité familiale et petits boulots….

Commentaires fermés.