Entretien dans LePoint : « Filles-garçons, Najat Vallaud- Belkacem refait le match »

Le Point "Filles-garçons, Najat Vallaud- Belkacem refait le match"
Droits des femmes Publié le 28 juin 2013

Le 20 juin dernier, le magazine Le Point publiait un entretien avec Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes sur les "ABCD de l'Égalité". Un entretien que le magazine a choisi de titrer "Filles-garçons, Najat Vallaud- Belkacem refait le match".

Retrouvez ici cet entretien :

Le Point : On dit que vous allez introduire la « théorie du genre » à l’école en septembre, une manière indifférenciée sexuellement d’éduquer les enfants. De quoi s’agit-il exactement ?

Najat Vallaud-Belkacem : Commençons par le commencement : la « théorie du genre », ça n’existe pas ! C’est comme le monstre du Loch Ness, tout le monde en parle, cela sert de repoussoir, mais personne ne l’a vu ! La seule chose qui existe, ce sont les « études de genre » confiées à des chercheurs qui dissèquent comment les inégalités se forment entre les deux sexes. L’une des façons les plus efficaces d’y remédier, c’est de faire en sorte que nos enfants cessent de les intérioriser dès le plus jeune âge. C’est à cela que serviront les « ABCD de l’égalité », ces apprentissages à l’égalité fille-garçon. Ces séances ludiques seront prévues de la fin de la maternelle à la fin du primaire : 500 écoles réparties sur dix académies seront concernées à la rentrée 2013 avant généralisation. Il ne s’agit aucunement d’abolir les différences biologiques entre les deux sexes, comme je l’entends dans la bouche de ceux qui s’accommodent parfaitement des inégalités.

Est-ce à dire qu’il ne faut plus offrir de poupées aux filles et de ballons de football aux garçons ?

Voyez l’expérience menée depuis quelques années dans la crèche Bourdarias de Saint-Ouen : on n’interdit aucun jeu à aucun enfant. En revanche, on éveille l’intérêt des petits garçons autant que des petites filles aux gestes de la vie quotidienne qu’ils effectueront ensuite comme adultes. Par exemple : apprendre à pouponner, à utiliser une dînette, etc. C’est une façon, au fond, de préparer les futurs pères au partage des tâches. En passant, les mères ne subiront plus le poids de la double journée, qui est devenue leur lot quotidien. Eh bien, tout cela, ça s’apprend très tôt.

C’est le cas dans votre famille ?

Oui. Je suis assez chanceuse en la matière… Pour finir sur Bourdarias, a contrario, on éveille l’intérêt des filles pour les jeux de pompier en expliquant que la profession de « pompière », ça existe aussi. Le mot sonne étrangement, n’est-ce pas ? Mais vous avez compris.

Qu’avez-vous retenu de l’expérience de la crèche Bourdarias ?

Lors de cette expérience, les professionnels se sont filmés pour observer leurs pratiques. Bien malgré eux, ils avaient tendance à être, par exemple, plus tolérants à l’égard des petits perturbateurs qu’à l’égard des petites perturbatrices, et donc à inhiber davantage ces dernières. Ces pratiques d’apparence anodine se retrouvent durant toute la scolarité jusqu’à impacter la vie au travail. Ainsi, on constate souvent une moindre assurance personnelle chez les femmes dans le déroulement de leur carrière, avec une moindre détermination à négocier leur salaire ou leur promotion, ou à accepter des responsabilités quand bien sûr on les leur propose… Sous l’effet des stéréotypes, les petits garçons vont être encouragés à développer leurs aptitudes spatiales – courir dans la cour. Les petites filles, elles, seront plus volontiers poussées à s’exprimer et à lire très tôt. On laisse ainsi les petits garçons décrocher en lecture dès le CP. Je refuse de m’y résoudre.

