« Je crois profondément dans le rôle de l’école » – Entretien au Café Pédagogique

Entrée de l'Ecole jour de vote - © Razak
Droits des femmes Publié le 9 novembre 2013

En ce début novembre 2013, Najat Vallaud-Belkacem a accordé un entretien au Café Pédagogique. La Ministre des Droits des femmes a été notamment interrogée sur les ABCD de l'Égalité.

Retrouvez ici cet entretien au Café Pédagogique :

Dans le cadre de votre action en faveur de l’égalité entre femmes et hommes et de la lutte contre les stéréotypes, quelle est votre attente à l’égard du monde enseignant ?

Quand on a pour ambition d’œuvrer à l’égalité réelle (et pas seulement en droit) des femmes et des hommes, on comprend vite que la réponse ne peut pas être seulement la correction ou la compensation des inégalités. Si on veut que ça change pour les générations à venir, il faut compléter ce travail de correction par un travail de prévention des inégalités. Et la meilleure façon de prévenir la formation des inégalités, c’est de lutter dès le plus jeune âge contre les stéréotypes, contre un certain nombre de représentations qui figent les rôles des filles et des garçons, de manière inégalitaire. Ce travail doit se mener dans la société de manière générale, à travers les médias par exemple qui sont un vecteur de représentation sociale très important , mais aussi et surtout a l’école ou les enfants apprennent tant.

Les études démontrent qu’inconsciemment, les enseignants reproduisent un certain nombre d’attentes et de comportements différenciés à l’égard des filles et des garçons, qui contribuent à développer chez ces derniers des caractéristiques, des compétences, et des appétences, qui ne sont pas les mêmes. On voit bien par exemple qu’on ne tolère pas la même chose des filles et des garçons : on va accepter davantage l’indiscipline des garçons, et davantage assigner les filles à un comportement plus sage, un travail plus soigné. Cela n’est pas sans conséquences au final : les garçons ont de bien moindres résultats que les filles en lecture, par exemple : peut-on s’en satisfaire ? C’est une perte de chance, pour eux. Et les filles intériorisent le fait d’être en retrait ou l’idée que l’ambition n’est pas une qualité bienvenue pour elles. Ça n’est pas mieux.

La première des exigences que nous nous sommes donc fixée, c’est de former les enseignants à mieux appréhender la question de l’égalité filles-garçons dans leur façon d’interroger, d’accompagner ou d’interagir avec les élèves. C’est l’objet des modules égalité filles-garçons que nous avons veillé à introduire dans les nouvelles formations aux enseignants désormais prodigués par les écoles supérieures du professorat et de l’éducation. Les ESPE commencent à fonctionner depuis la rentrée. Je souhaite que les modules sur l’égalité filles-garçons n’y soient pas une option, mais un enseignement systématique. C’était l’intention du gouvernement et celle du Parlement, qui a voté cette loi sur la refondation de l’école, avec la volonté que l’enseignement consacré à l’égalité fille-garçon soit un élément essentiel de la formation.

Mais l’école peut-elle apporter seule de tels changements ?

Bien sûr, tout ne repose pas sur l’école ! Mais je crois profondément dans le rôle de l’école. Quand on met bout à bout toutes les années passées sur les bancs de l’école, on voit bien qu’un comportement répété de la part de plusieurs professeurs, à l’égard d’une petite fille ou d’un petit garçon, finira forcément par être profondément intériorisé. Donner davantage la parole aux garçons qu’aux filles ou créer plus d’interaction avec eux, sur 18 années, cela contribue à forger une personnalité – et ça explique que les garçons manifestent plus d’assurance personnelle avec des résultats scolaires pourtant en moyenne moins bons. Cette personnalité que les unes et les autres se forgent va compter énormément quelques années plus tard lors des choix d’orientation mais aussi sur le marché du travail : on estime ainsi que lors d’un premier entretien d’embauche, à profil égal,  les jeunes femmes n’oseront négocier leur salaire à la hausse que dans 7% des cas contre 57 % pour les jeunes hommes. Les phénomènes d’autocensure et de projection de soi-même expliquent beaucoup des inégalités professionnelles que l’on rencontre encore. Tout comme l’insuffisante mixité dans les filières de formation et les métiers qui, là encore, est le résultat de représentations du monde trop figées dans les têtes des unes et des autres.

