«La classe moyenne n’est pas une clientèle électorale»

Éditos Publié le 27 janvier 2012

Je vous donne à lire ma tribune pour Libération, parue hier. Bonne lecture!

« Pour la porte-parole de François Hollande, Nicolas Sarkozy veut se poser en protecteur des classes moyennes alors qu’il n’a eu de cesse d’accroitre les inégalités en faveur des plus riches. »

Par Najat Vallaud-Belkacem, porte parole de François Hollande.

« A la suite de son ministre Laurent Wauquiez, Nicolas Sarkozy veut désormais se présenter aux Français comme un fervent protecteur des classes moyennes, alors qu’il en découvre l’existence à moins de trois mois seulement de l’élection présidentielle. Comment, après cinq ans d’une politique de cadeaux fiscaux aux plus riches, et d’accroissement des inégalités, osent-ils faire croire aux classes moyennes qu’ils comptent œuvrer dans leur intérêt dans les cinq prochaines années?

En considérant simplement que le projet du PS serait un «coup d’assommoir», une «saignée fiscale» sur les classes moyennes, alors qu’il consiste précisément à réinjecter dans la fiscalité de la progressivité, c’est-à-dire de la justice sociale, pour réparer la profonde dégradation des conditions de vie dont les classes moyennes souffrent dans ce pays. En prétendant que les propositions de François Hollande représentent une «attaque sans précédent», un «matraquage» contre les classes moyennes, alors même que tout son discours plaide en faveur d’une redistribution plus équitable des efforts, d’abord, et des richesses, ensuite.

Ces allégations, désormais relayées en chœur par Brice Hortefeux et Jean-François Copé appellent une question préalable à laquelle le gouvernement sortant ne peut se soustraire sans faillir à son devoir de responsabilité le plus élémentaire: quelle a été la politique fiscale de la droite depuis 2007? Sinon un allègement d’impôts principalement accordé aux très riches? Et pour quel bénéfice accordé concrètement à la classe moyenne? Qui va payer la TVA sociale?

Déjà en 2007, Nicolas Sarkozy avait pris le parti, pendant sa campagne présidentielle, de s’adresser aux classes moyennes en se posant en défenseur du pouvoir d’achat: «travailler plus pour gagner plus» avait été son slogan. Force est de constater, à l’issue de son quinquennat, que sa mesure d’exonération des heures supplémentaires, sans permettre une quelconque incitation au travail, a été surtout un énorme manque à gagner pour l’Etat: 4,5 milliards d’euros par an. De même, Nicolas Sarkozy avait défendu la diminution des droits de succession comme «la possibilité, pour chacun de transmettre un patrimoine». A peine élu, il a mis en place une réforme fiscale dont la réalité était bien différente: celle-ci ne profitait qu’aux 10% des Français les plus riches.

Le bouclier fiscal? Il était tellement inégalitaire qu’il a attiré des critiques jusqu’au sein de l’UMP: sur les 700 millions d’euros de la mesure, 600 millions d’euros ont été versés à seulement 6000 bénéficiaires. Devant ce fiasco, le bouclier fiscal a donc été récemment supprimé, mais aussitôt remplacé par une autre réforme fiscale inique, celle de l’ISF. Celle-ci consiste non seulement à baisser le taux de cet impôt (de 1,8 à 0,5% pour la dernière tranche), mais à rehausser le seuil du patrimoine minimum imposable à l’ISF de 800 000 à 1,3 millions d’euros.

Toutes ces réformes fiscales révèlent une manière bien étrange et opportuniste de favoriser les classes moyennes! A moins que dans le langage sarkozyste, les classes moyennes ne commencent à 800 000 euros de patrimoine?

Le résultat de cette politique ne s’est pas fait attendre: les inégalités se sont creusées, les services publics se sont délités. Non seulement elle n’a pas amélioré le pouvoir d’achat des classes moyennes, mais depuis cinq ans, toutes les promesses ont été trahies, ne laissant aucun espoir aux classes moyennes de donner à leurs enfants une meilleure qualité de vie que la leur.

Jean-François Copé a dit récemment: «Les classes moyennes ont besoin d’être rassurées.» Et pour cause! Elles subissent de plein fouet depuis dix ans les conséquences d’une politique d’abandon des services publics dont chacun est bénéficiaire: l’école, la santé, la sécurité, la justice, sont autant de domaines essentiels de notre vie qu’il revient à l’Etat d’administrer, et d’améliorer. On sait bien que les classes moyennes n’ont pas les moyens de pallier les lacunes de la gestion étatique: si l’école se détériore, si la suppression massive des postes d’enseignants nous conduit à avoir le taux d’encadrement dans l’éducation le plus faible de l’OCDE, seuls les plus aisés pourront contourner le système et payer à prix d’or une école privée pour leurs enfants.

