Abd al Malik, pour un Slam citoyen.

J'aime ! Publié le 23 février 2010

Le  rappeur-slameur Abd al Malik m’avait beaucoup impressionnée lors du récent concert qu’il a donné à Lyon, Salle 3000. Je n’ai pas eu l’occasion de partager ce moment avec vous depuis, alors je profite de la parution d’une tribune de l’artiste dans Le monde pour vous dire toute l’admiration que je porte à ce chanteur.

malikJe garde un très bon souvenir de ce concert, d’abord parce que c’était un superbe spectacle, mais aussi parce que j’y avais, pour l’occasion, invité plusieurs groupes de jeunes lyonnais adeptes de slam, ou bénévoles associatifs engagés dans des actions de solidarité.  Après la représentation, Abd al Malik a accepté de répondre en toute simplicité aux  multiples questions de ces jeunes .

Dans cet tribune parue dans le Monde la semaine dernière, le  rappeur-slameur revient justement sur ce qui fait l’engagement d’un artiste. Je vous laisse lire cette intervention remarquable dans le débat public.

« Qu’ont donc en commun Jacques Brel, Brian Eno,Juliette Gréco ou Kanye West ? D’abord une forme d’avant-gardisme – qu’il ne faut pas confondre avec la « branchouillerie » qui est son pendant jetable, on peut appeler ça du courage aussi. Parce que c’est le fait d’avoir du style, de l’intelligence et du coeur dans les tripes. Cette capacité à se trouver – avec une élégance toute singulière dans leur genre respectif, au croisement du classicisme et de la modernité. C’est aussi, et cela va évidemment ensemble, le fait de ne pas avoir peur… De ne pas avoir peur d’être soi et de son temps.

De tels artistes ne font pas qu’enrichir la musique populaire, ils en redéfinissent les contours face à une société en mouvement. Derrière cette manière de faire, de concevoir la musique, il y a donc la politique. Et ces artistes ne sont pas de simples chanteurs, ce sont des chanteurs citoyens qui, en redessinant la musique populaire à leur image (pas simplement dans le fait d’être chanteur à leur façon mais également et surtout, dans leurs attitudes et/ou leurs déclarations face aux événements historiques, politiques, sociaux, économiques, écologiques, etc.), se font de véritables passeurs de l’idée démocratique.

Prenons pour exemple l’attitude de Kanye West sur la chaîne américaine NBC en septembre 2005, lors du Téléthon organisé pour venir en aide aux victimes du cyclone Katrina ; lorsqu’il dit en direct à l’Amérique entière (et finalement au monde) que « George Bush n’en a rien à faire du peuple noir ! ». C’est de ce genre d’engagement spontané, en plus du talent qu’ils mettent dans leurs oeuvres, que ces artistes tirent leur mérite. Camus, en parlant des écrivains engagés, disait en substance que cet engagement n’a de sens que parce qu’il est libre. Et que si cela devait devenir une loi, un métier ou une terreur, il n’y aurait justement plus aucun mérite.

Aujourd’hui en France, ce type d’artiste est quasiment absent du paysage parce que, soit il se repose sur la grandeur d’un patrimoine culturel et artistique, qu’il vide de la dynamique de son actualité en la muséifiant, soit il se construit en marge de celle-ci. Le passé doit être une inspiration, mais le passé est habité, donc inhabitable. C’est dans cette tension que l’artiste doit créer son espace, et cela me semble être en France une tâche particulièrement ardue. C’est parce que l’artiste est toujours le résultat du contexte de son époque.

Et aujourd’hui l’artiste français (mais pas seulement l’artiste) ne cesse de développer des complexes face à la mondialisation et à l’hégémonie culturelle américaine. Cette Amérique si « cool », capable de recycler, de réactualiser, de réinventer son propre patrimoine en se connectant à toutes les strates (ethniques, sociales et générationnelles) de sa population et en remodelant perpétuellement sa réalité. Faisant de l’espace culturel la chose publique par excellence où tous se sentent reconnus dans leur particularisme, mais partagent les mêmes valeurs et les mêmes idéaux.