Les filles réussissent à l’école et les hommes ont cependant les meilleures carrières…

Quand les femmes se présentent sur le marché du travail, la moitié d’entre elles vont se cantonner dans douze familles de métiers sur une palette d’une centaine. Soit qu’on leur ferme des opportunités, soit qu’elles s’en ferment aussi par autocensure. Meilleures en maths, elles se dirigent cependant rarement vers les métiers d’ingénieur… A contrario, les hommes sont presque absents des métiers dits du « care », des soins, de la santé alors qu’objectivement notre société vieillissante va avoir besoin de bras dans ces filières comme dans celles de la petite enfance, tous métiers que nous aurions intérêt à professionnaliser et à ouvrir aux deux sexes au lieu de continuer à les déconsidérer en n’y voyant que le prolongement « naturel » du rôle domestique traditionnellement dévolu aux femmes….

Votre modèle est-il la Suède, pays précurseur dans ce domaine ?

Je suis allée visiter une crèche, en Suède. Là-bas non plus on ne force aucunement les petits garçons à jouer avec des poupées et les petites filles avec des camions comme je l’ai entendu. On n’y trouve ni poupées ni camions, mais tous les animaux de la forêt sous forme de peluches, de jeux divers et variés qui développent la créativité, l’imagination des enfants. On apprend aux uns comme aux autres à ne pas avoir peur du noir, à être courageux, et en même temps à exprimer ses sentiments… Bref, à se projeter dans quelque chose de plus riche et complet que la caricature de la petite fille fragile et du garçon conquérant. Non, dans ces crèches suédoises on ne dit pas « on » a la place de « il » ou « elle ». Je crois savoir que c’est en Norvège que le langage permet cet usage. Cela n’est évidemment aucunement notre projet.

Quand on déplace les curseurs de la masculinité et de la féminité si jeune, quelles seront les répercussions plus tard, dans l’univers de la séduction ?

Oh, je vous rassure, nous n’avons ni la prétention ni la légitimité ni même l’envie d’intervenir dans ce champ ! Les règles et les codes de la séduction sont propres à chaque couple, et pas un couple ne ressemble à un autre…

Certes, mais le stéréotype du chevalier et de la princesse fonctionne depuis des millénaires. Il a fait des couples heureux… enfin, jusqu’au divorce.

Mais vous avez tout dit ! [Rires] 40 % des couples divorcent dans notre société. À votre avis, que deviennent ces femmes qui, vers 40 ou 45 ans, se retrouvent seules, mères isolées, sans carrière, avec plus tard des pensions de retraite minimales ? Notre vocation est de protéger les individus en les informant des conséquences de leurs choix. Ensuite, ils font ce qu’ils veulent. Il y a des mères au foyer très heureuses, mais je pense qu’il existe des hommes qui adoreraient être pères au foyer. C’est dommage que la société les stigmatise.

Propos recueillis par Emmanuel Berretta

Les 10 académies en test

L' » ABCD de l’Égalité  » sera expérimenté dans les académies suivantes : Bordeaux, Clermont-Ferrand, Créteil, Corse, Guadeloupe, Lyon, Montpellier, Nancy-Metz, Rouen, Toulouse. Les programmes sont en cours de confection. Par ailleurs, Najat Vallaud-Belkacem et Vincent Peillon réactivent, à la rentrée, l’éducation à la sexualité au collège et au lycée à raison de trois séances dans l’année. Ces cours seront également dispensés dans l’enseignement libre. » Une façon de contrebalancer la pornographie à laquelle sont exposés les mineurs via Internet « , précise la ministre des Droits des femmes.

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Un commentaire sur Entretien dans LePoint : « Filles-garçons, Najat Vallaud- Belkacem refait le match »

  1. jean louis prime

    Madame la Ministre
    bonjour Najat

    C’est fantastique que la ministre que vous êtes s’attaque à la racine des inégalistés entre les filles et les garçons. C’est du jamais vu, il faut le dire qu’avec vous le changement ça a toujours été maintenant !!
    Je pense que les apprentissages de l’égalité doivent avoir lieu sous plusieurs formes differentes dans tous les lieux d’acitivité de la société. Que ce soit le collège l’université mais aussi les entreprises. La société doit pouvoir s’emparer de ce sujet et j’attends avec impatience de voir les premières publicités radio télévision presse écrite s’en emparer. C’est toujours le signe que la sauce a pris !!

    bien à vous

    ps : super la fete de la musique au ministère !! Merci

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