Vous avez lancé l’ABCD de l’égalité à l’égard des élèves. Ce dispositif sera-t-il accompagné d’une action de formation pour les enseignants ?

Autre module en effet, cette fois-ci à l’attention des enfants eux-mêmes : les ABCD de l’égalité. Ils sont mis en œuvre cette année de façon expérimentale dans 600 écoles de dix académies avant d’être généralisés si les résultats de l’évaluation que nous menons sont satisfaisants. L’idée est celle d’un apprentissage de l’égalité entre filles et garçons, de la maternelle à la fin du primaire, que l’enseignant,  à l’aide d’outils pédagogiques adaptés qui lui sont fournis, pourra introduire au moment qui lui semblera le plus propice. Ce peut être par exemple pendant le cours d’éducation physique et sportive, qui se prête bien aux questions d’appropriation de l’espace public ou de confiance en soi, ou pendant le cours de dessin ou encore d’histoire… les outils, qui sont à disposition sur le site du CNDP, ont été forgés par un comité scientifique qui s’est beaucoup appuyé sur les expériences que de nombreux enseignants avaient déjà développées sur le terrain. Nous avons mis en place un dispositif de formation complet des enseignants eux-mêmes qui sont désormais prêts à utiliser ces nouveaux outils avec leurs élèves. Les retours dont je dispose montrent que ces formations donnent satisfaction et qu’il y a un vrai engouement sur le terrain. Un site internet ( cndp.fr/abcd-de-l-egalite ) animé par une spécialiste que nous avons désignée ensemble avec Vincent Peillon, Nicole Abar, nous permet d’avoir un rendu d’expérience, des retours de pratiques, des échanges aussi, ou encore de répondre aux questions des parents, qui peuvent légitimement se demander ce qu’on apprend à l’école. Nous travaillons en toute transparence.

Quels objectifs vous donnez-vous, dans la conduite de cette action avec le monde éducatif ?

Même si ce n’est pas toujours aisé sur un sujet aussi diffus que celui-là, j’aime bien en effet me fixer des objectifs clairs et pouvoir évaluer nos progrès. Ces réformes entreprises dans le domaine scolaire ont un double objectif : œuvrer d’abord à une plus grande égalité professionnelle: nous pourrons notamment en mesurer les effets sur l’amélioration de la mixité professionnelle, qui par ailleurs devient un des axes centraux du nouveau service public d’orientation qui voit le jour. Prévenir ensuite  les comportements violents ou sexistes par l’apprentissage du respect entre les sexes. Nous relançons en ce moment une enquête sur les violences faites aux femmes qui désormais fera régulièrement le point sur les évolutions en la matière. L’ambition est que ce travail sur le plus jeune âge produise en quelques années des résultats tangibles.

Avez-vous l’assentiment des associations de parents et des syndicats sur ces questions ?

Oui, globalement, ce projet est bien compris. Tous les acteurs éducatifs ont conscience que notre école doit donner toutes leurs chances aux individus et donc lutter contre tous les conditionnements qui les freinent et les enferment.

Les parents sont bien plus conscients de ces problèmes qu’on ne le croit, notamment quand ils ont une fratrie, et qu’ils constatent qu’il y a beaucoup plus d’auto-censure chez leur fille que chez leur garçon. Nous avons rencontré les associations de parents qui partagent ces objectifs.

