« À ceux qui auront su se tenir du bon côté de l’histoire » – Tribune dans La Croix

Citoyenneté Populismes Publié le 3 juillet 2024

L’ancienne ministre livre son analyse de la situation politique à quelques jours du second tour des élections législatives, dimanche 7 juillet. Elle s’inquiète du risque d’un gouvernement de droite soutenu par le RN, et lance un appel à construire une « gauche nouvelle ».

On sait depuis longtemps qu’il faut être optimiste par la volonté. La volonté, oui, mais pas seulement : certains faits, ces derniers jours, peuvent aussi nous donner des raisons d’espérer au beau milieu de cette crise politique, démocratique et morale que nous vivons. L’intelligence n’est donc pas forcément pessimiste.

Une relecture à tête reposée des résultats du dimanche 30 juin n’est pas inutile : certes, les scores de l’extrême droite sont élevés, je ne vais pas prétendre que les 12 millions de voix qui se sont portées sur elle ne m’ont pas personnellement blessée, ni inquiétée.

Mais la vérité, c’est qu’elle recule par rapport aux européennes, alors qu’elle a réussi depuis à entrer par effraction dans la maison LR. La vérité, c’est aussi que les deux tiers des Français n’ont pas voté pour elle. Cette France qui est la véritable majorité silencieuse dans ce pays et qui rejette dans sa vie réelle, à défaut de le faire dans les urnes, les valeurs de l’extrême droite.

Enfin, la logique de désistement produit ses effets, partout, dans tous les camps. Les instructions il y a encore quelques jours pouvaient manquer de clarté, mais sur le terrain, le travail s’est fait et je veux saluer toutes celles et ceux qui ont accepté le jeu du barrage républicain. Elles, ils sont l’honneur de la politique.

Éviter la majorité absolue pour le RN

C’est particulièrement vrai à gauche, il faut le dire. Par la quantité, mais aussi par la qualité de l’engagement. Espérons que cette attitude rassurera les Français sur la solidité des femmes et hommes de gauche, de toute la gauche et de toutes les générations, quand l’essentiel est en jeu. J’inclus dans cette large gauche celles et ceux qui se sont fourvoyés dans le macronisme et qui n’ont pas hésité à n’écouter que leur conscience, en ce moment de vérité.

Conclusion provisoire, il est possible d’éviter un Rassemblement national à majorité absolue. On peut faire évoluer les équilibres en faveur de la gauche jusqu’à lui donner les moyens d’agir, et demain de gouverner.

Mais attention, se désister n’est pas faire voter. La condition, c’est évidemment que nos électeurs ne se découragent pas, n’imaginent pas que les jeux sont faits. L’abstention est l’alliée objective d’un Rassemblement national au pouvoir, demain. Une voix qui n’est pas utilisée dans ces conditions, c’est le risque d’un député RN en plus.

Une voie royale pour le RN

La mobilisation à gauche, pour la gauche, n’est que le préalable d’une bataille qui ne s’achèvera pas dimanche soir. Sans majorité absolue au RN, un gouvernement de droite classique, soutenu par lui, ce n’est pas beaucoup mieux.

Malheureusement, cette hypothèse n’est pas impossible si l’on en croit les réactions sidérantes de légèreté et d’ambiguïté à droite : sinon, quel sens leur donner ? Ce serait paver un peu plus au RN la voie royale vers le pouvoir plein et entier, sans partage.

Dans ce rapport de forces avec la droite, nous avançons avec le vent de face. On connaît la puissance de la guerre culturelle qui est menée à la gauche à grand renfort de médias dont l’agenda politique est imposé par des Bolloré et autres capitalistes de la haine. Nous mesurons la puissance de déflagration de toutes les petites lâchetés de pensée et de vocabulaire, consenties par les uns et les autres : l’immigrationnisme, le wokisme, le communautarisme…

Mobilisation

La victoire d’une droite recomposée n’est pas une option dont nous pouvons nous satisfaire : elle continuera de creuser le sillon qui nous a menés jusqu’ici, et nous emmènera après-demain à la catastrophe. Il faut donc penser dès maintenant l’après-barrage républicain. Nous organiser, nous mobiliser.

Et si, pour une fois, ce front républicain nous permettait d’espérer autre chose qu’un simple évitement au second tour ? Et si ce front nous permettait enfin d’entrevoir quatre choses dont notre démocratie a cruellement besoin ?

D’abord, le retour à la bipolarisation de notre vie démocratique, la fin du « moi ou les extrêmes » dans lequel nous avons été piégés. La fin du « ni ni » macroniste, du « dépassement » qui signe la mort de la politique… Désormais les choses sont claires : il y a la démocratie et l’autoritarisme. Il y a le progrès social et la réaction. La gauche et la droite.

Fin du césarisme

Ensuite, la fin du césarisme. Prenons acte qu’Emmanuel Macron a tué le job de président de la République. Plus de sauveur suprême, d’homme providentiel. On arrête de tout miser sur un seul homme, en projetant sur lui une fois tous les cinq ans des aspirations contradictoires avant de le détester dans la foulée. On revient à la Constitution : le président de la République préside, le gouvernement conduit la politique de la nation et le Parlement doit faire des compromis pour passer des lois. En fait, on réapprend une démocratie adulte.

Naturellement, la naissance d’une gauche nouvelle. Elle est traversée de différences mais elle sait les dépasser lorsque l’essentiel est en jeu.

La démocratie sociale

Enfin, un tissu associatif, syndical, intellectuel, culturel revenu au choix politique dans le sillage de cette gauche rassemblée. C’est plus qu’une chance, c’est une condition de la réussite ! On ne gouverne pas un pays en méprisant ce qui fait sa sève, ses liens sociaux, son éducation populaire, sa culture du compromis, ses corps intermédiaires. La démocratie est aussi sociale et ses acteurs sont souvent plus qualifiés que les législateurs pour trouver des compromis intelligents.

Voilà ce que je crois positif pour les mois à venir, si une intelligence collective se manifestait au-delà du barrage républicain, chez tous ceux qui auront su se tenir du bon côté de l’histoire. Tenir bon, ce n’est pas faire le strict minimum et s’en laver les mains, c’est s’engager totalement, et faire campagne jusqu’à la dernière minute.

Nous sommes en plein chaos, mais nous en sortirons : une part du travail à gauche vient d’être fait, le chemin sera long, mais il y a un chemin, maintenant, nous le savons !

Tribune dans La Croix, le 3 juillet 2024.