La mixité sociale en questions…

Éditos Publié le 21 mai 2011

J’ai eu l’occasion, il y a quelques jours, d’être auditionnée par un groupe d’étudiants de Sciences Po Paris pour les besoins d’un livre blanc consacré à la mixité sociale. Leurs questions étant suffisamment précises pour me permettre de rentrer dans le détail des choses, je vous donne à lire cet entretien qui mêle regard sur la politique de la Ville, la rénovation urbaine ou encore la loi SRU et propositions pour l’avenir dans un domaine crucial pour notre pays.

 

1ère question (constat) : Comment définissez-vous la mixité sociale ? Est-ce une notion différente de la diversité ? Est-ce un véritable enjeu de société ? Quel constat faites-vous de la mixité sociale aujourd’hui en France? Au sein de l’agglomération lyonnaise ? L’absence de mixité sociale pose-t-elle problème ? Si oui, lequel/lesquels ?

NVB : Bien entendu, ces deux termes renvoient à des réalités très différentes, et il me paraît important que les deux concepts restent démarqués pour ne confondre les choses. Dans le langage courant, la question de la diversité est bien souvent cantonnée à la seule question ethnique, à savoir l’éternelle obsession de l’origine visible des individus. La mixité sociale, elle,  recouvre avant tout une dimension socioprofessionnelle qui renvoie à plusieurs facteurs, les professions, le capital social de naissance, le niveau de vie, les habitudes de consommation, la culture, la langue, les loisirs… Si l’on est un peu plus exigeant on peut commencer à introduire des variables relatives à l’âge ou à l’ethnie. Là, le concept devient beaucoup plus global.

L’indicateur de mesure de la mixité sociale tourne souvent autour de la question du logement. On mesure sur un territoire donné le pourcentage de chaque catégorie de population. Si cela est révélateur, seul, cet indicateur est insuffisant. En effet, les différentes catégories de populations peuvent vivre sur un même territoire sans rien partager. Pour avoir donc une véritable mesure de la mixité sociale, il faut nécessairement croiser la question du logement à celle de la vie sociale (culture, association) et à celle de l’éducation.

La mixité sociale est ainsi nécessairement une démarche plus profonde que celle de la diversité qui souvent se cantonne à une politique de l’affichage. On montre du visible et on peut faire de la diversité assez facilement : des candidats issus de l’immigration présentés à des élections, une politique de recrutement limitée – mais publicisée – au sein des entreprises et des administrations, etc.

Si ces initiatives ont pu être utiles pour sensibiliser les gens à la question du manque de représentation (politique, sociale, associative, économique) de certaines populations, elles sont restées décevantes et insuffisantes tant elles ne répondent pas aux exigences de cohésion sociale et d’intégration.

La mixité sociale, a contrario,  a, avant tout, une dimension qualitative. Elle se mesure aux échanges nombreux entre les différents individus ainsi qu’à la dynamique sociale et associative (qu’elle soit culturelle, sportive, de solidarité) du territoire concerné. La mixité est un processus dynamique, elle est vivante. Elle suppose des échanges nombreux et une fluidité entre les catégories sociales (notamment possibilité d’ascension sociale).

Autant dire qu’au regard de ces éléments, la mixité sociale est largement insuffisante en France et le constat est sévère :

les catégories socioprofessionnelles sont figées

le gouvernement a démissionné devant l’exigence d’égalité des chances rendant toujours plus criantes les inégalités de naissance

des « ghettos de riches » à l’américaine, ultra-sécurisés, apparaissent

la rénovation des banlieues ne semble pas une priorité du gouvernement après l’abandon du « Plan banlieue. »

une situation bloquée dans la périphérie des grandes villes, à quelques notables exceptions près.

L’absence de mixité sociale met en branle la cohésion sociale, encourage la méconnaissance et la peur de l’autre. Ce sont donc les fondamentaux de la République qui sont menacés. L’absence d’une possible ascension sociale pour l’immense majorité des plus démunis fait des ravages et assombrit l’avenir de tout un pan de la société.

1ère question bis (mixité sociale et politique de la ville) : Quelle analyse faites-vous de la prise en compte par les pouvoirs publics de la problématique de mixité sociale ? Diriez-vous que la politique de rénovation urbaine au travers de l’ANRU est de nature à apporter une réponse satisfaisante à cet enjeu ? Quelle analyse faites-vous de la loi SRU ? Qu’est-ce qui explique qu’elle soit aussi peu respectée par les élus ? Pensez-vous que l’échelon de la ville est le bon échelon pour mener à bien de telles politiques ?

NVB : Le Plan banlieues proposé par le gouvernement Sarkozy a été très décevant. Les attentes étaient pourtant nombreuses et la nécessité d’agir n’a jamais été aussi forte.

