« Le numérique doit être à notre service, et non nourrir notre asservissement » – Entretien avec La Gazette des communes (17/02/2026)

Numérique Publié le 19 février 2026

Dans un livre appelant adultes comme enfants à se « libérer » des écrans, l’ancienne ministre de l’Education nationale Najat Vallaud-Belkacem relate un système « pervers » de « dépendance » mis en place par les géants du numérique. Et envisage les façons de le combattre.

« J’ai envie de me griller un portable », écrivez-vous, à peine entamé un « sevrage numérique » d’une semaine que vous allez interrompre au cinquième jour, et vous lâchez alors le mot-clé de cet ouvrage : dopamine…

Absolument. L’industrie du numérique investit des milliards dans les neurosciences pour comprendre nos comportements, nos biais cognitifs, nos failles psychologiques, afin de les exploiter et, alors, nous manipuler. C’est là qu’intervient ce neurotransmetteur nommé dopamine, qui transmet du plaisir au cerveau et engendre un « cycle de récompense ». Ces entreprises ont développé des mécanismes qui nous conduisent à aller régulièrement sur les réseaux sociaux pour vérifier si on a des « likes » et des « retweets », créant une dépendance redoutable, car incroyablement efficace. On est alors retenu par d’incessantes sollicitations, notifications et recommandations, comme l’autoplay, ou lecture automatique. On « scrolle ». Puis, trois heures plus tard, on se dit : « Mais qu’est-ce que j’ai fait de mon temps ? » Je parle ainsi de captivité : la dopamine nous attire dans un premier temps, et les algorithmes nous retiennent ensuite le plus longtemps possible.

Vous établissez une analogie avec le modèle économique du tabac…

Ce design addictif s’en inspire en effet largement. Ou encore de l’industrie du casino. La fonctionnalité « pull-to-refresh » d’actualisation des données est directement imitée d’une manette de machine à sous. Tout est conçu pour nous hameçonner.Vous donnez l’impression tout au long du livre d’exonérer l’individu d’une responsabilité dans son addiction… On peut évidemment, à son échelle individuelle, en particulier dans le cercle familial, agir sur certains leviers : pas de téléphone à table, ni dans sa chambre à coucher, ni après telle heure, etc. Cela vaut tant pour les adultes que pour les enfants. C’est la fameuse histoire du colibri (principe selon lequel chacun peut contribuer par un petit geste à une œuvre collective, ndlr). Regardez nos adolescents : dès qu’ils ont cinq minutes de pause, leur premier réflexe est de se laisser happer par leur smartphone. Même à la cantine, ils le regardent tout en mangeant. Ils ne se parlent plus, tout cela est d’une tristesse infinie. D’où l’intérêt d’amener les élèves à vivre sans leur écran de portable quand ils sont dans leur établissement scolaire, pour qu’ils comprennent que le numérique, ce ne doit pas être automatique. Le restaurant, quand on est censé y chercher un moment de détente, pourrait aussi devenir un sanctuaire si on y laissait son téléphone à l’entrée. Les professionnels devraient se saisir de cette idée qui aurait, je pense, un succès fou. On y ferait l’expérience du retour à la vraie vie et on se rendrait alors compte de tout ce à côté de quoi on passe. Notre dépendance à un smartphone devenu comme un prolongement de soi, qui contient toutes nos vies, des mails à l’application bancaire, en passant par les photos et notre radio-réveil, ne peut pour autant se résumer à une faiblesse individuelle.

