Entretien avec Mohamed Chérif Ferjani: A Lyon, « les jeunes tunisiens n’ont plus peur »

J'aime ! Publié le 17 janvier 2011

A lire sur le site de Libélyon, cette interview du trop rare Cherif Ferjani : http://www.libelyon.fr/info/2011/01/a-lyon-les-jeunes-tunisiens-nont-plus-peur.html

A Lyon, « les jeunes tunisiens n’ont plus peur »

MANIFESTATION – Près de deux milles personnes – 800 selon la police – dont beaucoup de jeunes tunisiens, ont manifesté leur joie dans les rues de Lyon, samedi, après la fuite du président Ben Ali. L’un des organisateurs de la manifestation, Mohamed Chérif Ferjani, professeur à l’université Lyon 2, n’a pas ménagé ses efforts pour canaliser l’énergie de ces jeunes manifestants, qui se mêlaient pour la première fois aux vieux militants en faveur des droits de l’homme. Mais Mohamed Chérif Ferjani, ancien prisonnier politique sous Bourguiba et co-fondateur de la section tunisienne d’Amnesty international, est désormais préoccupé par la suite : préparer la mise en place de la démocratie en Tunisie. Entretien.

Samedi, jusqu’à deux milles personnes, dont beaucoup de jeunes, ont défilé dans les rues de Lyon pour exprimer leur joie à la chute de Ben Ali. Comment expliquez-vous que, pour la première fois, tant de jeunes tunisiens ou franco tunisiens ont manifesté ?

Les jeunes tunisiens ont toujours connu la terreur et n’ont jamais pu s’exprimer auparavant. Le régime de Ben Ali avait mis en place tout un réseau pour encadrer la population et la terroriser, y compris à l’étranger. Cela a même été plus pesant pour les Tunisiens de l’immigration, qui avaient peur de représailles sur leur famille restée au pays ou peur d’être ennuyés quand ils rentraient au pays. La preuve : lors de la 1ère manifestation organisée à Lyon le 6 janvier dernier, il n’y avait que des anciens gauchistes qui n’avaient plus rien à perdre, de la génération des militants des années 70 et 80. Mais hier, pour la première fois, nous avons vu des jeunes qui n’avaient plus peur, qui se sentaient libérés. On a vu l’explosion de joie, le désir de parler de ces jeunes qui n’avaient jamais pu s’exprimer.

Quelle a été votre propre réaction à la chute de Ben Ali ?

Je suis un vieux militant, j’ai fait six ans de prison sous la présidence de Bourguiba, à l’époque où Ben Ali était directeur de la sûreté nationale. J’ai passé des dizaines d’années de ma vie à lutter contre ce régime, désespérément, avec la quasi certitude de ne pas voir, de ma vie, ce régime tomber. Mais de mon vivant, j’ai vu que mon combat depuis ma jeunesse n’était pas pour rien. C’est émouvant.

On a le sentiment que tout va très vite…

Le mouvement s’est accéléré. Samedi, nous avions prévu de manifester pour demander le départ de Ben Ali, mais nous avons été pris de court car il est parti dans la nuit. Le mot d’ordre des organisateurs de la manifestation est devenu : « la dictature est tombée, il faut maintenant démanteler les rouages de la dictature et établir les bases d’un véritable système démocratique ».

Car le dictateur est déchu, mais le régime est encore là. Maintenant, il faut travailler pour démanteler les rouages de la dictature. Je suis heureux de voir le symbole, le chef de ce système tomber, mais je pense à demain. Je ne veux pas que les fruits de cette révolution qui n’a pas été violente – la violence a été du côté du pouvoir – soient volés par les ennemis de la démocratie.

La mise en place d’un gouvernement provisoire d’union nationale pluraliste – discutée dimanche – n’est-elle pas une première étape ?

Effectivement. Et il faut que ce gouvernement reflète dans sa composition toutes les sensibilités de la société civile et tous les courants de l’opposition. J’espère aussi qu’on fera une place à la jeunesse dans ce gouvernement provisoire car les jeunes ont joué un rôle décisif dans cette révolution, ils ont fait preuve d’une grande maturité, comme le montrent leurs mots d’ordre : le travail, la liberté, la dignité. Puis très vite, quand le pouvoir s’est opposé à eux, ils ont réclamé le départ de Ben Ali, la fin de la corruption. C’est donc resté un mouvement d’inspiration profondément démocratique.

