Libération : « Les mains dans le cambouis aux Droits des femmes »

En campagne Publié le 12 juin 2012

Capture d’écran 2012-06-12 à 15.07.33Décryptage Après vingt-six ans sans ministère de plein exercice pour la question féminine, la nomination de Najat Vallaud-Belkacem suscite beaucoup d’attentes. Explications et rencontre.

Par MARIE-JOËLLE GROS, CATHERINE MALLAVAL, LÉONIE PLACE

Un hôtel particulier du VIIe arrondissement parisien, à quelques pas de l’Assemblée nationale. Classé au patrimoine, l’hôtel de Broglie porte beau, mais a besoin d’un bon coup de pinceau. Dans ce lieu historique, où Azouz Begag, ministre délégué à la Promotion de l’égalité des chances, avait pris ses quartiers, où Nicolas Sarkozy à peine élu composa son gouvernement en mai 2007, puis céda la place au ministre de la Ville Maurice Leroy, siège désormais une femme. Najat Vallaud-Belkacem, 34 ans, porte-parole du gouvernement Ayrault et surtout ministre des Droits des femmes.

Elle reçoit dans un brouhaha de marteau-piqueur, enfin assourdi quand elle referme la porte capitonnée du bureau. Disponible, précise, bien consciente du côté en chantier du lieu. A l’image de son ministère, redevenu autonome. Une renaissance après vingt-six années d’existence en pointillés sous la forme de secrétariats d’Etat, de missions interministérielles, ou d’absence totale. Ici, tout est à construire, explique Najat Vallaud-Belkacem. Et dans l’urgence.

Dès mercredi, elle soumettra de conserve avec la garde des Sceaux, Christiane Taubira, son premier texte au Conseil des ministres : un projet de loi sur le harcèlement sexuel. Gardera-t-elle la main sur ce projet rédigé par la chancellerie ? Aura-t-elle les moyens de ses ambitions ? Tour du propriétaire

Comment réinstaller un ministère ?

Jeudi 17 mai. Alors que les nouveaux ministres se livrent à l’exercice de la passation de pouvoir, Najat Vallaud-Belkacem se retrouve un peu seule. Bien beau d’avoir décroché un ministère de plein exercice, mais à qui serrer la main, et avec qui poser sur le perron quand on ne succède à personne ? Contacter des femmes emblématiques du gouvernement Sarkozy ? Appeler Roselyne Bachelot ? Déclic : «J’ai décidé de demander à Yvette Roudy si elle accepterait de jouer le jeu.» L’ancienne ministre des Droits de la femme de François Mitterrand ne s’est pas fait prier. Deux jours après tout le gouvernement, les deux femmes célèbrent le retour du ministère. «C’était symbolique, mais j’y tenais», raconte Najat Vallaud-Belkacem. Avant de la quitter, Yvette Roudy lui glisse : «Tu vas avoir des tas d’ennemis partout. Ce n’est pas un sujet consensuel.»

Beaucoup préfèrent croire que tout est réglé : «Là, ce n’est pas de l’hostilité, mais plutôt le sentiment que tout va bien entre les hommes et les femmes. C’est une illusion d’égalité», rectifie la ministre des Droits des femmes. A peine nommée, elle s’est retrouvée assaillie de demandes de rendez-vous urgents et constate : «Une absence aussi longue a créé des attentes considérables.»

Qu’en dit Yvette Roudy ?

