Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre, est présidente de France terre d’asile. Dans un contexte de diffusion des valeurs d’extrême droite aux antipodes de l’hospitalité, elle nous éclaire sur les enjeux de cette association, avant de refaire le monde à bâtons rompus autour d’un café.
France terre d’asile défend des personnes exilées, tandis que la politique migratoire se durcit et que votre budget dépend de subventions de l’État. Qu’en est-il de votre liberté de parole ?
L’opprobre qui pèse sur les associations est déjà là. Aujourd’hui, s’occuper de demandeurs d’asile donne presque le sentiment d’être hors-la-loi. Comme si cette cause était moins noble que celles qui consistent à s’occuper de personnes à la rue ou de femmes victimes de violences. Ce qui me frappe depuis des années, c’est cette idée qu’on entend souvent : il faudrait réserver notre empathie et notre solidarité aux « nôtres », aux sans-abri d’ici, pas à ceux venus d’ailleurs. Comme si la compassion devait se compter.
Or, dans toutes les associations que j’ai vues, c’est l’inverse. Les bénévoles que je rencontre se soucient de tout le monde, sans trier. Quand on comprend ce que c’est que la précarité, l’extreme fatigue, la vie invivable, on ne choisit pas à qui tendre la main.
Être sensible à une forme de détresse rend sensible à toutes les autres. Parce qu’une fois qu’on a appris à regarder l’humain, on préfère agir concrètement plutôt que jouer avec des idées politiques.
Il y a quelques mois, nous avons rencontré un représentant politique à l’Assemblée nationale pour évoquer les réformes préconisées par certains députés et sénateurs de droite, d’extrême droite et du centre. Des réformes qui fragilisent les garanties juridiques entourant les centres de rétention administrative – en allongeant la durée de rétention, ou en excluant les associations de ces lieux… des réformes au fond, qui veulent faire de ces centres des prisons, oubliant qu’elles n’en sont pas : aucune décision de justice n’y a conduit les personnes enfermées, et la présence associative y est au contraire essentielle pour veiller au respect des droits des individus. Car , non, l’administration ne peut pas être à la fois celle qui édicte ces mesures de rétention et celle qui veillerait supposément à ces droits. Chacun comprend bien qu’alors elle serait juge et partie et que c’en serait fini de l’état de droit.
Notre interlocuteur nous a répondu, en substance : « Je comprends vos arguments sur les libertés fondamentales, mais nos troupes sont de plus en plus excédées. Elles vous trouvent, vous les associations, trop agressives, trop critiques, incapables de reconnaître les avancées.»
Cette remarque révèle, à mes yeux, le cœur du dysfonctionnement qui mine notre pays depuis huit ans : une forme d’immaturité démocratique, une naïveté face à la fragilité de l’État de droit. Le gouvernement et la majorité parlementaire comptent trop de responsables dénués de culture du véritable combat politique, trop peu conscients de l’importance des contre-pouvoirs et du rôle vital de la critique. Aucun progrès social ou politique n’a jamais été obtenu sans que des associations ne viennent déranger l’ordre établi.
Il n’y a pas si longtemps, des enfants étaient enfermés dans les centres de rétention administrative(1). Ce sont les associations qui se sont battues, bec et ongles, pour mettre fin à cette aberration. Car ces lieux sont d’une dureté extrême : carcéraux sans être des prisons, inadaptés à la vie humaine – de simples salles aveugles, souvent sans lits, où l’on reste des semaines, parfois des mois, sans activité ni horizon, dans une promiscuité insoutenable. Va-t-on vraiment se plaindre dans cet exemple que les associations aient joué le rôle de poil à gratter auprès des pouvoirs publics pour revenir sur ces situations indignes ?
1. La violation des droits des enfants migrants enfermés reste d’actualité. Dans un rapport d’octobre 2025, le Comité des droits de l’enfant des Nations Unies note que « les conditions dans les zones d’attente des aéroports, où les enfants sont confinés dans un territoire spécifique, sont similaires à celles d’un centre de détention fermé et considère que la privation de liberté des enfants pour des raisons liées à leur statut migratoire, quelle que soit la durée de cette détention, est généralement disproportionnée et donc arbitraire ».
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Si l’extrême droite était au pouvoir, elle irait plus loin. Comment ?
Il suffit de regarder certaines propositions de loi récentes : elles visent à mettre fin aux subventions accordées aux grandes associations, y compris la nôtre. Dans La « Révolution nationale » en 100 jours, et comment l’éviter, Pierre-Yves Boquet, directeur de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, décrit précisément comment un tel programme pourrait être mis en œuvre. Sur le plan juridique, le recours fréquent au référendum leur permettrait de contourner bien des contraintes légales jugées « excessives ».
Il est urgent de se ressaisir, à moins d’accepter que nos enfants grandissent dans un monde où chacun devient l’ennemi de l’autre. D’un côté, des internautes déchaînés s’imaginent que les cent millions d’euros attribués à France terre d’asile finissent dans mes poches ; de l’autre, certains croient que ces fonds servent à rendre la vie des migrants plus confortable. La réalité est tout autre : cet argent finance une politique publique, celle de l’accueil et de l’accompagnement des demandeurs d’asile – une mission régalienne que l’État a choisie de déléguer aux associations.
