“Pour le RN, l’arabe est tout juste bon à travailler dans l’arrière-cuisine de notre économie” – Entretien dans l’Express

Citoyenneté Populismes Publié le 1 juillet 2024

Grand entretien. L’ancienne ministre de l’Éducation nationale, cible des attaques du Rassemblement national, appelle les républicains à se rassembler contre l’extrême droite au second tour des législatives.

L’Express : Le Rassemblement national est arrivé en tête, largement même, loin devant le bloc macroniste et le Nouveau Front populaire. Quelle analyse faites-vous de ce premier tour des législatives anticipées ?

Najat Vallaud-Belkacem : Sauf sursaut donc, pour la première fois dans l’histoire de notre pays, l’extrême droite pourrait arriver au pouvoir autrement que dans les fourgons de l’occupant. Il y a désormais plus de 300 triangulaires à venir. Plus de 300 cas dans lesquels l’absence de désistement clair contre l’extrême droite vaudra soutien à celle-ci. J’en appelle aux électeurs de la majorité, aux déçus de la gauche, aux centristes, aux républicains sincères : ne laissez pas notre pays basculer. Le temps n’est pas aux états d’âme. Soutenons partout le candidat arrivé deuxième pour battre le RN. C’est ce que fera la gauche. Rien n’est perdu. Notre responsabilité est désormais de rassembler tous les républicains. Les Français peuvent changer de politique sans sauter dans l’inconnu ni renier les valeurs de notre pays.

La vérité, c’est que le président ne dit presque rien ou en tout cas rien de très clair. Et ses troupes, elles, répondent façon puzzle : le front républicain au cas par cas n’est pas à la hauteur de l’enjeu. C’est désormais aux Français eux-mêmes de ne pas laisser une poignée d’aventuriers de la haine transformer leur pays en un gigantesque pugilat de ressentiment entre ses citoyens. Puissent les vrais patriotes tenir bon et défendre nos valeurs d’ouverture et de progrès.

En prenant exemple sur vous, le député sortant RN Roger Chudeau, putatif ministre de l’Éducation nationale de Bardella, a déclaré qu’un membre du gouvernement ne pouvait pas être binational car cela posait un “problème de double loyauté ». Qu’avez-vous ressenti ?

Je n’ai pas été fondamentalement surprise. Ce procès en illégitimité permanente, je l’ai subi toute ma vie. Aux yeux de l’extrême droite, le français d’origine étrangère n’est jamais assez intégré, même quand il est ministre de la République ! Pour eux, le binational ne sera jamais digne d’être ministre, parce que l’arabe est tout juste bon à travailler dans l’arrière-cuisine de notre économie. Je l’ai vécu comme un insupportable procès en déloyauté fait à des millions de Français, d’autant plus insupportable de la part de patriotes de papier vendus aux intérêts d’une puissance qui agresse militairement l’Europe. Les fantasmes racistes de M. Chudeau montrent en réalité que ce parti n’aime pas les enfants de France et déteste le pays qu’il prétend diriger. Ses propos montrent le vrai visage de ce que serait l’extrême droite au pouvoir, dont la tentative de normalisation de M. Bardella pendant les débats n’aura pas tenu plus de 2h ! Ils sont un violent retour à la réalité : le RN, c’est le parti de l’exclusion nationale, le parti de la France qui ne s’aime pas, le parti de la haine de la République… La nouveauté, c’est que ces idées sont désormais aux portes du pouvoir.

“Jordan Bardella considère qu’être binational, c’est être demi-français”

À qui la faute ?

Dans toute société, il y a des pulsions qui consistent à s’en prendre aux autres, à l’étranger de surcroît, quand on n’est pas satisfait de son sort. La recherche du bouc émissaire est un réflexe ancien et présent partout dans l’Histoire. La responsabilité et l’honneur de la politique, c’est de le combattre. Les responsables politiques, médiatiques, intellectuels, font-ils ce qu’il faut pour réguler ces pulsions, empêcher qu’elles s’ancrent et se confortent ? Non. C’est là le principal échec ces dernières années. Ce qui est curieux c’est que toutes les études longues montrent qu’il y a en réalité de moins en moins de racistes. Mais les gens qui tenaient des propos de cet acabit-là autrefois le faisaient au bistrot : ils disaient “il y a trop d immigrés, trop d arabes” comme ils disaient “toutes des salopes” ; ce n’était pas très raffiné, mais ce n’était pas un programme politique. Sauf que des entrepreneurs politiques, des médias, des capitalistes, ont décidé d’en faire une offre politique et médiatique. Leur responsabilité est considérable. C’est ainsi qu’alors que les gens sont en réalité de plus en plus ouverts aux autres, exposés aux mariages mixtes et au métissage, plus féministes que par le passé etc., le backlash est bruyant et il fait vendre, parce qu’il y a tout simplement des gens qui misent dessus.

Mais que répondez-vous à Jordan Bardella qui souhaite “empêcher” des Français ayant une autre nationalité d’occuper “des emplois extrêmement sensibles” ?

