Najat Vallaud-Belkacem : « Alerte ! Le niveau de vie mondial recule pour la première fois depuis trente ans » – Tribune dans L’Obs

ONE Publié le 16 septembre 2022

L’ancienne ministre de l’Education nationale, aujourd’hui directrice France de l’ONG One, analyse les causes et les conséquences de la baisse, pour la deuxième année consécutive, de l’indice de développement humain publié par les Nations unies.

Le dernier rapport mondial sur le développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) rendu public mardi 8 septembre est venu confirmer ce que beaucoup ressentaient et ce que tous craignaient : les crises climatiques, pandémiques et politiques d’une ampleur inédite que nous avons subies ces deux dernières années ont eu un impact dévastateur sur les conditions de vie de milliards de personnes à travers le monde.

Pour la première fois depuis trente-deux ans, l’indice de développement humain (IDH) a en effet reculé pendant deux années consécutives, et ce, pour plus de 90 % des pays du monde. Créé en réponse aux insuffisances du seul PIB par habitant, qui n’évaluait que la production économique et ne renseignait pas sur le bien-être individuel ou collectif, l’IDH permet d’évaluer le niveau de développement d’un pays en se fondant sur la qualité de vie de ses habitants. Il intègre trois facteurs : l’espérance de vie à la naissance (la dimension « santé » du développement humain), le degré d’instruction (scolarisation des jeunes et alphabétisation des adultes), et le niveau de vie (revenu par habitant en parité de pouvoir d’achat).

Inversion de tendance historique

Quand la santé, l’éducation et le niveau de vie sont en recul, c’est à une dégradation massive et généralisée des conditions de vie humaines sur la planète que nous assistons. Cette inversion de la tendance historique de l’humanité à améliorer son existence est quasi universelle, puisque plus de 90 % des pays ont enregistré une baisse de leur IDH en 2020 ou 2021. Le développement humain est désormais retombé à ses niveaux de 2016, annulant ainsi une grande partie des progrès en matière de réalisation des objectifs de développement durable à l’horizon 2030.

Pour quelles raisons ? Le rapport du PNUD revient bien entendu sur les effets durables du COVID-19. L’extrême pauvreté dans le monde a augmenté de 20 % au cours des deux premières années de la pandémie : entre 2020 et 2022, 110 à 150 millions de personnes supplémentaires se sont ajoutées aux 689 millions de celles qui tentent de survivre avec moins de 1,90 dollar par jour, dénombrées en 2018. La reprise mondiale a été partielle et inégale, et beaucoup de pays d’Amérique latine, d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud ne sont toujours pas remis. La crise alimentaire résultant du changement climatique et la guerre en Ukraine, le « grenier à blé » de l’Europe et d’une partie de l’Afrique, ont sans le moindre doute eu des conséquences dramatiques. L’intensité des mutations géopolitiques et la persistance de conflits régionaux sont également en cause : 100 millions de personnes sont actuellement déplacées de force, la plupart à l’intérieur de leur propre pays.

Face à ces bouleversements d’une ampleur inédite, aux conséquences durables, dont la conscience et la perception des enjeux ont progressé, ce sont l’incertitude et l’inquiétude face à l’avenir qui dominent. Avant même la pandémie, plus de six personnes sur sept dans le monde ne se sentaient pas en sécurité, malgré des années d’amélioration des indicateurs habituels de mesure du bien-être. C’est notamment au sein des pays riches que la hausse de ce sentiment d’insécurité a été la plus marquée.

Nouvelles assurances collectives

A l’heure où l’interconnexion du monde et la globalité des enjeux sont plus évidentes que jamais, le PNUD explique notamment l’incapacité collective à s’attaquer à l’origine des problèmes auxquels nous sommes confrontés par la montée de la polarisation politique, de la frustration à l’égard des dirigeants et de la suspicion : moins de 30 % des personnes à travers le monde pensent que l’on peut faire confiance aux autres − le taux le plus bas jamais enregistré. L’heure est paradoxalement au repli sur soi au moment précis où le besoin d’action collective est le plus urgent.

Pour préparer nos sociétés aux aléas d’un monde plus incertain, ce rapport nous invite à un partage plus large des risques et suggère de déployer de nouvelles assurances collectives, en investissant dans la protection sociale, et en donnant aux individus les moyens de leur émancipation grâce à l’accès à la santé ou à l’éducation.

Alors que les conditions de la reprise et de la transition énergétique restent largement à inventer, le message du PNUD est un appel à l’action, sans ambiguïté et finalement relativement optimiste : pour reprendre le contrôle de nos vies, nous ne pouvons poursuivre comme seul objectif la création de nouvelles richesses tout en négligeant le développement humain. Pour sortir de l’impasse et mettre fin aux incertitudes mondiales, c’est d’un sursaut de solidarité internationale dont nous avons besoin.

Tribune publiée sur le site de L’Obs le 16 septembre 2022.

Crédits photo : Martin Bertrand / Hans Lucas