Les craintes exprimées par la neurologue Servane Mouton et le psychiatre Amine Benyamina, coprésidents de la commission sur les enfants et les écrans qui a rendu son rapport au printemps 2024, se sont réalisées. Mardi 31 mars, le Sénat a détricoté une partie de la proposition de loi visant à interdire les réseaux aux moins de 15 ans, adoptée en janvier à l’Assemblée nationale. Autrement dit, la chambre haute a opté pour un système à deux vitesses : plutôt que de cibler l’ensemble des plateformes, elle a préféré distinguer les réseaux nuisibles à « l’épanouissement physique, mental ou moral de l’enfant », qui seront interdits, d’autres jugés acceptables, pour lesquels un accord préalable de l’un des parents suffira.
« La “liste noire” des réseaux sociaux interdits car dangereux, établie par l’Arcom, assurera efficacement la protection des enfants de moins de 15 ans », précise le Sénat. De quoi retarder, a minima, l’arrivée de cette loi qui pourrait devenir inapplicable. Ce que déplore Najat Vallaud-Belkacem, autrice d’un ouvrage intitulé Sevrage numérique. Enquête sur notre rapport aux écrans et comment nous en libérer (éd. Tallandier). L’ex-ministre de l’Éducation nationale appelle la puissance publique à faire preuve de plus de volontarisme.
Que vous inspire cette distinction entre les plateformes jugées toxiques et les autres ?
Cela pose la question de sa viabilité juridique. On peut craindre, en effet, qu’une telle « discrimination » introduite par les pouvoirs publics nationaux entre les différents réseaux sociaux soit considérée comme contraire au droit européen. Et donc que la Commission européenne empêche sa mise en œuvre. Mais cela pose aussi un problème de fond. Distinguer les plateformes acceptables de celles qui mettent en avant des contenus plus toxiques et abritent des fake news, c’est méconnaître le fonctionnement problématique des réseaux sociaux dans leur ensemble : les like, les notifications, les bulles de filtre, le scrolling à l’infini, l’effet meute… Ces mécaniques addictives, le cerveau d’un enfant ou d’un adolescent ne sait pas s’en protéger.
Qu’ils le veuillent ou non, enfants et ados ne peuvent que passer un temps démesuré sur ces réseaux sociaux qui fonctionnent à coups de doses de dopamine — lesquelles installent la dépendance et rendent le reste du monde ennuyeux, parce qu’à l’extérieur tout bouge beaucoup moins vite et est beaucoup moins coloré. Ces shoots de dopamine favorisent les couchers tardifs et fabriquent une dette de sommeil. Sans oublier les dangers encourus à chaque recoin de contenu : cyberharcèlement, vol de données, etc. Pour comprendre le problème, il faut se glisser dans la peau de ces plateformes et de leurs actionnaires : leur objectif premier n’est pas de nous instruire ou de nous élever, mais de nous retenir en ligne le plus longtemps possible pour monétiser cette présence auprès des marques et engranger de la publicité vendue à prix d’or. En d’autres termes, il s’agit de faire un maximum d’argent, y compris au détriment de notre bien-être. Comment cela serait-il compatible avec la protection que l’on doit accorder aux enfants et aux adolescents ?
Les mineurs sont-ils plus vulnérables que les adultes ?
Le développement de leur cerveau n’est pas terminé, si bien qu’ils n’ont pas du tout les digues de protection qui leur permettraient de contenir leurs impulsions, d’évaluer les risques. Les adultes ne sont pas épargnés non plus, bien sûr. Cet écosystème de la dépendance, qui pille nos capacités à nous concentrer, met tout le monde en difficulté. Au lieu de vivre, on scrolle. Mais les enfants sont des êtres en construction. La partie du cerveau qui est en demande de validation sociale — satisfaite par les « like » — est extrêmement développée à l’adolescence. À l’inverse, le cortex préfrontal, qui permet d’évaluer les risques et de contenir ses impulsions, ne l’est pas du tout.