Certes, c’est Giscard qui, le premier, créa, en 1974, un secrétariat d’Etat à la Condition féminine, endossé par Françoise Giroud. Mais la première ministre fut Yvette Roudy, de 1981 à 1986. Pour Libération, celle qui appelle à une «éradication de la culture machiste qui imprègne la société française», confie : «Ce ministère, je l’ai demandé à François Hollande tout au long de sa campagne. En lui indiquant qu’il était important qu’une personne en charge du droit des femmes siège toutes les semaines au Conseil des ministres. Pour pouvoir consulter et être entendue des autres ministères. Car les droits des femmes se retrouvent aussi dans les questions relatives au logement, l’éducation, la santé, le travail… Dès son premier mandat, François Mitterrand avait été attaqué sur ce ministère. Il proposait de transformer la société, de donner du pouvoir à la moitié de l’humanité. Depuis 1986, et la fin du ministère des Droits de la femme que j’avais créé, tout a explosé. Certes, il y a eu ces secrétariats d’Etat dévoués à la condition féminine. Mais on ne parlait plus de droits.»

Y a-t-il des persifleurs dans la coulisse ?

A peine annoncé, le ministère a suscité des critiques. Il y a ceux qui auraient préféré un ministère de la Parité, pourquoi pas dirigé par un homme. Et d’autres, hommes ou femmes, qui crient à la discrimination, à l’humiliation ou, moins violent, au gadget. Qu’en pensent les intellectuelles ? Suranné, ce ministère, jusque dans son appellation ?

«Dépassé ? Je ne m’attendais pas à une telle question !, s’indigne presque la philosophe Sylviane Agacinski (1). Est-ce que l’inégalité entre hommes et femmes est « dépassée » dans notre pays ? Et les viols, les mariages forcés, l’excision, le trafic des femmes à des fins de prostitution, le proxénétisme ?» Pour elle, il y a pire : «Une mentalité archaïque, doublée d’une idéologie ultralibérale, continue de considérer le corps comme un bien disponible pour les marchés. Ce sont les femmes qui en font les frais. Tant que les femmes seront plus exposées, plus menacées que les « autres » de ségrégations ou de violences, un ministère des Droits des femmes sera nécessaire.» Quelques bémols cependant, du côté de Geneviève Fraisse, auteure de la Fabrique du féminisme (2) : «C’est mieux d’avoir un ministère que de ne pas en avoir. Mais si une ministre, c’est bien, des élues, c’est mieux. Nommer, c’est le fait du prince. Elire, c’est « représenter ». Donc, c’est plus important. On aura encore moins de femmes dans la future Assemblée. La domination masculine peut se frotter les mains.» Pour elle, «l’égalité ne pousse pas comme l’herbe verte. La question n’est pas de savoir si l’on est pour ou contre les quotas. Il faut des outils pour fabriquer l’égalité. La parité en est un.»

Quel est le dossier prioritaire ?

Facétie du calendrier, une dizaine de jours avant la nomination de Vallaud-Belkacem, le Conseil constitutionnel abroge l’article clé du code pénal qui définit le harcèlement sexuel. Bilan : un gros vide juridique, des victimes en carafe. Et un dossier à régler au plus vite. Moins d’une semaine après sa prise de fonction, la ministre se rend dans les locaux de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT) avec la garde des Sceaux. L’objectif ? Se faire expliquer la réalité du harcèlement sexuel afin de ne pas se lancer dans un projet de loi «hors sol». Seulement voilà : selon nos informations, le projet a été rédigé au ministère de la Justice. Les premières versions ont plus que contrarié l’AVFT qui, «sans vouloir tenir le stylo du législateur», n’y a pas retrouvé ce qu’elle préconisait. Najat Vallaud-Belkacem a, dans l’intervalle, débattu à plusieurs reprises de l’affaire avec l’association européenne. Aura-t-elle obtenu des aménagements ? Réponse mercredi. Et premier test grandeur nature du pouvoir de ce ministère appelé à travailler transversalement avec les autres maroquins.

Y a-t-il embouteillage ?

La ministre des Droits des femmes énumère : «Il y a aussi le sommet social de juillet, où je compte bien aborder l’égalité salariale homme-femme, le temps partiel contraint, les horaires atypiques, la précarité dans des métiers dits féminins, dans des secteurs comme le nettoyage ou les services à la personne. Ce sera le rôle de mon ministère : plaider la cause des femmes dans tous les domaines.»