Ces actions ne relèvent pas de la générosité, mais d’obligations internationales et morales. Et si l’État cessait de travailler avec les associations, il lui faudrait assumer ces missions seul, avec des fonctionnaires, pour un coût bien supérieur. Car ces besoins ne disparaîtraient pas : à moins d’en venir directement à l’horreur – tirer sur les éthiopiens aux frontières, comme l’ont fait les gardes frontières saoudiens, ou renvoyer les exilés dans le désert sans une bouteille d’eau et les y laisser mourir, comme en Tunisie? – il faudra bien leur offrir une protection digne. Alors, que choisit-on ? Les laisser dormir sous tente Porte de la Chapelle, ou prendre enfin nos responsabilités ?
Travailler pour et avec une association n’a rien d’un calcul comptable. C’est une question d’efficacité, d’expérience, de dévouement. Les intervenants sociaux qui y œuvrent sont des femmes et des hommes, souvent bien mal payés par rapport à leur utilité sociale, qui accomplissent avec compétence et conviction des missions tout simplement essentielles pour notre République.
En disant qu’on ne peut pas laisser crever les gens dans la rue, vous en appelez à notre sensibilité, en complément d’arguments rationnels. Comment toucher le cœur des gens ?
La solidarité, l’altruisme, le sens du collectif sont comme des muscles : ils doivent être exercés régulièrement, sous peine de s’atrophier. Or, depuis des années, nous avons collectivement cessé de les faire travailler, poussés par des discours toxiques relayés par certains médias et polémistes. Ceux qui persistent à entretenir ces muscles sont désormais regardés avec suspicion. On assiste à une véritable criminalisation de la solidarité. Les pouvoirs publics eux-mêmes maltraitent ces valeurs de collectif dès qu’elles s’expriment. Les cahiers de doléances des « gilets jaunes » sont restés lettre morte ; les manifestants contre la réforme des retraites n’ont pas été entendus.
À l’inverse, l’un des rares moments où la solidarité a été reconnue et valorisée, c’est lors de l’accueil des réfugiés ukrainiens. Cet épisode a donné à chacun la possibilité d’exprimer ouvertement sa générosité. Des milliers de Français sont devenus hébergeurs citoyens. Ce qui montre combien le récit politique et médiatique compte : il détermine ce qui est perçu comme légitime ou non.
Le même phénomène se retrouve dans le monde de l’éducation. Ceux qui y ont voix au chapitre promeuvent souvent une logique de compétition et de sélection plutôt que de coopération. Cette mentalité finit par imprégner l’ensemble de la société : on finit par croire que le chacun pour soi est une vertu, alors qu’il fragilise tout le monde – à commencer par les classes populaires, éternelles perdantes de ce jeu truqué.
La lutte des classes, parlons-en ?
Oui. Dans Le triomphe des égoïsmes, le sociologue Camille Peuny décrit une société où les classes moyennes supérieures se rallient de plus en plus aux valeurs de concurrence, de responsabilité individuelle et de mérite supposé. Situées à un carrefour de la hiérarchie sociale, elles diffusent ces valeurs dans l’ensemble du corps social.
Les classes populaires, elles, finissent par y adhérer malgré elles, faute d’alternative. Privées de filet de sécurité, elles en viennent à croire qu’elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes. Ce basculement entretient un brouillard idéologique : la lutte des classes s’efface derrière le mythe du mérite individuel, et chacun se juge désormais à l’aune de sa seule expérience.
Cet égoïsme social profite un temps aux classes moyennes supérieures, avant de se retourner contre elles aussi finalement (burn out au travail etc) . Quant aux classes populaires, elles en sortent exsangues : démunies, sans protection, livrées à la brutalité des aléas économiques et sociaux.
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Quelles lucioles entrevoir dans un contexte mondial d’extrême droitisation ? Que vous inspire l’élection de Zohran Mamdani, qui incarne une forme d’espoir face au trumpisme ?
Ce n’est pas d’un homme providentiel que viendra le changement. La clef se trouve ailleurs : dans les territoires. C’est à cette échelle qu’il faut adapter nos réponses, comprendre ce qui relie les gens, renouer avec le sens du commun. Comme le disait Jean Bodin, « il n’est de richesses que d’hommes » – et de femmes.
La véritable source d’espoir, la luciole dans la nuit, c’est ce renouvellement d’énergie porté par une jeune génération qui s’engage localement. Partout, des jeunes se mobilisent dans leurs villes, lancent des campagnes, agissent concrètement, refusant le narcissisme d’une époque qui ne se regarde plus que dans les écrans. Cette fatigue collective que nous ressentons vient aussi de là : de cette perte d’incarnation et de lien. (Najat Vallaud-Belkacem vient d’ailleurs de publier en janvier 2026 un ouvrage éclairant sur ce sujet, Sevrage numérique.)
La désincarnation du discours politique a éloigné les citoyens de la chose publique. On en fait l’expérience depuis huit ans : trop souvent, les mots disent une chose, les actes en montrent une autre. Il est temps que les partis se réenracinent dans le terrain : aller voir les familles, parler avec elles, proposer par exemple de l’aide aux devoirs plutôt que de discourir abstraitement sur « l’émancipation ».
Les syndicats, eux aussi, doivent aller vers celles et ceux qu’on n’entend jamais : les femmes de ménage, les aides à domicile, toutes ces travailleuses qui passent des heures en transport pour un salaire dérisoire. Car ce qui nourrit l’extrême droite, ce n’est pas seulement la peur ou la haine de l’autre ; c’est aussi le sentiment d’abandon, l’impression que la politique n’a plus d’utilité dans la vie quotidienne.
Les responsables politiques doivent redevenir utiles. C’est aussi simple – et aussi difficile – que cela.
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