Au-delà des visites médiatisées et des effets d’annonces, quelles mesures concrètes ont été mises en œuvre ? Même avec toute la bonne foi du monde, je ne saurais dire. Les retours faits par les acteurs de terrain sont très mauvais, très inquiétants.

La politique de la ville, désertée par l’Etat, est désormais avant tout portée par les acteurs locaux : collectivités, bailleurs, associations … qui font un travail remarquable.

A l’échelle de l’agglomération lyonnaise, beaucoup d’efforts ont été entrepris et sont portés par une équipe très volontariste. Le quartier de la Duchère, par exemple, a été complètement redessiné. On pourrait évoquer aussi Vaulx-en-Velin ou Mermoz. Au sein de ma délégation, tous les grands événements sont organisés avec un souci constant de mixité sociale. Il me tient à cœur de permettre la rencontre et donc la meilleure connaissance et compréhension de populations trés différentes. Le souci est toujours aussi présent lorsque nous travaillons avec les associations locales, et que nous essayons de donner aux jeunes les moyens d’être des acteurs autonomes de leur vie et leur ville.

L’échelle la plus pertinente est bien entendu celle de la communauté urbaine ; les enjeux de mixité sociale ne s’arrêtent pas aux frontières de la commune. Sur un territoire donné, les territoires qui concentrent les richesses doivent faire preuve de solidarité et contribuer à l’effort commun. De plus, à l’échelle d’une agglomération, les synergies et les leviers d’action sont beaucoup plus puissants. Cela nécessite toutefois un changement de mentalité.

Quant à la loi SRU, il faut bien sûr faire en sorte qu’elle soit respectée par toutes les communes. Les communes les plus riches préfèrent payer la sanction financière prévue par la loi que d’appliquer les 20% de logements sociaux. Cela n’est pas acceptable. Il faut donc que l’Etat, en plus d’infliger des sanctions plus lourdes, se substitue aux collectivités récalcitrantes pour qu’aucun territoire de la République n’échappe au nécessaire effort national. Il faut enfin sortir d’une logique purement statistique et s’intéresser aussi à l’aspect qualitatif de l’action des collectivités en la matière. En effet, construire les 20% de logement social sur une même portion de territoire répondra peut-être au besoin de logement mais en aucun à la problématique de mixité sociale. Il faut donc encourager les collectivités à construire ou à réhabiliter du logement social sur l’intégralité de leur territoire, y compris et même avant tout, dans les centres villes.

Toujours sur la question du logement et de la rénovation urbaine, je tiens à rappeler une proposition du parti socialiste : que toutes les opérations dépassant 12 logements comprennent au moins 1/3 de logements sociaux.

1ère question bis (mixité sociale et éducation) : Au sein de l’enseignement scolaire, quel constat faites-vous de la mixité sociale ? Diriez-vous que le système actuel est de nature à favoriser une meilleure mixité ? Ou au contraire encourage-t-il des phénomènes de ségrégation ? S’agit-il d’une problématique suffisamment prise en compte au sein de l’Education nationale ? Quid de la formation ou la sensibilisation des enseignants à cet enjeu ? Diriez-vous que les enseignants sont suffisamment formés ou disposent de suffisamment moyens pour répondre à cet enjeu ?

NVB : La suppression de la carte scolaire a eu des effets négatifs sur la mixité sociale au sein des écoles. On a vu des écoles se transformer en véritables ghettos enfermant leurs élèves dans une spirale de l’échec.  En face, nous avons des professeurs de moins en moins formés, de plus en plus abandonnés face à ces défis qui pourtant interpellent la République toute entière. Animer une classe socialement mixte, construire une dynamique et une cohésion de groupe, demande un savoir faire. Il est important de mieux armer les professeurs.

Dans la vision républicaine, l’Ecole se doit de corriger les inégalités de naissance et d’être le creuset de la nation. Au sein de l’Ecole, on découvre l’autre et on apprend à le considérer comme son alter ego. La tâche n’est pas mince et surtout quand le gouvernement diminue les moyens alloués à l’Education nationale, torpille les effectifs et applique une politique de saupoudrage des moyens. La mission de l’École devient encore plus difficile lorsque le gouvernement se lance dans une politique qui vise à encourager la peur et la haine de l’autre – forcément dangereux.

A ce stade, il faut repenser la politique des zones d’éducation prioritaire. Cette politique vise à soutenir financièrement les établissements qui concentrent les publics ayant des difficultés. A partir de là, deux problèmes : les moyens mis sur la table ne sont pas à la hauteur du défi et cela crée un effet stigmatisation. Au final, on se donne bonne conscience en donnant un peu plus d’argent, mais on ne résout en rien le problème.