On a besoin d’une règle simple qui soit la même pour tous. Donc ils ont encore moins les moyens de se défendre. Ce n’est pas pour rien que les mineurs n’ont juridiquement pas le droit de signer un contrat : les imaginerait-on signer l’acte de vente d’une maison ? Alors pourquoi cette règle ne s’applique-t-elle pas aux réseaux sociaux ? Après tout, les conditions générales d’utilisation, que personne ne lit jamais, sont bel et bien un contrat. En les signant, on s’engage notamment à livrer ses données, à être identifiable et traçable partout, à devenir la cible des publicités, potentiellement à être livré en ligne aux petites haines ordinaires que les algorithmes ont industrialisées. Un enfant ou un adolescent n’a pas l’esprit suffisamment formé pour acquiescer en toute connaissance de cause à tout cela. Il revient à la société de le protéger.
Pour les réseaux jugés acceptables, cette tâche incomberait aux parents qui devraient donner leur accord préalable. Qu’en pensez-vous ?
Le burn-out parental est un sujet majeur. La phrase « stop écran » est devenue le premier sujet de conversation entre les parents et les enfants, avec toutes les tensions que cela génère. Ironie du sort, de nombreux parents chagrinés mais impuissants finissent eux-mêmes par réguler leurs émotions en se réfugiant dans le scrolling… On a besoin d’une règle simple qui soit la même pour tous.L’Australie a du mal à faire appliquer l’interdiction qu’elle a mise en place. Cela ne résout donc pas tout ?Non, en effet. Il s’agit d’un rapport de force. Je raconte dans mon livre comment un juge brésilien a demandé à X de retirer des contenus complotistes. Faute de réponse, le jugement a enjoint les fournisseurs d’accès nationaux de ne plus laisser passer ce réseau social. Ils ont fini par plier. Rien n’empêche de mener un bras de fer en s’appuyant sur nos entreprises nationales que sont les fournisseurs d’accès, encore faut-il l’assumer. Et pour faire preuve de volontarisme politique, il faut que les pouvoirs publics prennent conscience de la gravité et de l’ampleur de ce phénomène. De ce bouleversement qu’on a laissé s’installer sans contrôle, avec ses effets infiniment délétères sur notre bien-être, notre santé mentale, notre vie sociale, notre débat démocratique, et même sur notre productivité. Que les politiques cessent d’avoir peur de passer pour des censeurs, et qu’ils aient le courage d’affronter cette grande escroquerie qui consiste à prétendre que la régulation des réseaux sociaux constituerait une entrave à la liberté. Cet argument était déjà celui des fabricants de tabac, autrefois.
Interdire jusqu’à 15 ans les réseaux sociaux est une chose, mais comment faire en sorte de limiter leurs effets toxiques au-delà de cet âge charnière ?
Ceux qui sont opposés à une interdiction avancent qu’à 15 ans, quand elle sera levée, les adolescents ne seront pas du tout familiarisés avec ces outils et risquent de se retrouver encore plus piégés. Il faut absolument revoir le design des applications (comme les notifications qui nous interrompent sans cesse) et imposer par la contrainte aux plateformes de mettre fin à un certain nombre de mécanismes conçus pour nous emprisonner. Il faudrait aussi réintroduire du hasard dans les contenus qui défilent à l’écran. C’est parce que l’algorithme nous suggère ce qu’on aime que l’on n’arrive pas à sortir du cachot ! Autrefois, les enfants pouvaient regarder pendant une heure et demie le Club Dorothée, mais il y avait toujours un moment où ce programme prenait fin, remplacé par une émission sur la chasse et la pêche… Du coup, ils éteignaient la télé et allaient faire une autre activité. Aujourd’hui, ils n’ont plus cette possibilité. Je plaide pour l’instauration d’un « numiscore », sur le modèle du nutriscore, pour aider les utilisateurs à identifier les applications les plus toxiques. Et à fuir celles qui obtiennent une note rouge carmin ! Il est urgent et possible de sortir de ce véritable asservissement.
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