« Le génocide des Arméniens de l’Empire ottoman dans la Grande Guerre : cent ans de recherche » – Discours

Enseignement supérieur et recherche Publié le 25 mars 2015

Le 25 mars 2015, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche ouvrait le colloque international « Le génocide des Arméniens de l’Empire ottoman dans la Grande Guerre. 1915-2015 : cent ans de recherche ».

Cette réunion scientifique rassemblait 70 chercheurs du monde entier à Paris, sous le haut patronage du Président de la République, François Hollande.

Retrouvez ici le discours prononcé par la ministre pour l’ouverture de cette réunion consacré à la recherche sur le génocide des Arméniens.

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Mesdames et Messieurs les parlementaires,
Monsieur le président du Conseil régional d’Ile de France,
Monsieur le recteur de Paris, chancelier des universités,
Mesdames et messieurs les ambassadeurs,
Mesdames et messieurs les professeurs,

Mesdames et Messieurs,

Cent ans. Il y a cent ans se préparait l’un des épisodes les plus effroyables de l’histoire de l’Europe et du monde. Le projet politique du Comité « Union et Progrès », visant l’extermination totale du peuple arménien, allait être mis à exécution déclenchant un crime de masse, inouï par son ampleur et par sa nature.

Un génocide, le premier génocide contemporain, — si l’on excepte le génocide du peuple héréro en 1904, parfois qualifié de « génocide colonial »– allait être perpétré.

Aujourd’hui, cent ans après le génocide, quel plus beau symbole que cette assemblée de chercheurs, d’historiens spécialistes du monde entier, mis collectivement au service de la compréhension, de la connaissance et de la reconnaissance de ce qui s’est passé ?

Quelle plus belle réponse à la barbarie, que ces intelligences rassemblées ici pour, sans relâche, aller plus loin dans la quête de la vérité scientifique et faire progresser la connaissance universelle ?

Quel plus beau symbole enfin, de la volonté de transmettre la mémoire aux générations futures, que ce lieu prestigieux et solennel, le Grand amphithéâtre de la plus ancienne de nos universités ? Celui-là-même qui accueillait, le 9 avril 1916, le meeting en « Hommage à l’Arménie », en présence de Paul Deschanel, président de la Chambre des députés, de l’écrivain Anatole France et du ministre de l’Instruction publique de l’époque, Paul Painlevé ?

Paul Painlevé s’élevait alors, avec d’autres, les mêmes qui avaient défendu Dreyfus, pour dénoncer haut et fort le crime en train de se commettre. Je le cite : « Le cauchemar est devenu aujourd’hui une présente réalité. Les massacres qui depuis un an ensanglantent l’Arménie dépassent par leur ampleur et leur cruauté les plus atroces légendes de tous les siècles et de tous les pays. »

Aujourd’hui, l’écho de ces voix-là résonne encore à nos oreilles.

20150325-18-NajatVB-WEB-ArménieJe souhaite remercier le « Conseil scientifique international pour l’étude du génocide des Arméniens » et tous ses partenaires, parmi lesquels la mission 2015 du Conseil de coordination des organisations arméniennes de France et le Conseil Régional d’Ile-de-France, d’avoir organisé la plus grande manifestation pour le centenaire de 1915. Ce colloque, sous le haut patronage du président de la République, associe de hauts-lieux pour la recherche française et pour la transmission du savoir : la Sorbonne, mais aussi le Mémorial de la Shoah, l’Ecole des hautes études en sciences sociales et la Bibliothèque Nationale de France.

Il atteste de l’investissement dans la recherche sur le génocide d’une large communauté de savants du monde entier. Il va, pour la première fois, permettre d’interroger le bilan de cent ans de recherches sur le génocide arménien, mais aussi d’interroger, dans une dimension comparatiste, la spécificité du vingtième siècle dans l’histoire de l’humanité, comme l’ère des génocides et des violences de masse.

Le rôle de l’histoire est crucial car l’historien a le rôle primordial d’établir la vérité des faits pour faire la lumière sur ce qui a été.

Visés par une volonté d’extermination systématique, les Arméniens furent d’abord victimes de persécutions. Ils étaient visés en tant qu’Arméniens, parce qu’ils étaient arméniens.

Parce qu’ils représentaient l’âme et la culture arménienne, des artistes, des intellectuels, hommes et femmes, furent poursuivis et arrêtés.

Ils payèrent un lourd tribut.

Le 24 avril, le musicien Komitas fut arrêté, ainsi que 650 autres intellectuels. La vie du plus grand génie de la musique arménienne, qui avait sauvé de l’oubli les plus beaux chants populaires arméniens, fut brisée à ce moment par les épreuves de la déportation et de la torture. Il sombra définitivement dans la folie.