Et le résultat est là et doit nous interroger : seuls 18% des élèves issus d’un milieu social défavorisé obtiennent leur baccalauréat.

Plutôt que de poursuivre cette politique, il faut mettre en œuvre une véritable politique de mixité sociale au sein des écoles sur l’ensemble du territoire de la République. On sait que celle-ci a un effet positif sur la réussite collective des élèves.

Rétablir et maintenir la mixité sociale doivent être les priorités en termes de politique éducative. Le projet éducatif du Parti Socialiste a la volonté de rebâtir une carte scolaire. J’insiste : la mixité sociale et scolaire est non seulement juste, elle est efficace. Elle fait mieux réussir les élèves en difficulté, sans pénaliser les « bons » élèves. Nous proposons donc une nouvelle sectorisation prenant en compte un indice de mixité sociale. Mais il est temps d’avoir une vision globale : le privé restera toujours une voie de contournement si nous ne lui appliquons pas également des contraintes de mixité sociale.

2ème question (pratique) : Comment fabrique-t-on de la mixité sociale ? Avez-vous des exemples d’initiatives mises en œuvre au sein de l’agglomération lyonnaise pour favoriser la mixité sociale au niveau de la ville (logement, éducation, emploi)?

NVB : Le logement reste à mon sens la première pierre de l’édifice, sans quoi rien ou presque n’est vraiment possible. Mais il y a aussi toute une série d’actions moins visibles à entreprendre pour le vivre ensemble qui jouent un rôle très important, comme la culture ou l’animation au quotidien des territoires. Le Grand Lyon a une démarche très volontariste, notamment concernant la politique de logements sociaux. Par le Plan Local de l’Habitat, le Grand Lyon  inscrit dans les options stratégiques de l’agglomération en matière de croissance démographique, d’attractivité et de solidarité, l’idée qu’on ne peut pas rester durablement attractifs si l’agglomération ne réussit pas à accueillir l’éventail le plus large possible de profils sociaux et économiques et à favoriser le vivre ensemble.

En élevant notre objectif de production annuelle de logements sociaux à 4 000 unités, nous affichons une ambition globale de 24% de logements sociaux en 2013 contre 23% aujourd’hui selon les critères de l’article 55 de la loi SRU, avec une priorisation géographique qui met l’accent sur le centre avec 50 % de la production, 25% à l’Est et le dernier quart à l’Ouest. Par ailleurs, nous avons pris un certain nombre d’initiatives sur la base d’un vrai consensus entre les acteurs: accession sociale à la propriété avec la mise en place d’un système d’aide direct à l’accédant (le pass-foncier) ; intervention dans le parc privé existant avec une mobilisation d’une offre de logements à loyers maîtrisés, intervention dans les copropriétés dégradées ou fragiles, lutte contre l’habitat dégradé et indécent et l’intervention dans les meublés.

C’est dire si les objectifs quantitatifs – très importants en eux-mêmes – rejoignent ici un objectif politique qui a du sens pour la mixité : construire un territoire équilibré qui refuse obstinément de voir s’installer durablement en son sein des zones de relégation qui concentreraient toutes les difficultés, pendant que d’autres s’enfermeraient dans leur toute relative prospérité.

Des lois, c’est bien : des résultats concrets avec des logements dignes et accessibles pour le plus grand nombre, c’est mieux. Si la modestie doit rester de mise dans un domaine où la France a accumulé tant de retards, on peut dire que l’un des succès importants est d’avoir su entraîner avec nous des élus, des administrations ainsi que des partenaires publics et privés qui n’ont pas toujours travaillé ensemble dans l’histoire, et qui ne partageaient pas forcément une même vision des choses au départ.

Ceci étant dit, le logement reste cette première pierre d’une action publique bien plus large, qui ne saurait répondre à elle seule à tous les problèmes de la société : hausse du chômage, baisse du pouvoir d’achat, accroissement des inégalités de tous ordres parmi la population, perte de confiance en l’avenir, montée de l’intolérance, recul du désir de vivre ensemble.

C’est ainsi que nous avons négocié à Lyon depuis quelques années un volet culturel ambitieux dans le cadre du Contrat Urbain de Cohésion Sociale, et nous avons mis en place une Charte de Coopération Culturelle qui incite les grandes institutions culturelles à mener des actions en direction des publics les plus éloignés. Cela implique qu’aujourd’hui tous les grands événements prennent en compte cette dimension de levier pour favoriser la mixité sociale.