Mais il faut aussi mettre en place un code électoral fondé sur la proportionnelle pour éviter toute dérive. Car la proportionnelle oblige tous les courants à composer les uns avec les autres ; personne ne peut avoir le pouvoir à lui tout seul. Aucun courant aujourd’hui dans la société tunisienne ne peut avoir à lui seul la majorité absolue.

Que pensez-vous de ceux qui sont inquiets du retour du leader du mouvement islamiste et craignent que les islamistes gagnent les élections ?

Avec un système à la proportionnelle, les islamistes ne pourront pas faire grande chose. En Jordanie  en 1984, les islamistes ont fait 40%, ils étaient de loin le plus grand parti. Le roi de Jordanie leur a demandé de former le gouvernement mais en trouvant des alliés pour avoir la majorité absolue. Quand on doit avoir des alliés, on sort de l’idéologie et on commence à faire de la politique. C’est ça l’apprentissage de la démocratie : tenir compte des autres, savoir qu’on n’est pas tout seuls, ni dans la société, ni dans le champ politique, et ne pas accaparer tous les pouvoirs. Surtout dans une période de transition vers la démocratie, la proportionnelle est nécessaire.

Car si on va à l’élection avec le code électoral mis en place par Ben Ali pour garder tous les pouvoirs pour son parti, on va vers une catastrophe à l’algérienne, quand le FIS s’est retrouvé devant le FLN qui avait maintenu un code électoral favorisant la concentration de tous les pouvoirs parce qu’il pensait en profiter. Il ne faut pas recommencer la tragédie algérienne.

Quelles peuvent être selon vous les bases d’un système démocratique en Tunisie ?

Face aux islamistes, il faut une force politique progressiste soucieuse de garder les acquis modernistes de la Tunisie, en matière de droit des femmes, de sécularisation, de liberté de conscience, etc., et de les développer. Pour cela, les appels lancés par les avocats et leur bâtonnier – en faveur d’un véritable Etat de droit -, et surtout le programme proposé samedi par l’Union générale des travailleurs tunisiens me paraissent une bonne base.

Etes-vous favorable à un procès de Ben Ali qui a fui en Arabie Saoudite ?

Bien sûr ! Surtout quand on voit le mal que continuent à faire ses agents dans le pays : les dizaines de morts de ces derniers temps. Ce n’est pas à la population de se faire vengeance, comme elle a malheureusement pu le faire avec le directeur des services de la Sûreté de Ben Ali. C’est à la justice de mener un travail d’enquête, d’établir les preuves des crimes, des vols, de la corruption et de juger lors d’un procès juste, équitable, respectant les droits de la défense et les principes des droits de l’homme.

Que pensez-vous de ceux qui craignent une contagion du mouvement de révolte des jeunes tunisiens au Maghreb et dans les pays arabes ?

Hier un jeune chômeur s’est immolé en Algérie, de jeunes chômeurs ont fait un sit in en Jordanie pour réclamer la même chose que les Tunisiens. A Rabat, on a interdit qu’une manifestation de solidarité aille à l’ambassade de Tunisie. Il y a donc un rôle d’exemplarité du mouvement en Tunisie qui est repris et inspire ailleurs. Partout où le chômage des jeunes – et des jeunes diplômés – vient s’ajouter aux humiliations, à l’absence de liberté et à l’arrogance d’une mafia au pouvoir qui pille les richesses du pays, peut naître un mouvement de ce type là. Pour moi c’est une bonne chose !

J’espère que ce qui s’est passé en Tunisie inspirera les mouvements qui luttent partout contre les régimes autoritaires et corrompus. Car ces régimes-là sont le terreau sur lequel se développe l’intégrisme. Quand règnent l’autoritarisme, l’absence de liberté et la corruption, que reste-t-il aux gens ? Les mosquées. Que reste-t-il aux jeunes sans espoir, humiliés, écrasés, baillonnés ? Le suicide ou le recours à la violence et au terrorisme.  Ce qui est frappant en Tunisie, et il faut que les pouvoirs le comprennent, c’est que les jeunes ont retourné la violence contre eux. Ils se brûlent, s’immolent par le feu. Au lieu de succomber à la tentation du terrorisme.

Recueillis par Anne-Caroline JAMBAUD

Tags : , , , , , , ,

2 commentaires sur Entretien avec Mohamed Chérif Ferjani: A Lyon, « les jeunes tunisiens n’ont plus peur »

  1. shop for blazers womens

    The actual demonstration connected with publication content features econometadocs » soma prescription the actual unabridged report and also part of guide guide. Firm reps won’t verbally promote the new utilize, with out promotions ought to be within the magazine.

Commentaires fermés.