Etouffées financièrement par une forte augmentation des dépenses contraintes, liée à l’augmentation du prix du logement, de l’énergie, du téléphone et de l’alimentation, elles n’ont qu’une faible partie de leurs revenus à consacrer à la culture, aux loisirs, aux vacances. Elles se sont appauvries et sont susceptibles, plus qu’autrefois, de connaître le déclassement à brève échéance.

A cause de l’échec concomitant de la politique de sécurité, elles vivent dans une société toujours plus violente: le nombre de violences aux personnes a augmenté de plus de 22% en dix ans. La police a été incitée à faire du chiffre et non à servir réellement les personnes. Ce sont toujours les mêmes qui en paient aujourd’hui les conséquences: les Français ont perdu confiance dans les capacités de l’Etat à les défendre.

Face à ces problèmes réels, le projet du PS en matière de fiscalité consiste à corriger le système actuel, profondément dégradé en cinq ans, dont la progressivité initiale a été minée par un grand nombre de réformes successives de l’impôt sur le revenu, par la multiplication des niches fiscales, et l’augmentation des impôts indirects comme la TVA.

Nous disons aussi, qu’une fois l’impôt prélevé de manière progressive et équitable entre les classes sociales, il doit être bien utilisé, notamment au bénéfice des classes moyennes. L’Etat doit employer ses ressources pour rétablir des services publics de qualité, de façon à promouvoir l’égalité des chances, et de sorte que tous les niveaux de revenus —qu’ils soient modestes, moyens, ou riches — bénéficient d’une école juste, d’hôpitaux performants, d’une police efficace. Il en va de notre pacte social. L’Etat doit également concentrer ses investissements sur les domaines porteurs de prospérité, comme l’innovation, la formation, et la recherche, pour que la France reste performante et compétitive au niveau international. Avouons que cela n’a pas de rapport avec le «cancer de l’assistanat» brandi par l’UMP comme la menace qui pèserait sur les intérêts de classe des «Français moyens».

Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy, après avoir gouverné pendant cinq ans en favorisant les 10% les plus riches, se rend compte qu’il ne pourra pas être réélu avec seulement 10% des voix… Et comme le personnage en quête d’auteur de Pirandello, voici le Président sortant en quête de supposées clientèles électorales crédules à qui faire peur, avant de mieux pouvoir leur faire de nouvelles promesses, puis les trahir à nouveau.

François Hollande avait prévenu au Bourget: «Je sais que certains chercheront à nous faire peur, et à effrayer les classes moyennes alors qu’elles ne trouveront qu’avantage dans la réforme que nous présenterons»… C’est arrivé plus tôt que prévu, avant même que le Président ne soit candidat.

Alors, rappelons-le une fois encore, les Français n’ont rien à craindre de l’égalité, rien à craindre de la justice, rien à craindre de la redistribution. On ne gouverne pas en opposant les intérêts des uns, à ceux des autres, bien au contraire: c’est toute la société française, et d’abord les deux tiers de citoyens qui composent la classe moyenne, qui a besoin de changement, maintenant. »

6 commentaires sur «La classe moyenne n’est pas une clientèle électorale»

  1. Malbrouck

    J’essaie ici à nouveau d’attirer votre attention sur la seule faille du projet Hollande : les salariés à moins de 1500 euros net vis à vis desquels aucune proposition concrète n’est faite !
    La conférence sur les salaires ? Inaudible et rien de concret !
    L’augmentation pour la rentrée scolaire ? Pas assez ciblé, ça ne parle pas aux salariés précaires sans enfants !
    Je ne comprends pas que la cible électorale qui a voté Sarkozy en 2007 par déception des socialistes et espérant travailler plus pour gagner plus, et qui aujourd’hui peut être déçue du sarkozysme, soit l’oubliée du candidat Hollande !

  2. hadj

    Bouclier fiscal profitant aux plus fortunés, suppression de la première tranche de l’ISF, augmentation des franchises médicales et taxation des mutuelles, casse des services publics, taxation des malades et annonces d’augmentation de la TVA et l’UMP se revendique comme les défenseurs des classes moyennes!! On y crois comme lorsque leur chef de file disait en 2007 je serai le président du pouvoir d’achat et travailler plus pour gagner plus!!

  3. Charles

    Et il y en a d’autres.

    (Désolé d’avoir omis de vous saluer)

    Concernant l’ISF:

    Celle-ci consiste non seulement à baisser le taux de cet impôt (de 1,8 à 0,5% pour la dernière tranche), mais à rehausser le seuil du patrimoine minimum imposable à l’ISF de 800 000 à 1,3 millions d’euros.

    Vous oubliez un détail important: l’imposabilité au premier euro. Avant, la base taxable pour l’ISF était ce qui dépassait le seuil. Aujourd’hui, toute personne dépassant 1.3M€ applique le taux d’imposition sur la totalité.