3ème question (prospective) : En définitive, quelles initiatives serait-il souhaitable de développer pour aller plus loin en la matière ? Quelles mesures pourraient être mises en place de manière concrète et efficace afin de réellement promouvoir une meilleure mixité sociale ? Doivent-elles être incitatives ? Pédagogiques ? Coercitives ? Y a-t-il une ou des propositions qui vous paraissent immédiatement généralisables et qui permettraient de promouvoir une meilleure mixité au sein du territoire français ?

NVB : Le projet socialiste propose un certain nombre de mesures qui vont dans cette direction :

un plafonnement des loyers

une refonte de la fiscalité locale afin de la rendre plus juste et moins pénalisante pour les habitations situées en banlieue

une refonte de la SRU pour rendre plus dissuasif encore le non respect des 20%, pour prévoir une procédure de substitution aux collectivités défaillantes, et pour inclure une dimension qualitative

réformer l’école pour assurer aux citoyens une véritable égalité des chances (afin de permettre une véritable ascension sociale et donc une fluidité entre les différentes catégories socioprofessionnelles) et pour faire de l’école un véritable lieu de creuset social

mieux former les professeurs au défi de la mixité sociale

mettre en œuvre une politique de grands événements, une politique associative et de la jeunesse axé sur une problématique de la mixité sociale

4ème question (message) : Y a-t-il un message qui vous tient à cœur et que vous souhaiteriez voir mis en avant tout particulièrement dans le cadre de notre livre blanc ?

NVB : La mixité sociale, c’est faire vivre la République et ses valeurs auxquelles nous sommes tant attachés. C’est la dynamique d’échange entre les différentes composantes culturelles, sociales et générationnelle qui font la richesse et la force de la République.

La mixité sociale, ce n’est rien d’autre que la République qui tient ses promesses.

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3 commentaires sur La mixité sociale en questions…

  1. Cécile

    Éduquer = sensibiliser = comprendre = ouverture = tolérance = égalité = justice …

    L’Education a un rôle primordial dans la Société, elle doit évoluer avec elle ce qui n’a pas été le cas depuis longtemps; on ne lui en donne plus les moyens.

    « Là où l’on brûle les livres, on finit par brûler des hommes. »

    C’est par cette citation de Heinrich Heine que débute l’enquête de Fernando Bàez sur l’histoire de la destruction des livres, de l’Antiquité à nos jours .

    Je dirai que là où on « brade » l’enseignement, on finit par tuer l’humanité

  2. Gérard Eloi

    Ecole, égalité des chances,…

    Lu sur DA :

    -L’autre jour, ma soeur m’a fait la réflexion suivante :

     » Tu sais, j’ai une amie Professeur des Ecoles et elle a l’impression que tout est fait, dans l’Education Nationale, pour laisser les enfants exprès dans l’ignorance, comme ça les élites se reproduisent d’elles mêmes, et que les classes sociales restent identiques à elle-mêmes. Tu imagines la révolution si tous les enfants de tous les milieux avaient accès à la connaissance ? »
    —————

    Lien pour la discussion complète :

    http://www.desirsdavenir.org/component/kunena/5-quel-avenir-pour-leducation/23991-la-realite-depasserait-elle-la-fiction-.html

  3. Gérard Eloi

    Très beau billet, également très complet, bien argumenté et porteur de propositions concrètes : impec, Najat, comme toujours.

    – Un peu long, parce qu’il y a beaucoup à dire…, c’est pourquoi je n’avais pas commenté plus tôt, ne sachant pas où commencer : l’école, le logement, le niveau de vie,…?

    —————–

    Je me lance sur un premier point capital :

    « des logements dignes et accessibles pour le plus grand nombre »

    Une remarque importante : tu parles, avec raison, de logements dignes. Ce qui sous-entend qu’il existe de npmbreux logements indignes. Il faut les supprimer, afin que personne n’étouffe entre quatre murs couverts de moisissures…Et rebâtir dans la décence. Il existe des studios ou appart insalubres, impossibles à chauffer, dangereux,…, qui continuent d’être loués. Un pouvoir public fort doit avoir la volonté d’intervenir. Raser ou obligation d’aménager.

    Ensuite, l’école.
    Vaste chantier aussi. Tu parles de la formation des profs. Pour qu’une formation soit une réussite, il faut qu’elle motive les personnes y participant. Il faut donc que les profs aient des conditions de travail décentes. Ce n’est plus le cas avec la suppression d’emplois ( un fonctionnaire sur deux), qui fait qu’un prof peut se trouver devant une classe d’une trentaine d’élèves aux acquis forts différents. Et aux inégalités criantes face aux compétences à acquérir. Plus il y a de différences de « niveau » que l’on doit effacer en nivelant par le haut, moins il faut d’élèves en classe. Et plus il faut de profs, forcément…

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