Le poète Daniel Varoulan, l’un des plus grands poètes de la littérature arménienne, fut lui aussi arrêté le 24 avril, avant d’être sauvagement assassiné le 23 août 1915.

La romancière et poétesse Zabel Essayan, fut, elle aussi, ciblée par la rafle. Elle en réchappa miraculeusement. Elle travailla par la suite sans relâche à recueillir les témoignages des survivants du génocide, jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par une autre barbarie, celle du Goulag de Staline, où elle disparut en 1943.

La volonté exterminatrice s’est poursuivie implacablement : tout le peuple arménien était visé.

Les hommes furent assassinés, puis leurs femmes et leurs enfants furent massacrés ou déportés dans des conditions effroyables. Ils moururent en chemin, d’épuisement, ou enfermés dans des camps. Leur mise à mort en Syrie, en Mésopotamie, dans le berceau de la civilisation européenne, s’est produit là où d’autres atrocités sont commises aujourd’hui.

La recherche a permis d’estimer que, de 1915 à 1917, les deux tiers des Arméniens, au moins 1 300 000 personnes, perdirent la vie du fait des déportations, des camps de concentration et des exécutions massives.

La recherche a permis d’étayer et d’analyser ces faits, et de les nommer du nom de génocide. L’étude rigoureuse des sources, des témoignages des survivants, des documents, a permis d’établir cette vérité, qui ne fait plus débat dans la communauté scientifique.

Il n’est pas de terme plus approprié dans notre langue que celui forgé par le juriste Raphaël Lemkin en 1943 pour nommer l’innommable, pour qualifier la volonté de destruction systématique d’un peuple pour ce qu’il est.

Mais si le travail des historiens est de connaître, il est aussi essentiel parce qu’il fait vivre la reconnaissance.

La République française a pris acte de l’avancée de la recherche historique et a fait inscrire, dans l’article unique de la loi du 29 janvier 2001 « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915. ».

Cette reconnaissance est essentielle car c’est aussi la reconnaissance due aux 500 000 français d’origine arménienne, descendants de survivants ; à tous ceux d’entre eux qui, réfugiés en France, comme Missak Manouchian, se sont battus pour la France et sont morts pour elle en héros.

Cette reconnaissance est, de façon universelle, la reconnaissance due aux individus persécutés, aux minorités opprimées et aux peuples menacés dans leur existence.

C’est aussi ce qui conduit la France à affirmer que le négationnisme est intolérable, car le droit est ce qui protège contre toutes les formes de manipulation. Et c’est la position de la France auprès de la Cour européenne des droits de l’homme.

Les diasporas arméniennes vivant dans des pays libres ont magnifiquement illustré à quel point la connaissance scientifique est une arme essentielle pour la reconnaissance et contre le négationnisme. A l’image d’Archag Tchobanian, arrivé à Paris en 1895 pour prendre la défense de son peuple précipité dans les massacres hamidiens, les intellectuels arméniens ont fait du livre et de l’écrit un combat pour la vérité.

Dans le domaine de la recherche, nous devons beaucoup aux historiens d’origine arménienne, que ce soient les grands historiens français Anahide Ter Minassian, Raymond Kervokian et tant d’autres, ou les historiens américains comme par exemple Vahakn Dadrian et Richard Hovannisian.

En Turquie, les Arméniens travaillent main dans la main avec des intellectuels et historiens turcs, dont certains ont payé de leur vie ce combat pour la vérité : je pense en particulier à Hrant Dink, assassiné le 19 janvier 2007. Je veux remercier la politiste Bursa Ersanli, l’éditeur Ragip Zarakolu ou encore Fethiye Cetin d’être présents aujourd’hui.

Mais les chercheurs d’identité arménienne n’œuvrent pas seuls. Et ce centenaire de l’événement installe les historiens arméniens au cœur de l’histoire globale des sciences sociales des génocides ; il est l’occasion, et ce colloque en est la manifestation, du passage du génocide arménien à un statut d’objet historique global. En France, le désenclavement de cet objet d’études, dont Yves Ternon, puis Pierre Vidal-Naquet, ont été les précurseurs, s’est poursuivi avec l’apport des spécialistes de la Première Guerre mondiale : les historiens de la Grande Guerre l’incluent désormais pleinement l’étude et la compréhension des phénomènes extrêmes de violence guerrière.

L’apport de la turcologie a lui aussi été déterminant, les spécialistes du monde turco-ottoman ayant su aborder l’événement sans concession.