    « Alors, rappelons-le une fois encore, les Français n’ont rien à craindre de l’égalité, rien à craindre de la justice, rien à craindre de la redistribution.  »

    Ca ressemble à un acte de foi, cette répétition. Instituez l’égalité entre celui qui travaille, prend des risques et créé de l’emploi et celui qui ne le fait pas et pour le coup l’incitation à créer de l’emploi va sérieusement en pâtir.

    A mon sens il faudrait revoir votre définition de la justice. Il y a des personnes qui gagnent beaucoup et le méritent. D’autres gagnent peu et ne méritent pas plus. A l’inverse il y a des hauts revenus abusifs (les bonus des traders ont été encadrés par exemple) et des faibles revenus qui mériteraient d’être augmentés.

    Pour ce qui est de la redistribution, 1/4 du PIB y est consacré. Quel serait, selon vous, le taux « juste »?

    Cordialement,
    Charles

  4. Charles

    « Comment, après cinq ans d’une politique de cadeaux fiscaux aux plus riches, et d’accroissement des inégalités, osent-ils faire croire aux classes moyennes qu’ils comptent œuvrer dans leur intérêt dans les cinq prochaines années? »

    Quelle caricature. A part le bouclier fiscal (comme vous dites, 600M €), les riches ne sont pas payés à l’heure (heures sup défiscalisées). Les riches n’empruntent pas pour acheter leur premier logement. Les riches ne sont pas à 10k€ de droits de succession près (l’abattement de 159k€).

    « Force est de constater, à l’issue de son quinquennat, que sa mesure d’exonération des heures supplémentaires, sans permettre une quelconque incitation au travail, a été surtout un énorme manque à gagner pour l’Etat: 4,5 milliards d’euros par an »

    Faux. Pour avoir travaillé dans la grande distribution je peux vous affirmer qu’au contraire les heures supplémentaires n’étaient jamais accordées, donc il n’y a aucun manque à gagner. Quant à l’incitation à l’embauche ça ne marche pas comme ça. Aucune entreprise n’embauche pour faire face à un pic ponctuel d’activité. En faisant faire des heures supplémentaires, elles prennent des marchés auxquels elles auraient autrement renoncé. Ce faisant elles accumulent de la trésorerie qui permet d’investir, de prospecter, et A TERME, lorsque la croissance de l’entreprise se confirme, embaucher.

    Casser les heures supplémentaires comme l’a fait Martine Aubry, et comme vous proposez de le refaire, détruit une dynamique de l’emploi qui fonctionne en plusieurs étapes selon les entreprises. C’est ANTI-SOCIAL.

    « si la suppression massive des postes d’enseignants nous conduit à avoir le taux d’encadrement dans l’éducation le plus faible de l’OCDE »

    Quelle tristesse de lire ça. Vous ne tenez pas compte du fait que les enseignants ont un(e) assistant(e), sans compter les AVS, préposés aux enfants en difficulté. Le système en France est très généreux en effectifs, mais vous parlez d’encadrement afin de pouvoir masquer la vérité, car effectivement l’assistant(e) et l’AVS ne sont pas de l’encadrement.

    « Etouffées financièrement par une forte augmentation des dépenses contraintes, liée à l’augmentation du prix du logement, de l’énergie, du téléphone et de l’alimentation, elles n’ont qu’une faible partie de leurs revenus à consacrer à la culture, aux loisirs, aux vacances. »

    Le logement est compliqué et je ne pense pas bien maîtriser ce dossier mais l’énergie et l’alimentation sont des faits de conjoncture mondiale. Pour ce qui est du téléphone pas mal de bêtises ont été faites qui ont surtout une incidence sur l’entretien des réseaux, plus que sur les prix d’abonnement.

    Pour ce qui est de l’insécurité il serait intéressant de lire vos points de vue sur les causes, si oui ou non elles sont liées à la crise, plutôt que de vous focaliser sur un chiffre au détriment des autres.

    « L’Etat doit employer ses ressources pour rétablir des services publics de qualité, de façon à promouvoir l’égalité des chances, et de sorte que tous les niveaux de revenus —qu’ils soient modestes, moyens, ou riches — bénéficient d’une école juste, d’hôpitaux performants, d’une police efficace. »

    Tout à fait d’accord. D’ailleurs je ne comprends pas que l’on ait ces problèmes avec les taux de prélèvements obligatoires parmi les plus élevés du monde. Comme quoi la recette fiscale n’est peut-être pas la panacée.

  5. GERIN

    Bonjour,

    je trouve que la réforme fiscale proposée par FH est bien timide et en retrait , sauf erreur, par rapport à la réforme proposée par C Landais et T Piketty (La révolution fiscale.com). Vous ne parlez pas du prélèvement à la source, vous avez trop vite cédé sur la réforme du QF (pas assez de pédagogie sur cette réforme juste à mon sens) les différentes tranches d’imposition pourraient être ajustées…Cela étant, c’est très important de mener à bien cette réforme fiscale dès le début du mandat, dans les 100 premiers jours!Ne lâchez rien!

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