Najat Vallaud-Belkacem propose un sevrage numérique
En janvier 2026, l’ancienne ministre des Droits des Femmes et de l’Education, publiait un nouvel ouvrage intitulé Sevrage numérique aux éditions Tallandier. Un texte personnel mêlant enquête sur les dangers de la surutilisation du numérique et solutions concrètes, collectives et politiques ou individuelles, pour réguler ces écrans devant lesquels nous passerions en moyenne 27 années de notre vie.
TVB : Pourquoi avoir voulu écrire ce livre ?
Parce que je refuse le sentiment d’impuissance, l’idée que « l’on n’y peut rien ». Depuis toujours, mon engagement puise dans l’intranquillité face aux inégalités, aux injustices, à la pauvreté. Aujourd’hui, de nouveaux défis se présentent : montée des populismes, changement climatique, asservissement par des technologies incontrôlées, que je refuse de considérer comme des fatalités.
TVB : Pouvez-vous nous partager 3 solutions que vous préconisez et en réponse à quels dangers ?
Nous sommes devenus les jouets d’un écosystème numérique conçu par d’autres, extrêmement rentable pour eux et pernicieux pour nous. Je veux expliquer la fausse gratuité – quand vous ne payez pas, c’est que vous êtes le produit -, la collecte massive de données personnelles et leur utilisation pour orienter nos comportements de consommateurs et de citoyens. Depuis une dizaine d’années, les algorithmes des réseaux sociaux ont été sciemment modifiés pour nous retenir toujours plus longtemps, nous abrutir de contenus brefs et surdopaminés, nous désaccoutumer de l’effort, de la lecture longue, de la patience, et nous polariser à coups de bulles de filtres, de « petites haines » industrialisées, de cyberharcèlement. D’où la question : à qui profite le crime ? Je compare les GAFAM non seulement aux géants du tabac ou des casinos, mais aux barons de la drogue : ils savaient qu’ils développaient des produits toxiques et ont continué, en recrutant des usagers toujours plus jeunes. Notre bien‑être, notre santé mentale, notre cohésion sociale et nos démocraties sont en péril : il est urgent que les pouvoirs publics réagissent, bien au‑delà de la seule interdiction des réseaux sociaux pour les plus jeunes, utile mais très insuffisante.
TVB : vous préconisez de réguler le modèle économique et le design même de ces services, qui installent la dépendance au mépris de notre libre arbitre?
Il faut revoir cette mécanique en interrogeant leur system publicitaire et en régulant leurs algorithmes : les obliger à nous sortir des bulles où ils nous enferment, en introduisant une part de contenu dicté par le hasard ; imposer la mise en avant des contenus par ordre chronologique plutôt que par teneur en haine, en clash ou en sensationnel, qui nourrit désinformation, complotisme et agressivité permanente. Aux constructeurs de smartphones, imposer un tableau de bord obligatoire du temps passé en ligne, comme nous l’avons fait dans les voitures pour réguler la vitesse et signaler les dangers. Nous avons su encadrer une industrie automobile pourtant puissante, en la rendant moins accidentogène et en imposant la ceinture de sécurité aux usagers : pourquoi serions‑nous incapables d’en faire autant avec l’industrie du numérique ?
TVB : Et rendre les plateformes de contenus responsables de ce qu’elles publient, dites-vous. Comment?
Les plateformes ne peuvent plus s’exonérer de leur responsabilité sur les contenus qui circulent en leur sein. La fiction juridique qui les fait passer pour de simples hébergeurs est devenue une mauvaise plaisanterie, surtout avec des dirigeants aussi idéologisés qu’Elon Musk. Il faut les considérer comme des éditeurs et engager leur responsabilité lorsqu’un contenu discriminant, diffamatoire, faisant l’apologie de la haine ou du terrorisme, ou incitant à la prostitution de mineurs est publié. L’arrêt des modérateurs et des fact‑checkers en dit long sur la sincérité de leurs protestations quand elles jurent vouloir le bien des usagers.
TVB : au sujet des jeunes, vous citez un chiffre affligeant : en 2023 57 % des adolescentes disent ressentir une tristesse persistante ou un désespoir, elles étaient 36 % en 2011.
Ce qui m’a le plus bouleversée, c’est la situation des mineurs. Un mineur n’est pas un adulte en miniature, mais une personne en développement dont le cerveau ne sera pleinement mature qu’entre 22 et 24 ans. Au début des années 2010, la démocratisation du smartphone et les outils de viralité des réseaux sociaux ont happé l’enfance et les jeux. Aujourd’hui, les 8‑18 ans sont massivement sur les réseaux : ce n’est plus un loisir marginal, mais une part immense de leur vie quotidienne. La caméra frontale, miroir permanent, les plonge dans une mise en scène et une comparaison constantes, exploitées avec gourmandise par les plateformes. Une fille de 13 ans qui cherche des « conseils régime » est rapidement orientée vers des contenus d’anorexie extrême. Les plateformes savent qu’elles aggravent troubles anxieux, idées suicidaires et troubles alimentaires chez les adolescentes, mais continuent pour préserver leurs profits publicitaires… ne serait ce qu’à ce titre là il est temps de tirer sur le frein à mains.
TVB : Votre livre s’ouvre sur votre propre expérience difficile de sevrage numérique ? Quels conseils pour nous réguler ?
Le point central de mon livre est que, si tout ce que nous ferons individuellement est bienvenu, cela ne suffira pas à changer la donne. Comme pour le climat, ce n’est pas seulement en triant nos déchets que nous réussirons, mais grâce à des politiques publiques sur l’industrie, l’habitat, les transports. De même, nous devons être lucides sur les dangers du numérique pour nous‑mêmes, nos enfants, nos démocraties, hausser le niveau de mobilisation et imposer aux pouvoirs publics de placer la régulation du numérique à l’agenda. En face, des lobbies puissants se réclameront de la liberté individuelle ; à nous de rappeler que cette liberté est illusoire quand nous sommes assis, captifs, au service de leur rentabilité.
Nous pouvons aussi agir dans nos vies personnelles et familiales. J’aimerais que chacun prenne la mesure des dégâts causés par l’intrusion des écrans entre parents et enfants, ou entre conjoints : la techno‑inattention, ces enfants qui ne se sentent plus regardés, ces couples dont la relation devient lointaine. Pour les enfants, il faut des règles claires. J’aime la règle des « quatre pas de téléphone » : pas de téléphone le matin avant de partir en cours ; pas à table ; pas avant de se coucher ; pas dans la chambre. Ces rituels sont plus faciles à faire respecter lorsque les parents se les appliquent à eux‑mêmes. Enfin, les pouvoirs publics doivent se préoccuper sérieusement des inégalités sociales : il est plus difficile de limiter les écrans quand on n’a pas les moyens d’offrir des alternatives attractives – théâtre, sport, sorties culturelles. Les familles doivent être aidées, avec des activités accessibles et une ville pensée à hauteur d’enfants, offrant skateparks, espaces de jeux, lieux où les enfants retrouvent une place hors des écrans.
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