C’est un scandaleux procès. M. Bardella, lui-même petit-fils de migrants italiens et arrière-petit-fils d’un travailleur immigré algérien, considère qu’être binational, c’est être demi-français. C’est faux. C’est un parcours de vie, que l’on n’a souvent même pas choisi. Il crache ainsi sur ces millions de Français, dont certains ont fait l’Histoire nationale. Les reculades hypocrites de Mme Le Pen, qui se prétend “estomaquée” par les propos de son collègue Chudeau, ne sont qu’une sinistre comédie. Comme lorsqu’elle fait mine de “découvrir” un de ses candidats ou partisan qui effectue un salut nazi. M. Chudeau n’a dit tout fort que ce que la proposition de loi de janvier 2024 signée par Mme Le Pen et tous les députés du RN disait sur les binationaux en janvier dernier, dans une indifférence coupable.

Dans ce texte, l’intention du Rassemblement national, c’est bien de purger l’administration, les fonctions gouvernementales, mais aussi les “entreprises chargées d’une mission de service public”, de tous ceux qu’ils considèrent comme des Français de seconde zone. On ne parle pas de quelques individus sur des postes sensibles, mais potentiellement de dizaines de milliers de Français qu’on veut priver du droit de construire leur avenir dans la République. C’est le feu vert à une traque de tous ceux qui ne leur ressemblent pas, qui n’auront jamais la bonne origine, la bonne religion ou bonne couleur de peau. C’est un rappel brutal que l’assignation identitaire dans les mots sera suivie de la discrimination et la contrainte en actes s’ils arrivent au pouvoir. Avec des Français et des demi-Français, et des quarts de Français, et une nationalité à points, et des enfants de France élevés dans nos écoles à qui on dira qu’ils ont des devoirs mais pas de droit de citoyens.

Et pourtant, la montée du RN semble inexorable. La raison s’achève, sous le poids du “on n’a pas essayé”. Comment expliquer cela ?

Cet argument me semble fou… Personne n’a jamais essayé non plus de sauter d’un avion sans parachute, est-ce une raison pour le faire ? Mais je veux aussi rappeler qu’il est faux. Ce pays a déjà connu l’extrême droite au pouvoir dans son Histoire et en a payé le prix, celui de la trahison de ses intérêts nationaux, de la lâcheté face à ses adversaires, de la discrimination et de l’exclusion des “mauvais français” de l’espace public, jusqu’à l’extrême. Les racines idéologiques sont les mêmes. On a déjà essayé l’extrême droite en responsabilité de collectivités, qui s’en prend à la solidarité et à la culture pour tous en coupant les subventions, veut trier les enfants à la cantine selon l’origine de leurs prénoms, et abandonne toujours les milieux populaires à leur sort. On a déjà connu les députés d’extrême droite voter contre toutes les mesures de hausse des salaires et de soutien au pouvoir d’achat proposées par la gauche depuis 2022. Si vous pensez qu’ils ne feront pas demain ce qu’ils ont toujours fait hier, vous vous trompez. Si vous pensez que la discrimination envers les Français d’origine étrangère ne vous concerne pas, regardez autour de vous : quand il en a fini avec les immigrés, un régime illibéral d’extrême droite s’attaque à nos droits collectifs, à la solidarité qui profite au plus grand nombre, à la justice impartiale ou à l’éducation émancipatrice qu’il veut caporaliser, aux journalistes dont ils ne supportent pas l’indépendance, aux associations et aux contre-pouvoirs démocratiques.

Plus concrètement, la politique pro-Kremlin du RN et la défaite de l’Ukraine auraient de graves conséquences économiques dont tous les Français paieraient le prix. Leur politique fiscale injuste ne profiterait pas aux milieux populaires. Croyez-vous que le chômage baissera avec le slogan “un chômeur = un immigré de trop”, quand les investissements en France ou nos exportations cesseront à cause de ceux qui prétendent fermer les frontières ? Croyez-vous qu’on luttera contre des déserts médicaux par plus de discrimination, alors que l’hôpital public s’effondrerait sans les 10 % de praticiens étrangers qui y sauvent des vies ? Et si on se met à faire des files de priorité à l’hôpital comme à la douane, français, européens, étrangers ? Le rejet puissant d’Emmanuel Macron et de sa politique, que je partage, ne doit pas conduire les Français à voter contre leurs intérêts.

“Quand on allume la télévision, pas un jour ne passe sans qu’une parole raciste ne soit prononcée” N’est-ce pas un peu simple de dire que sept ans d’Emmanuel Macron ont amené à cela ? Les partis républicains, de gauche et de droite, portent aussi une responsabilité.

