Contre la désillusion, l’éducation populaire

Jeunesse Publié le 3 juin 2014

Tribune. Le 25 mai, plus de 100 000 jeunes qui utilisaient pour la première fois leur carte d’électeur ont déposé un bulletin du Front national (FN) dans l’urne. Plus d’un million ont décidé de ne pas utiliser du tout leur carte d’électeur. Devant cette situation, comment ne pas ressentir l’ampleur du gâchis ?

Le déplorer ne saurait suffire. Il faut, avec humilité, entendre le message de ces jeunes qui se sont abstenus ou affranchis des principes républicains les plus fondamentaux. Je ne m’exprimerai pas à leur place. Je prendrai le temps de l’écoute pour mieux comprendre leur geste.

Il y a des choses qu’on peut entendre. Le chômage, la crise du travail, la peur de l’avenir, le sentiment de relégation, de déclassement, l’impression d’autisme que dégage parfois la technocratie bruxelloise sont parmi les explications régulièrement avancées. Ma plus grande crainte est cependant que la plupart des jeunes ne donnent aucune explication. Que l’engagement civique ait tout simplement été balayé ce dimanche par une indifférence civique devenue la norme.

Il n’y a pourtant pas de fatalité. Souvenons-nous qu’il y a deux ans encore, trois jeunes sur quatre s’étaient rendus aux urnes lors de l’élection présidentielle. Constatons aussi que les partis qui font véritablement une place aux jeunes réussissent mieux que les autres à attirer leur suffrage. Nous serions fautifs de ne pas en tirer toutes les conséquences : la voie du renouvellement générationnel, trop timidement engagée, doit être approfondie.

Surtout l’histoire nous apprend que la République française a des ressources insoupçonnées du moment que ses enfants croient en elle, en ses institutions, en son école et en sa valeur cardinale : l’égalité. Cette adhésion n’est pas quelque chose qui se décrète. C’est une bataille culturelle de chaque instant, une bataille que l’Etat doit lancer, mais qu’il n’a pas vocation à porter seul, sans quoi il échouera.

Au cœur de cette reconquête, il y a l’absolue nécessité de rendre les jeunes conscients de leur pouvoir d’agir. C’est précisément le rôle et la vocation de l’«éducation populaire». Education populaire, le mot peut paraître ancien, voire suranné dans notre société de zapping médiatique. Mais il est plus qu’un mot. Son histoire centenaire, structurée autour de grandes fédérations et relayée par une myriade d’associations, est celle d’un défi sans cesse relevé face à la désespérance civique.

Notre pays est affligé par la tentation du repli sur l’entre-soi. Rien n’est pourtant plus indispensable que de soutenir et développer les espaces dans lesquels des jeunes, issus de tous les horizons, se rencontrent et échangent. Les arts, les sciences, le sport, les jeux bien sûr, la philosophie, le débat, l’écologie : tous les jeunes sont attirés par l’un au moins de ces sujets. C’est par l’éducation populaire, qui offre des lieux pour faire et penser ensemble, lieux de confrontation aussi, lieux de transformation de l’individuel en collectif, que l’on parvient à l’engagement citoyen. Son potentiel de mobilisation des jeunes est un gisement pour notre pays, pour que vive le lien social, pour construire le vivre ensemble. Nous manquons encore de ces lieux, physiques ou virtuels, de rencontre et de partage des projets. Je mobiliserai les moyens qu’il faut pour relever nos ambitions en la matière.

Je crois en l’éducation populaire. Je crois en sa capacité, si tant est qu’on lui en donne la possibilité, à changer l’état d’esprit d’une société, d’une génération tout entière. Je crois en son pouvoir de former des citoyens, de donner corps aux valeurs républicaines, d’innover socialement, d’aider chacun à trouver sa place. Parce que je la sais capable d’entendre ce que les pouvoirs publics n’entendent pas toujours, j’organiserai régulièrement des Rencontres de l’éducation populaire, visant à concevoir ensemble les réponses aux maux qui fracturent notre société.