Il y a parfois des résistances. Mais il faut se garder d’accorder plus d’importance qu’elles n’en ont aux réactions plus bruyantes que représentatives. Il faut bien distinguer, en particulier, les réactions d’instrumentalisation, provenant des tenants de la « Manif pour tous », qui essaient de faire peur avec une soi-disant « théorie du genre », et les interrogations légitimes de parents curieux, auxquels nous répondons par la plus grande transparence sur ce qui est fait.

Ces réactions violentes semblent pourtant se faire l’écho d’une inquiétude profonde dans l’opinion, celle d’une confusion des genres, d’une indifférenciation entre les sexes.

Nous ne cherchons évidemment pas à nier la différence des sexes ou à détruire toute catégorisation. D’ailleurs, la catégorisation du monde par sexes est  utile : elle aide à s’identifier, à se reconnaître, à trouver sa place dans la société. Mais il y a des catégorisations outrancières qui constituent une perte de chances pour les individus, en les cantonnant dans un cadre trop rigide.  Et ce sont celles-là que nous interrogeons, pour offrir le maximum de chances aux individus.

Il y a des moments plus ou moins faciles pour expliquer cela, c’est vrai qu’en période de crise économique et sociale comme aujourd’hui, il peut y avoir la tentation de se replier sur des cadres connus, de s’enfermer dans des identifications traditionnelles, héritées, habituelles donc rassurantes. La lutte contre les stéréotypes, qui  interroge  l’univers des gens, peut alors, pour les plus inquiets, sembler malvenue et entraîne parfois une réaction de « protectionnisme » sociétal : « Pourquoi remettre en cause  nos cadres  maintenant, alors qu’on est déjà inquiété par tant d’autres choses ? » Je peux entendre cette réticence..

Cela doit nous pousser à être vigilants mais aussi « entraînants » dans le combat pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Il y a des moments où il faut savoir s’arrêter un instant pour faire consensus. Si on s’écoute, entre acteurs des Droits des femmes, on voudrait toujours aller plus vite sur le chemin de l’égalité entre femmes et hommes. Simplement, il ne faudrait pas qu’à un certain moment, sur ce chemin, on se retourne et qu’on se rende compte qu’on est juste entre nous, et que l’opinion ne nous a pas suivis. C’est un travail de pédagogie et  de conviction.

Les inégalités entre femmes et hommes sont-elles constitutives de la société au point qu’on ne puisse pas y renoncer ? Les préjugés ont-ils le rôle de repères structurants jusqu’à en devenir invisibles ?

Il y a en effet, dans toute la société, une sorte d’illusion d’égalité, qui vient parfois d’une certaine méconnaissance de la réalité, mais aussi, et il ne faut pas le négliger, du fait que les gens peuvent trouver leur compte dans une organisation sociale qui, à certains égards, leur convient bien. C’est ce qui rend le combat pour l’égalité ou pour les droits des femmes très difficile : on doit dépenser beaucoup d’énergie à convaincre les gens qu’il y a un problème avant même de se mettre à le résoudre !

C’est ce qu’on retrouve à l’école : comme il est acquis pour tout le monde que l’école est mixte, on a l’impression d’une complète neutralité sur ces questions. Or nous avons suffisamment de recul maintenant pour comprendre  que derrière la neutralité se cache souvent une discrimination inconsciente, et que l’égalité, loin d’être spontanée, doit se penser. Contrairement à la question de la lutte contre le racisme, dont les gens semblent avoir bien pris conscience, (ce qui n’empêche d’ailleurs pas les régressions…) l’égalité filles-garçons ne se pense pas encore assez.

Peut-on parler d’une augmentation du sexisme dans notre société ?

