Les Français et les jeunes

Questions de société Publié le 1 avril 2011

Le rapport 2011 « Les Français et les jeunes » de l’Afev vient de paraitre. J’ai été invitée par l’Afev à commenter cette enquête, comme une vingtaine d’autres personnalités de la vie publique. C’est le troisième exercice du genre pour l’Afev (Association de la Fondation Étudiante pour la Ville) , en partenariat avec L’étudiant, Libération et RTL. A la barre, un Observatoire de la jeunesse solidaire dont cette enquête « Les Français et les jeunes », parrainée par la sociologue Cécile Van de Velde, spécialiste de la jeunesse, des parcours de vie et des politiques publiques en Europe, est le matériau essentiel.

À l’examen des résultats de son rapport 2011,  l’Afev met en avant trois principales conclusions :

  • Il n’y a pas une mais plusieurs jeunesses, 85% des Français ont le sentiment que les inégalités sociales entre les jeunes se sont creusées au cours des dernières années ;
  • Une « double peine sociale » pèse sur les jeunes des quartiers populaires, puisque ce sont eux qui subissent en premier lieu ce creusement des inégalités, et de surcroît, souffrent d’un regard extrêmement négatif de la population française, à peine 4 français sur 10 disent ainsi avoir un regard positif sur ces jeunes ;
  • Enfin, une envie des français de se réconcilier avec la jeunesse, 95% des personnes interrogées estimant que les enjeux liés à la jeunesse doivent constituer l’une des priorités de la prochaine présidentielle.

Vous pouvez retrouver l’intégralité du rapport 2011 ici : Rapport 2011 Observatoire de la jeunesse Solidaire ainsi que le site Officiel de l’Observatoire Afev de la jeunesse solidaire et ma contribution à cette enquête : Réaction Najat Vallaud-Belkacem

 

« Une perception encore très négative de la capacité des jeunes à se prendre en main »

Najat Vallaud-Belkacem
Adjointe au maire de Lyon, chargée des grands événements, de la jeunesse et de la vie associative
Conseillère générale du Rhône

Afev : Que pensez-vous du décalage de perception des Français à l’égard des jeunes en général et des jeunes issus des quartiers populaires ?
Najat Vallaud-Belkacem : Ces chiffres illustrent un paradoxe persistant, et qui semble s’approfondir d’année en année : le consensus est très large pour reconnaître la gravité de la crise sociale que traverse la jeunesse, et l’enjeu majeur que cela représente pour le pays, et en même temps, on constate un refus assez net de toute politique spécifique d’amortisseur social ou de réduction directe des inégalités, perçue comme une forme d’assistanat qui aggraverait encore la situation.
C’est un paradoxe de l’opinion qui joue sans doute un rôle assez important dans le blocage des politiques publiques en direction de la jeunesse. Il y a une perception encore très négative, chez les Français, de la capacité des jeunes à se prendre en main. Dès qu’il s’agit du monde étudiant, en revanche, la tendance s’inverse : on sent bien que la notion de mérite, et donc d’équité républicaine devant l’effort, est très présente dans cette perception de la situation.

Plus de trois quarts des Français interrogés estiment que les jeunes sont « un atout pour la société », qu’ils sont « créatifs et inventifs » et « s’adaptent facilement ». Pour autant, les inégalités persistent entre eux, et les Français les accusent d’être peu investis dans la vie sociale et locale. Qu’en pensez-vous ?
NVB : Là-encore, je constate une profonde inadéquation entre les qualités que l’on reconnaît volontiers à la jeunesse d’une manière générale, et la place qu’on lui accorde concrètement dans la société. C’est une forme d’hypocrisie collective. Ne pas considérer la jeunesse comme notre principal levier pour construire la société de demain n’est pas seulement une injustice, mais constitue un immense gâchis sur le plan économique et social, mais aussi sur un plan politique et culturel, au sens le plus large.
L’essentiel des choix stratégiques, notamment, qui auraient dû préparer la France à devenir une société de la connaissance basée très largement sur un haut niveau d’éducation, d’enseignement et de formation n’ont pas été faits depuis plusieurs décennies. Les jeunes en sont parfaitement conscients lorsqu’ils s’inquiètent, par exemple, de ce que valent leurs diplômes, ou du sort qui leur est réservé dans les entreprises, en début de carrière.
Nous parlons en effet d’une génération qui, globalement, a fait des études, obtenu des diplômes, fait un certain nombre de sacrifices pour s’adapter aux « réalités » et qui, aujourd’hui, n’arrive pas à accéder au marché du travail, ne parvient pas à s’installer et à progresser socialement, ne peut pas se loger convenablement, et n’entrevoit qu’une perspective de déclassement pour la suite : santé, éducation des enfants, pouvoir d’achat, retraites. On comprend, que dans un tel contexte, les jeunes sachent faire preuve de créativité et de souplesse… mais cela explique aussi une certaine forme de réticence à s’investir dans une société qui, elle-même, ne lui fait pas entièrement confiance lorsqu’il faut passer à l’acte.

La quasi-totalité de l’échantillon souhaite faire de la question de la jeunesse l’un des enjeux majeurs de la prochaine présidentielle. Selon vous, la sphère publique est-elle déconnectée de la jeunesse ?
NVB : A Lyon, je pilote la politique municipale en direction des jeunes, notamment à travers un réseau très dense et très actif de 28 MJC et Centre Sociaux, dont beaucoup sont implantés dans des territoires prioritaires pour la politique de la ville. C’est-là que se font les expérimentations tous les jours. J’encourage toutes les initiatives innovantes, car personne ne détient la bonne recette pour sensibiliser les jeunes, et faire reculer les inégalités. Nous sommes nombreux à agir ainsi au niveau local, avec les moyens dont nous disposons, mais ce qu’il faut surtout pour construire une politique de la jeunesse à la hauteur des défis, c’est un minimum de constance dans le cap fixé au niveau de l’Etat.
Cette improvisation permanente, cette instabilité chronique des objectifs à réaliser, cette incapacité à tenir plus de deux ou trois mois un engagement avant d’en prendre d’autres, parfaitement contradictoires les uns avec les autres, restera d’ailleurs comme une signature du sarkozysme comme mode de gouvernance. On sait ce que cela donne pour les services de l’Etat et les grands corps de la fonction publique, dans presque tous les domaines. On sait moins les conséquences désastreuses que cette façon de faire peut avoir sur les acteurs de terrain, et notamment les associations – qui ont à peine le temps d’investir dans la mise en œuvre d’une action qui leur a été confiée que les financements ont disparu pour aller financer une nouvelle priorité.
Toutes les associations qui œuvrent dans le domaine de la jeunesse me le disent tous les jours : les mesures, les plans, les dispositifs, les expérimentations, les annonces ne cessent de se succéder et de se remplacer, et avec elles les lignes de crédit. Moi aussi, je suis pour l’expérimentation et l’innovation sociale, mais pas au point de substituer cette méthode à toute autre forme action publique, notamment une politique gouvernementale responsable fixant un cadre et tenant ses engagements.
A l’échelle des villes, départements et régions, nous faisons beaucoup, mais nous ne pouvons nous substituer à l’Etat, pour des raisons financières mais aussi pour des raisons de principe – ne serait-ce que pour assurer une égalité de traitement sur le territoire national. Dans ce contexte, oui, bien sûr, la jeunesse doit être au cœur de l’agenda politique des prochaines années : il faudra être capable d’imposer un débat à la bonne hauteur de vue, pour que les solutions à mettre en œuvre soient à la mesure des enjeux.

 

 

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