Enfin, en France, l’étude comparée sur les génocides a permis d’éclairer l’événement à la lumière de la recherche sur la Shoah, mais aussi de la recherche, en plein essor, sur le génocide des Tutsi au Rwanda.

Aujourd’hui, c’est forts de la somme de ces recherches que nous pouvons nous souvenir collectivement, et rendre hommage aux victimes. La recherche, le livre, la création, sont aussi un apaisement à la douleur des mémoires. Ce sont autant de ponts jetés entre le passé et l’avenir.

Mais le travail des historiens est, enfin, ce qui permet à une nation de regarder plus loin, vers l’avenir, et d’empêcher les massacres de se reproduire.

L’histoire, en tant que science du passé des nations, en nous apprenant d’où nous venons, nous permet aussi d’éclairer notre avenir. Parce que, grâce à elle, nous pouvons nous projeter collectivement, elle nous aide à construire notre citoyenneté.

L’histoire n’est pas que celle des puissances et des empires : elle est aussi celles des peuples et des gens, elle est aussi l’histoire sociale et l’histoire populaire.

Parce que la citoyenneté républicaine est fondée sur le savoir, la connaissance, le refus de la fatalité, l’école a un rôle central à jouer pour cette transmission. C’est elle qui peut rendre réelle la promesse de la République à ses enfants de les faire grandir dans l’égalité et la tolérance. C’est elle qui peut semer les germes d’une mémoire partagée.

Je veux ici rendre hommage à tous les professeurs d’histoire-géographie de France qui y contribuent au quotidien. Le génocide des Arméniens de l’Empire ottoman, qui fait partie de notre mémoire à tous, est étudié par tous au cours de la scolarité obligatoire, en classe de 3ème.

A l’école, nous transmettons l’éveil de la citoyenneté, la culture du débat d’idées, la lutte contre les préjugés et contre toutes les formes de persécution. Nous apprenons la différence entre la controverse, le dialogue, qui est à la source même de la connaissance, et la manipulation ou la falsification.

A l’école, les élèves doivent apprendre à comprendre le monde, mais aussi apprendre à vouloir le changer, pour prendre pleinement leur place de citoyen. C’est le sens des réformes que nous adoptons, avec la mise en place dès la rentrée prochaine d’un enseignement moral et civique tout au long de la scolarité obligatoire.

Mais cette transmission ne peut se faire seulement à l’école, sans l’appui de la recherche.

Elle doit se poursuivre dans l’enseignement supérieur et la recherche, où les études sur les génocides doivent pouvoir encore mieux trouver leur place, comme les « genocide studies » ont pu trouver la leur outre-Atlantique notamment.

Par l’ampleur des questions qu’elles recouvrent, elles concernent de très nombreuses disciplines scientifiques, dans les sciences humaines et sociales et au-delà. Alors que nous entrons dans le deuxième siècle de recherches sur le génocide arménien, je souhaite lancer une mission d’étude dressant un état des lieux de la recherche sur les génocides pour permettre à celle-ci de se développer.

Confronter les points de vue, comprendre ce qui a conduit aux événements tragiques du passé, c’est ce qui nous permettra de prévenir la possibilité de leur répétition demain. C’est ce qui nous permettra de continuer le combat contre l’oubli.

C’est le sens je crois que le Président de la République a souhaité donner à ce colloque, qui se tient sous son haut-patronage.

En attendant le 24 avril, où je me rendrai à Erevan aux côtés du Président de la République pour une commémoration internationale exceptionnelle, j’aime à voir dans la tenue de ce grand colloque international à la Sorbonne une promesse d’inscription durable de cette histoire dans le présent et dans l’avenir : la définition même de l’histoire selon Thucydide, qui l’appelait « un trésor pour l’éternité. »

Je vous remercie.

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Photos © Philippe Devernay / MENESR

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2 commentaires sur « Le génocide des Arméniens de l’Empire ottoman dans la Grande Guerre : cent ans de recherche » – Discours

  1. Breye

    LES génocides qu’il ne faut surtout pas oublier !!!! (j’en suis encore aux Amérindiens que nous avons oublié et ce n’est pas stoppé en Amazonie) :::: il y a aussi ceux en cours dont on parle très peu :::: n’oublions pas les enfants de Mandela qui retournent sur le même chemin du racisme yanquis :::: ETC . ETC . ETC.

  2. LANCIEN Dominique

    Très Fort discours qui LUI aussi aurait dû être diffusé sur au moins UNE chaîne de NOTRE TV Publique!!! Afin de réveiller TOUS et TOUTES ces « Amnésiques » qui se multiplies chaque années un peu plus dans notre pauvre France!!! Vous êtes vraiment quelqu’un de Bien Najat.

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