Le sexisme ne progresse pas mais il ne disparaît pas non plus et il devient parfois plus violent. Je ne sais pas s’il est plus apparent, si on le voit davantage et si on le dénonce davantage parce qu’il nous devient plus intolérable – ce qui serait le signe assez encourageant d’un plus grand rejet des inégalités dans notre société. Ou bien, si nous ne sommes pas dans une espèce de « crise de croissance » d’une société qui, en marche vers plus d’égalité, se trouverait à un moment de flottement, en perte de repères, ce qui créerait des tensions voire la tentation de régressions, ce qu’on appelle le backlash, et qui se manifesteraient par un accroissement des actes sexistes? Ce qui est sûr je crois, c’est qu’on va vers du mieux et que cela met la société sous tension ; certains se demandent où est leur nouvelle place, leur nouveau rôle. C’est dans ces circonstances qu’on a besoin d’acteurs vigilants : l’histoire l’a montré, le progrès vers l’égalité n’est jamais linéaire.

Vous êtes aussi en charge de la lutte contre l’homophobie et les LGTB-phobies : progresse-t-elle dans le milieu scolaire ?

Cela existe bien sûr, et c’est source de grande souffrance pour les élèves concernés. Ce dont je suis sûre, c’est que la meilleure façon d’aborder ces questions est d’ouvrir plus grand la porte des établissements scolaires à des associations agréées et compétentes pour parler de ces sujets et pour mener des interventions contre l’homophobie en milieu scolaire. J’ai eu l’occasion d’en voir un certain nombre fonctionner, et sur des sujets qui peuvent parfois mettre mal à l’aise les enseignants, sur les questions d’orientation sexuelle et plus largement d’éducation à la sexualité, les meilleurs interlocuteurs sont les associations.

Tous ces sujets ont fait et font l’objet de vives controverses : est-ce le signe d’une vraie réflexion de la part de l’opinion publique ? 

C’est possible. On voit par exemple que le PACS n’a jamais été autant soutenu que lors des débats sur le mariage pour tous, alors que la discussion avait été vive quelques années plus tôt lorsqu’il avait été adopté. Les débats virulents d’aujourd’hui préparent peut-être plus de sérénité pour l’avenir, sur ces questions. De toute façon, nous sommes un pays qui aime le débat et c’est tant mieux: on ne peut pas avancer seulement entre gens convaincus de ce qu’il faut faire. Un responsable politique doit convaincre et pour cela faire comprendre son propos.

Vous-même, en un sens, vous êtes emblématique du dépassement des déterminismes sociaux : cela a-t-il déterminé vos convictions politiques ?

Je ne me suis jamais appuyée sur mon expérience personnelle pour faire de la politique. J’ai la chance de n’avoir jamais été victime de discrimination : si je m’appuyais sur mon propre vécu, je ne m’intéresserais pas à ces questions. J’estime que faire de la politique, c’est savoir s’identifier à tout le monde et porter les projets de société qui vous semblent justes, pas se référer à soi ou à sa propre expérience, forcément réductrice.

Quel message adresseriez-vous aux enseignants ? 

Ils ont de l’or entre les mains : leur confier ce bien précieux de l’apprentissage de l’égalité entre les filles et les garçons, c’est leur confier la construction de la société de demain à l’aune de valeurs essentielles. C’est une marque de confiance, une manière de leur dire : vous êtes en capacité de contribuer à faire des citoyens non seulement libres et éclairés, comme vous le faites déjà, mais aussi égaux.

Peut-on espérer aussi un progrès de l’égalité dans l’institution ?

Il y a encore des choses à faire, de ce point de vue et c’est pourquoi le ministère de l’Éducation nationale s’est donné une feuille de route pour cela, dont il rendra compte au prochain comité interministériel aux droits des femmes. Mais nous avons déjà ces derniers mois réalisé de gros progrès: voyez par exemple le principe de parité que nous avons introduit dans les instances de gouvernance de l’Université, (loi enseignement supérieur) c’est absolument inédit, aucun autre pays ne l’a fait. La parité entre aussi dans l’organisation du système scolaire, dans le conseil supérieur des programmes, le Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative ou encore le Conseil national d’évaluation du système scolaire. Ce sont des choses qui vont durablement marquer de leur empreinte et faire évoluer la société.

 

Propos recueillis par Jeanne-Claire Fumet – Café Pédagogique

 

 

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