D’où la quête de réponses collectives pour mener un combat que vous jugez « totalement déséquilibré », et vous brandissez alors l’exemple de la Chine, une dictature…

Je n’ai, évidemment, aucune affinité avec ce régime. Je constate simplement qu’il a été pionnier pour reconnaître un problème de santé publique, notamment en identifiant l’addiction à Internet comme un trouble clinique, bien avant l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Et il est parvenu, par des moyens politiques, à réduire considérablement le temps passé par les mineurs en ligne. L’Inde a, elle, banni du jour au lendemain TikTok de son territoire, alors qu’elle comptait 120 millions d’utilisateurs actifs. Ce n’est donc pas « impossible », comme on nous l’explique. Je ne dis pas que nous sommes apathiques en Europe, preuve en est la mise en place des règlements sur les marchés (DMA) et les services numériques (DSA). Ils instaurent un premier rapport de forces avec les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). Mais c’est insuffisant. Faute d’obtenir d’Elon Musk le retrait de contenus complotistes problématiques pour sa démocratie, le Brésil l’a imposé aux fournisseurs d’accès nationaux, sous peine de sanctions financières drastiques. Je vois là une voie : changer le statut juridique des plateformes, en les considérant, non comme de simples hébergeurs, ainsi que le prévoit le droit américain, mais comme des éditeurs, responsables alors des contenus qu’elles publient.

Vous reconnaissez tout de même dans votre ouvrage des « bienfaits » au numérique, à Internet et aux réseaux sociaux, sans toutefois y consacrer beaucoup de place…

Je ne jette naturellement pas à la poubelle le concept, notamment, de réseau social. Entrer en contact avec des gens qu’on n’aurait jamais eu la chance de croiser dans la « vraie vie » ouvre à de belles aventures, personnelles et professionnelles. C’est justement pour cette raison qu’on ne doit pas se laisser noyer par la toxicité résultant du passage d’une pratique active à un usage passif d’Internet, avec ses contenus nocifs, qui n’est alors plus ce lieu de l’accès à l’information et des échanges que nous avons connu. Ce ne sont bien sûr pas ses usages bénéfiques et raisonnés qui posent problème. Les collectivités ont, me semble-t-il, un rôle majeur à jouer pour proposer aux jeunes une alternative à l’écran. Comme leur recréer des lieux sécurisés, des espaces de jeux : un skatepark ici, un stade de basket là, des pass culture permettant aux familles démunies de leur offrir une autre perspective, pour ne citer que quelques exemples. Mettre la ville à hauteur d’enfants, ce serait formidable.

FOCUS

« Une nuit mémorable de doomscrolling »

« Avoir été ministre du Plan numérique à l’école de 2015 ne m’empêche en rien d’adhérer au mot ‘‘raisonné’’ », insiste Najat Vallaud-Belkacem dans son ouvrage, bien consciente du procès « caricatural », que certains lui intentent, d’avoir contribué à l’addiction des adolescents à l’écran. Elle continue à défendre la pertinence du recours au numérique dans les pratiques pédagogiques et prévient contre le risque de mettre l’école « en mode avion », encore plus aujourd’hui à l’ère de l’intelligence artificielle. Elle insiste en revanche sur l’importance d’éduquer à l’utilisation d’outils dont on doit prévenir les « effets pervers ». Il faut, implore-t-elle, les remettre à « la place qui devrait être la leur : à notre service, au lieu de nourrir notre asservissement ». L’auteure rappelle en fin d’ouvrage que son livre a pour genèse la prise de conscience de sa propre addiction, « à trois heures du matin, une nuit de doomscrolling particulièrement mémorable ». Ce terme, que les Québécois traduisent par « défilement morbide », entend décrire la consultation compulsive sur les réseaux sociaux d’informations, généralement négatives, en tout cas alarmantes. Najat Vallaud-Belkacem rappelle ainsi que « nous (adultes) n’y échappons pas » et que « nous constituons un exemple pour nos enfants ».

RÉFÉRENCES

« Sevrage numérique – Enquête sur notre rapport aux écrans et comment nous en libérer », par Najat Vallaud-Belkacem, éditions Tallandier.

https://www.lagazettedescommunes.com/1024574/education-nationale-le-numerique-doit-etre-a-notre-service-et-non-nourrir-notre-asservissement-ecole/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *