L’ancienne ministre de l’Education nationale se fait lanceuse d’alerte dans «Sevrage numérique», un essai pour mener la bataille contre la captation de notre attention par les Gafam.
«Nous avons un cerveau sans cesse fragmenté, jamais pleinement disponible. A la clé, une fatigue diffuse… et une procrastination chronique», alerte Najat Vallaud-Belkacem. (Cyril Zannettacci/Libération)
ParAdrien Naselli
Le 25 mars, un tribunal californien a jugé Meta et Google coupables de favoriser de comportements dangereux chez une jeune utilisatrice, à cause du caractère addictif de leurs «produits» Instagram et YouTube. De fait, nous sommes scotchés en moyenne cinquante-six heures par semaine devant un écran, selon une étude de NordVPN, et 67 % des enfants de 8 à 10 ans disposent déjà de comptes sur un ou plusieurs réseaux sociaux. Un monde irrespirable pour Najat Vallaud-Belkacem, qui se surprend elle-même à scroller la nuit.
Critiquée en 2024 pour sa proposition de rationner Internet, elle s’est plongée dans des rapports et études scientifiques pour écrire Sevrage numérique. Enquête sur notre rapport aux écrans et comment nous en libérer (Tallandier), un essai solide qui dresse un état des lieux du problème. Dans les derniers chapitres, elle déroule neuf idées de réglementation, comme l’obligation d’afficher en permanence le temps d’écran, l’affaiblissement des algorithmes en réinstaurant le principe du hasard pour les plateformes ou encore la modification du statut juridique des réseaux sociaux pour les rendre responsables des contenus publiés
A quoi ressemblait votre «cerveau d’avant-Internet», pour reprendre une expression que vous citez ?
Il avait une capacité de concentration bien supérieure. Aujourd’hui, chaque interruption numérique nous coûte en moyenne vingt minutes pour retrouver notre niveau d’attention. Résultat : un cerveau sans cesse fragmenté, jamais pleinement disponible. A la clé, une fatigue diffuse… et une procrastination chronique.
En mars, le Sénat a adopté une loi pour interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, mais son application est compliquée. Vous êtes pour ?
Oui, car les réseaux sont dangereux. Avant 15 ans, le cortex préfrontal n’est pas arrivé à maturité, on est en recherche permanente de validation de groupe et donc on accorde une surimportance aux j’aime. Le cyberharcèlement en devient encore plus violent. Par ailleurs, juridiquement, un mineur ne peut pas contracter. Or quand on s’inscrit sur un réseau social, on signe un contrat dans lequel on accepte de livrer notre vie et nos données sans pouvoir contrôler leur utilisation.
Pourquoi la nocivité des écrans n’est-elle pas prouvée d’un point de vue scientifique ?
Elle l’est de façon très claire s’agissant de la petite enfance : tendre un écran aux tout petits est toxique pour leur développement. L’écran n’est pas la vie : il n’en a ni l’odeur, ni le toucher, ni le volume et ne permet aucun engagement réel. Les études sur les ados et adultes sont plus précautionneuses, mais c’est le propre des sciences humaines que d’établir des corrélations plutôt que des causalités. Le mal-être est souvent multi-causal et il est impossible de mener des études en double aveugle comme en médecine. Donc les précautions s’expliquent mais pendant ce temps les Gafam exploitent sans vergogne les recherches sur le cerveau pour mieux manipuler nos biais et nourrir nos dépendances.
Pourquoi vous lancez-vous dans cette bataille ?
A cause de l’extrême brutalisation du débat public. Elle vient de ce que les réseaux sociaux ont installé : l’enfermement dans des bulles où l’on ne voit que ce que l’on croit, l’industrialisation des petites haines ordinaires. Toutes les causes que je défends – égalité, droits des femmes ou des minorités – en sont affectées. Ce qu’on trouve sur ces canaux n’est pas représentatif : 3 % des internautes produisent 30 % du contenu, amplifié par des algorithmes qui survalorisent le sensationnalisme et le trash, quitte à relayer du fake.
Quand j’étais ministre, j’enrageais d’avoir tant de mal à démentir la désinformation, jusqu’à découvrir la loi de Brandolini, ou «principe d’asymétrie du baratin» : le mensonge est toujours plus efficace que la vérité. Plongés chaque jour des heures durant dans les bulles on finit, même hors ligne, par ne plus savoir être en désaccord sans se détester immédiatement.
N’avez-vous pas peur, en embrassant ce combat, de vous retrouver dans le camp conservateur ?
Je ne suis pas passéiste, mais l’omniprésence du smartphone a fait disparaître de nos vies la contemplation, les conversations approfondies, la mémoire sans trace photographique ou sans Google.
Je ne réclame pas un monde sans Internet : je suis moi-même sur les réseaux et parfois victime de «doomscrolling», ce défilement passif d’images sans but. Les mineurs ne sont pas les seuls concernés : combien de personnes âgées isolées sont piégées dans ce geste et finissent angoissées et perméables au complotisme ?
Pourquoi les politiques s’emparent-ils peu du sujet ?
Beaucoup craignent de passer pour des censeurs et de se mettre à dos la jeunesse. Ils ont tort, les jeunes sont plus lucides qu’on ne le croit. Par ailleurs, une réelle porosité entre décideurs publics et Gafam freine les régulations.
Qui sont vos alliés ?
Il y a ceux qui ont travaillé dans ces Gafam, en sont partis et dénoncent l’arrière-cuisine. On les appelle «lanceurs d’alerte» mais je préfère «repentis», par analogie avec la mafia. Dans quel autre univers des acteurs savent leurs produits toxiques et continuent de les développer, tout en recrutant des «users» toujours plus jeunes ?
Il y a aussi les parents, dont certains ont vécu des drames, qui se constituent en collectifs, comme Algos Victima, pour faire évoluer la loi. Et les enseignants, bien sûr, qui témoignent du recul de l’attention et observent la dette de sommeil des élèves. Les pouvoirs publics leur demandent de traiter le problème sans les soutenir par une régulation adaptée. Mais un professeur face à une industrie d’ingénieurs et de neuroscientifiques décidés à développer nos addictions, c’est David contre Goliath.
Plusieurs jugements contre Meta indiquent que ces entreprises, comme l’industrie du tabac, pourraient entrer dans l’ère de la régulation. Est-ce possible ?
Oui c’est un vrai motif d’espoir. Puisque seule la rentabilité compte à leurs yeux, une jurisprudence assortie de sanctions peut les contraindre à revoir leur rapport bénéfice-risque. Pour l’instant, ce qui leur coûte, c’est de rendre leur modèle plus vertueux. A défaut de pouvoirs publics volontaristes et disposés au rapport de force, je crois à une jurisprudence qui ne leur laisse plus d’autre choix que de légiférer… comme avec le tabac en effet.
Pourquoi la Chine a-t-elle régulé l’accès à Internet ?
Son modèle dictatorial n’est pas un idéal, mais il faut reconnaître un investissement stratégique dans l’avenir de ses enfants. C’est le premier pays à avoir compris que les outils numériques amoindrissaient les capacités cognitives de la jeunesse. A avoir réduit le temps de jeu vidéo dès 2008, voyant cette dépendance comme un problème de santé mentale. Et, bien qu’elle ait produit des applications comme TikTok, elle en a fait pour sa population des outils d’apprentissage plutôt que de captation gratuite de l’attention.
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