Le sentiment que les responsables politiques ne répondent pas suffisamment aux attentes, le repli dans l’abstention ou le rejet de certaines élites sont anciens, c’est vrai. Le RN y trouve un puissant carburant à son ascension. La montée des inégalités et de l’exclusion dans une société prospère suscite la légitime colère des Français. Mais tous les gouvernements n’ont pas mené la même politique d’affaiblissement des services publics – le patrimoine de ceux qui n’en ont pas, d’injustice fiscale ou de régression de notre modèle social que l’actuel président de la République, digne héritier du libéralisme économique des années Sarkozy. Les déserts médicaux ne sont pas apparus avec l’accueil de demandeurs d’asile ! La gauche n’a pas toujours été à la hauteur et a fait des erreurs, mais avec François Hollande, nous avions renforcé les moyens de l’éducation, de la culture, rétablie les comptes sociaux sans ponctionner les Français, fait face au terrorisme sans laisser la société basculer dans la haine. Je regrette que le travail sur l’intégration lancé par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault ait été tué dans l’œuf par son ministre de l’intérieur Manuel Valls, et d’autres. Mais il est vrai que la banalisation de l’extrême droite est ancienne. Je pense au discours de Grenoble en 2010, au débat sur l’identité nationale, à la récente loi sur l’immigration votée par Renaissance et le RN. Les républicains sincères doivent pouvoir débattre des politiques d’immigration, d’intégration et de sécurité en s’appuyant sur des réalités chiffrées et des valeurs, pas en instrumentalisant les peurs et les fantasmes ou en reprenant le vocabulaire de l’extrême droite ! Le naufrage actuel est aussi celui du débat médiatique.

C’est-à-dire ?

Je pense à sa saturation par les mots et les obsessions de l’extrême droite, qui a bien compris comment se menait la bataille culturelle, aux chaînes d’opinion qui se jettent sur le moindre fait divers dès que son auteur a un nom à consonance étrangère, comme si la délinquance ou les violences sexistes et sexuelles avaient une couleur de peau, aux injonctions faites aux musulmans qu’on essentialise pour qu’ils se désolidarisent du terrorisme… Quand on allume la télévision, pas un jour ne passe sans qu’une parole raciste ne soit prononcée. Et certains commentateurs préféraient parler lors de cette campagne du chiffrage comparé des programmes plutôt que de leurs conséquences pour les Français, en allant même jusqu’à refuser de qualifier l’extrême droite par son nom ! La responsabilité dans l’affaiblissement de l’intolérance au racisme est collective.

Et les années Macron ?

Elles ont dramatiquement précipité la chute vers l’abîme. Par une politique économique et sociale injuste qui a renforcé les inégalités, et qui, même pour ceux qui ont cru aux promesses d’émancipation par le travail et de libération des énergies, a été une profonde déception. Elles ont surtout introduit une terrible confusion, dans laquelle le président transgresse jusqu’à puiser dans le lexique de l’extrême droite et voter avec elle une réforme de l’immigration. Le “en même temps” n’a pas été synonyme de dépassement ou de renouveau, mais de cynisme, de débauchage individuel, d’absence de convictions, mis au service de la perpétuation des inégalités.

Le relativisme encouragé tout au long de ce premier tour par Gabriel Attal entre le Front populaire et l’extrême droite est choquant et insupportable pour tous ceux à gauche qui, comme moi, ont toujours voté pour Emmanuel Macron pour faire barrage au RN. J’appelle les électeurs de la majorité actuelle, les démocrates, les républicains sincères, mais aussi les jeunes, les abstentionnistes d’habitude ou les déçus de la gauche, à ne pas tomber dans ce piège et à se mobiliser au second tour en refusant la politique du pire pour le pays. Dans ce contexte, “l’abstentionniste ou le ni-niste a les mains pures, mais, il n’a surtout pas de mains” pour paraphraser Péguy….

Mais la gauche, tenue par sa frange radicale, celle de Jean-Luc Mélenchon, n’apparaît pas comme une alternative…

Si la gauche reste telle qu’elle est aujourd’hui, avec ces dissensions, cette façon qu’elle a de s’exprimer, de créer de l’anxiété aux yeux de certains électeurs, elle n’apparaîtra jamais comme une solution. Il faut qu’elle donne à voir quelque chose d’elle qui a disparu sous les radars, et qui pourtant existe : la force tranquille, la nuance, l’esprit de responsabilité. La politique n’est pas un jeu pour les milieux populaires, c’est un enjeu de survie, qui appelle plus de gravité. Elle doit renoncer à l’hystérisation et à la brutalisation du débat dans laquelle certains de ses représentants ont pu s’enferrer. Je garde un espoir au bord du précipice…

Lequel ?

Je passe ma vie à croiser des Français qui font preuve de générosité. Je crois qu’elle est là, la majorité silencieuse humaniste et fraternelle, dont il faut désormais libérer la parole. Retournons ce slogan absurde des semeurs de haine “on ne fait que dire tout haut ce que les Français pensent tout bas”. Je prétends moi que L’identité profonde de notre pays rejette la haine et les inégalités, que les Français savent se serrer les coudes et faire face à l’adversité. Le confinement nous l’a rappelé. Il se trouve simplement que cette réalité-là se raconte moins. L’altruisme, la générosité, l’empathie, ça ne se crie pas dans la rue, ça ne se déverse pas comme la bile. C’est intime, pudique. C’est la réalité d’une France qui n’est portée par aucune voix. Il faut absolument donner corps à ce récit.

Entretien dans l’Express, le 1er juillet 2024.