C’est ainsi que des artistes aussi différents que Jay-Z, Bruce Springsteen, Scarlett Johansson et Marc Anthony, pour ne citer qu’eux, ont participé activement à l’élection de Barack Obama. Tous convaincus de travailler par là même à la fois au maintien de la cohésion d’une unité nationale et à celui d’un prestige hors de leurs frontières mis à mal par l’administration Bush.

Lors d’une discussion récente avec le chanteur Harry Belafonte, je fus étourdi par une série d’histoires qu’il me raconta. Il m’expliqua comment il avait découvert Paris après la seconde guerre mondiale avec ses amis Miles Davis et James Baldwin ; comment ils avaient été émerveillés par le foisonnement de talents et d’idées neuves et progressistes que la France portait en elle ; comment ils étaient devenus naturellement les camarades de tous ces Parisiens blancs, militants, audacieux et distingués. Il me raconta comment quelques années plus tard, devenu l’un des plus proches amis de Martin Luther King et un fervent militant de la lutte pour les droits civiques, il revint à Paris chercher le soutien de la France dans la lutte des Noirs américains.

Il me raconta comment il fut reçu et soutenu à Paris par Yves Montand et Simone Signoret, qui réunirent autour d’eux les artistes et les intellectuels les plus influents de l’époque pour sensibiliser la France et l’Europe à la ségrégation raciale dont étaient victimes les Noirs dans certains Etats américains. Des milliers de Parisiens participèrent à cet événement, qui eut un retentissement mondial (même l’acteur britannique Peter O’Toole fit le déplacement !). Il me précisa qu’en ce temps-là, tout ce que Paris et la France symbolisaient de force prenait sa source dans son incroyable et singulière culture, qui était sans doute selon lui la plus prestigieuse et la plus en phase avec les soubresauts de l’époque.

Quels peuvent être les moyens aujourd’hui pour que la culture – la chanson, la langue française… – se connecte, elle, à nouveau avec son peuple (dans sa totalité et dans sa complexité), et particulièrement avec sa jeunesse ? Et à cause de tout cela, à bien y voir, notre avenir à tous n’est-il pas quelque part dangereusement mis en péril ?

Je suis convaincu qu’en France la crise de l’industrie du disque n’est pas seulement liée au téléchargement illégal ou à la crise économique. C’est une forme de lâcheté et de suffisance qui handicape trop d’artistes, qui les empêche de rester en phase avec le réel, de se mettre au diapason des profondes attentes de l’audience : faire croire en l’avènement de la possibilité de. On appelle cela le rêve, l’espoir aussi. Le rayonnement de la France s’amenuise parce qu’elle perd toujours un peu plus en incitation créative quand elle est sans cesse, dans un flot continu, alimentée négativement par la peur.

Tout cela n’est que la conséquence d’une perte de confiance dans sa capacité à répondre de façon pertinente aux problématiques de l’époque. Ne cherchant des solutions qu’à l’extérieur d’elle-même alors que tout lui est à portée de main. Un patrimoine artistique et culturel fabuleux (qui a longtemps fait office de référence absolue pour le reste du monde) qui ne demande qu’à être revivifié, et un peuple d’une diversité magnifique et d’une force de jeunesse phénoménale.

Brel, Eno, Gréco ou Ye, tous mes héros chanteurs, rappeurs, rockeurs, et autres, ne disent pas autre chose que cela, chacun à leur façon : c’est dans la culture que s’origine la politique. C’est elle qui lui donne son sens, sa noblesse et sa singularité, qu’elle érige au rang d’universel parce qu’elle parle à tous, parce qu’elle parle de tous.

En réalité, dans le mouvement de l’Histoire, ces artistes sont des archétypes. Ces figures qui ne changent jamais sont des repères solides et stables. C’est simplement notre manière de les percevoir qui évolue. Et lorsque j’écris une chanson, j’ai tout cela en tête. J’essaie de trouver par ma musique et par mes textes des perspectives inédites pour expliciter ce phénomène. En quête de correspondance figurative, j’essaie de transcender les formes et les genres dans un esprit de réel partage, et j’oserais presque dire de communion. Je ne perds jamais de vue que mes chansons ont une destination et qu’à un moment donné, elles m’échapperont. Prendre conscience des autres, ne jamais nier cet Autre que je ne connais pas et qui pourtant me fera prendre place dans sa vie, est un devoir, une nécessité.