Et commencer par faire appliquer les lois. «On est quarante ans après la première loi sur l’égalité salariale. Et l’écart est toujours de 27%. Il n’y a pas forcément besoin de refaire un texte, mais le décret d’application de 2010 est inopérant.» Autre constat : «Nous avons une loi sur les violences faites aux femmes, mais pas de moyens pour l’appliquer. Il faut que les victimes aient des portables, qu’elles puissent rester chez elles et non pas l’homme. Et créer un Observatoire national des violences, à l’image de ce qui a été fait en Seine-Saint-Denis.» Et aussi réparer «ce qui a été abîmé sur les retraites des femmes». Et encore : «Rouvrir les centres d’IVG fermés ces dernières années», etc.

Un ministère exemplaire ?

«J’ai des jumeaux de 3 ans, il va bien falloir que je trouve un équilibre», lance la ministre. Y aura-t-il des réunions tardives, des rendez-vous aux aurores, de la présence sans compter au sein du ministère ? «Nous n’en avons pas encore discuté. Mais ça va venir», dit-elle sous l’œil amusé de ses collaboratrices. D’autres femmes ministres ont revendiqué avant elle un meilleur aménagement du temps de travail, en bannissant les réunions après 19 heures. Comme Marie-George Buffet (de 1997 à 2002 dans le gouvernement Jospin) l’a raconté : «On s’appelait entre nous les « femmes-montres ».»

Et côté parité ? «Mon équipe compte douze personnes à ce jour. Avec un objectif de parité de huit femmes et sept hommes.» Mais pourquoi avoir choisi de placer trois hommes à la tête de son cabinet ? «Je ne pouvais pas me passer d’un homme aux convictions féministes au poste de directeur. J’ai choisi Etienne Grass, avec qui j’ai une relation de confiance depuis dix ans et qui était opérationnel tout de suite.»

Pourtant, c’est bien un modèle féminin de taille qui l’inspire : Marie Curie. «Une scientifique polonaise, une étrangère adoptée par la France qui a réussi aux côtés de son mari sans lui être inféodée.»

Un commentaire sur Libération : « Les mains dans le cambouis aux Droits des femmes »

  1. Jean Louis PRIME

    Madame la Ministre
    Bonsoir Najat

    Comme vous l’avez dit tout est à construire et pour une part à reconstruire (1981-1986). A mon sens ce ministère peut être une sorte de centre de gravité du changement.
    En effet en révolutionnant le rapport entre les hommes et les femmes vous allez rencontrer de nombreuses sources de l’injustice de nôtre société dans tous les domaines, entreprise famille politique etc.

    Luttez pour le droit des femmes c’est souvent luttez pour le droit tout court et contre les abus de toutes natures.

    Il faut s’attendre à ce que nombre d’acteurs de la société, soucieux de ne voir rien changer, déploient toutes leurs forces pour freiner vôtre action.
    J’attends pour ma part que vous puissiez bénéficier durant tout le temps de vôtre action, du soutiens sans faille, du président de la République et du premier ministre, ainsi que de la future majorité présidentielle.
    J’espère même que vous serez une ministre soutenue au delà du périmètre de vôtre camps politique, et également par les différentes expressions individuelles et collectives de la société civile.

    Il est grand temps de renverser la table sur ce sujet du rapport entre les hommes et les femmes dans la société du 21ème siècle. Je sais que vous saurez le faire dans la douceur qui vous caractérise, mais aussi avec vôtre fermeté, votre tenacité et vôtre détermination qui vous caractérisent tout autant.

    Pour ma part, l’homme que je suis comprend que le temps est venu d’en finir avec ces pratiques machistes, ces inégalités, et ces injustices, qui ne sont pas compatibles avec la construction d’une société moderne, démocratique, d’égalité et de justice, digne d’une civilisation héritière de plus de 2000 d’évolution.

    Bien à Vous

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