Parce que je souhaite démultiplier sa capacité de mobilisation et son impact, j’accompagnerai son usage des nouvelles technologies et veillerai a ce que nous développions les outils lui permettant d’aller au devant des jeunes qui n’ont pas encore cherché à s’engager. Je réunirai avant l’été les responsables des grandes entreprises du numérique pour leur proposer de mettre leurs technologies au service d’une plateforme de l’engagement, qui permettra à des associations agréées de proposer des projets aux jeunes en s’appuyant sur leur profil de navigation sur le Web. Ce que Google ou Facebook peuvent faire pour permettre à des agences de voyage de vous démarcher en vous proposant le billet d’avion qui vous fait le plus envie doit aussi être fait pour aller proposer aux jeunes des activités pleines de sens, selon leurs centres d’intérêts, ceux qu’ils partagent sur les réseaux sociaux devenus leur principal canal d’information et de communication.

Je sais que les jeunes répondent présents quand on leur offre des possibilités d’engagement qui tiennent compte de leurs envies, du temps qu’ils peuvent y consacrer, de leurs centres d’intérêt. Le succès du service civique à cet égard est très parlant. La demande est très forte, et je me suis engagée à ce que nous puissions y répondre. Mais je veux aussi que l’engagement bénévole, spontané, soit facilité partout et en tous lieux. C’est pourquoi je proposerai aux partenaires sociaux, lors de la conférence sociale, de reprendre les discussions pour la création d’un congé pour engagement.

L’éducation populaire ne résoudra pas tout. Mais c’est un des éléments de la solution dont la France a besoin. Elle est au cœur de son identité. Elle est un élément de sa vitalité. Dimanche 25 mai, trop de jeunes ont fait soit le choix de l’abstention, soit celui du repli sur soi. Une France recroquevillée sera toujours une France rabougrie. Chacun a le devoir, avec les moyens qui sont les siens et avec humilité, de proposer les éléments d’un autre projet.

Najat Vallaud-Belkacem, Ministre des Droits des femmes, de la Ville, de la Jeunesse et des Sports.
Tribune publiée par le journal Libération, le 3 juin 2014.


Photo © Razak

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9 commentaires sur Contre la désillusion, l’éducation populaire

  1. Daniel

    Madame la Ministre,

    je suis surpris de ne pas voir apparaître mon commentaire que je vous ai laissé … Mon commentaire est-il trop long ou trop détaillé ou trop vague ?? Aucun retour du site n’est pas trop normal… démocratie et communication dirigée ?

  2. Valérie

    Madame la Ministre,
    Je me permets de commenter votre tribune bien que n’étant pas citoyenne française mais belge, travaillant dans l’éducation populaire en partenariat avec le réseau des MJC de France. Nous avons réuni plus de 400 jeunes à Bruxelles en mars dernier, des jeunes qui se questionnent sur les enjeux du vivre ensemble et de la société européenne d’aujourd’hui et de demain. En amont de leur venue à Bruxelles, les différents groupes de jeunes ont interpellé leurs députés européens respectifs pour leur proposer de participer à la rencontre et de venir les écouter et discuter avec eux. Un seul député européen était présent, un député belge, aucun autre député européen des 10 pays concernés par le projet n’a souhaité participer et donc aucun député français.
    Quel message pensez-vous que ce type d’attitude peut avoir comme conséquence chez nos jeunes participants pourtant prêts à s’engager ? Les élus ont également une responsabilité importante dans le « gâchis » que vous dénoncez.
    Je vous invite à écouter ces jeunes via ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=ndX7R31bxj8&feature=youtu.be

    Cordialement

  3. David BLUTEL

    Bonjour,

    Hasard ou coïncidence entre partage des régions et relation médiatique.