Ce principe ne met absolument pas en péril la liberté créatrice, cette liberté extraordinaire de mouvement du coeur et de l’âme, au contraire elle y puise son essence. Lorsqu’on a cette approche, l’artiste est comparable au funambule. Il garde l’équilibre sur le fil de la sincérité, au-dessus du vide. Une multitude de choses nourrit le vide, il y a l’orgueil, l’égoïsme, la peur, la cupidité et la soif de tout ce qui peut vous donner l’illusion d’être supérieur aux autres.

En parallèle, je me fais aussi toujours une autre réflexion, de façon plus ou moins consciente selon l’enthousiasme du moment, quand j’écris un texte. Je rêve qu’écrire une chanson en langue française dans un monde dominé culturellement par l’Amérique soit plus que de la résistance bête ou une simple alternative. Je me dis fort qu’avec un peu de talent, c’est l’antidote d’un mal qui se balade lui aussi à travers l’Histoire. S’accaparant toujours tout, lorsqu’il est assez virulent, pour finir invariablement, fatalement, par tuer l’altérité.

Finalement écrire une chanson, c’est capter l’immuable en mouvement, donc être un peu plus que poète (parce qu’ici la chanson est un corps et la poésie une charpente, « la mathématique de toutes les écritures », selon la formule d’Aragon) et un peu moins que mystique. En tout cas, avoir une intelligence du coeur qui nous permette de nous réconcilier un peu plus avec l’idée de la mort ; puisqu’il y a toujours quelque chose qui subsiste.

En cela la chanson est un art majeur, parce qu’étant la bande originale d’une multitude de vies, elle en influencera forcément, même de façon partielle ou indirecte, le déroulé. Mais tout cela n’est pas très important. Je veux dire la chanson, comme toute autre forme d’art, n’est qu’un moyen qu’a développé l’homme pour exprimer son humanité, sa capacité à s’émouvoir et son engagement solidaire en tant qu’être dans un monde qui nous incite de façon toujours plus insidieuse à prendre de la distance avec la réalité profonde de nos émotions.« 

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4 commentaires sur Abd al Malik, pour un Slam citoyen.

  1. rachidi

    Je m’ arreterai par un droit de réponse car
    il faut voir ailleurs .A propos de la
    richesse en France, nous avons le devoir
    d’exporter le modèle à l’espace francophone face aux autres ,d’autant les compétences
    du pays,hommes et femmes .Les échanges permettent l’enrichissement.
    Un autre sujet,on ne s’enrichit pas avec une
    association ,son but est non lucratif,tout juste
    peut on avoir l’espoir de s’ autofinancer et
    peut etre créer des emplois pour un meilleur
    fonctionnement surtout avec la deche de
    l’état et des collectivites,elles peuvent
    seulement jouer un role de lanceur.On ne
    marchandise pas le social mais on essaie de
    trouver des solutions de pérenisation de petite association.Merci pour se droit de réponse à Thierry Philip

  2. pravda

    je répondrais comme un certain intellectuel qui a répondu a mde Christine Ango , si votre livre sort de vos tripes vous savez ce qui a dans vos tripes ? , c’est un peu comme Abdel Malik si y a son cœur dans ses tripes je vous raconte pas , mais si les artistes sont politiques pourquoi voter pour des politiques pourquoi ne pas voter directement pour eux .
    mais si il est la pour le vote noir , vote communautaire , faut plus me parler de nation de republique de laïcité .

  3. philgi

    Un très grand artiste, à l’image d’une France métissé telle qu’elle est !! que cela déplaise à certains..profitons au contraire de cette richesse culturelle qui peut que nous ouvrir l’esprit et faire oublier notre sale passé colonialiste que l’on traîne comme un boulet derrière nous.
    A écouter absolument: le face à face des coeurs..quand islam rime avec universalisme..

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