    Il nous arrive de traiter bien plus souvent l’égalité et la notion médiatique de l’équité que la fraternité dans notre pays. Dans un cas un des piliers des valeurs de la république, dans l’autre une utopie financé, et couvert de l’activité économique et médiatique. Quelle société anonyme pour la jeunesse, l’incompréhension de la genèse des royaliste du pays, extrémité du FN, affaire en cascade et désillusion, en France et oubli de saint Francis et de la tea party. Un va et vient entre milieu professionnel, balade en famille le weekend et repos devant le dernier dvd de Leo. Quelle positionnement pour la république et les structures de l’Etat face à une dogmatique loyaliste et régulière. Le régalien, la réforme, la bureaucratie, axé sur la méritocratie, enfin une solution. Très bonne conclusion madame la ministre ça fait du bien de se sentir enfin en démocratie, merci.

  4. Laurent

    je cite « se sont abstenus ou affranchis des principes républicains les plus fondamentaux » mais c’est vous les élites qui vous êtes affranchis des principes républicains les plus fondamentaux : pourquoi avez_vous privatiser la dette de l’Etat sinon pour vider les poches des citoyens au profit de quelques riches et puissants, pourquoi avez-vous supprimer toutes barrières douanières sans contre-partie pour protéger nos emplois et notre environnement, pourquoi maintenez-vous une classe politique professionnelle corrompue, y compris le FN,FDG, dont les dirigeants sont les mêmes depuis une éternité… toutes ces trahisons vont finir par vous péter à la gueule. Comme disait Lincoln, vous pouvez tomper quelques personnes tout le temps, tout le monde quelque temps mais pas tout le monde tout le temps. La question est combien de temps ? Il me semble que très cyniquement ou très inconsciemment vous faites comme si cela pouvait durer encore ! Et pour finir, arrêtez de secouer le chiffon rouge du FN (à peine 10% de l’electorat). Affrontez les vrais problèmes : 60% d’abstention = gros problème de représentativité et de démocratie réelle ! Crise de la dette souveraine, quand reprendrez-vous la main sur l’économie au lieu de la laisser aux mains de puissants créancier tout en refinançant les banques sur notre dos ?

  5. OlivierAuber

    Je salue cette très belle déclaration d’intention dont je ne nierai en aucun cas la sincérité. Cependant, il me semble que l’idée de s’inspirer des modèles des « réseaux sociaux » (Facebook, etc) est insuffisante. Pourquoi ? Bien, parce que les jeunes qui ont déserté les urnes, y sont, et ils resteront sur ces réseaux tant que ceux-ci leur sembleront plus légitimes que tout ce que la « chose publique » leur présentera. Pourtant, Facebook et consorts, ont aussi des défauts de légitimité évidents : ils fabriquent artificiellement de réputées « élites », en nombre bien plus limité, bien plus distantes, et surtout, infiniment plus puissantes que celles de la République. Bref, à non humble avis, ce n’est ni dans ces modèles, ni dans leur critique (par top complexe) qu’il faut se diriger. Cherchons encore ailleurs…

  6. Mickaël K.

    Facile à dire quand on nous retire les subventions et que les aides aux associations sont de plus en plus difficiles à avoir… J’ai une Licence en Management des Organisations, et je dispose d’une solide expérience dans l’Éducation Populaire (depuis 2006). Pour, suite à la restriction des budgets, je peine à trouver un CDI. Le bénévolat à ses limites… Donc, au lieu de donner l’argent aux agriculteurs, aux pêcheurs, à l’armée et aux banques, pensez avant tout aux citoyens et à ceux qui œuvre dans l’ombre, du moins, si vous souhaitez une France qui s’entraide et reste Humaine…

  7. WEISHEIMER

    Merci pour ce beau discours qui était attendu par les professionnels de l’animation et de l’éducation populaire.
    Il reste maintenant à créer les conditions permettant une politique d’éducation populaire et d’empowerment.
    Quel rôle pour vos services déconcentrés et les Conseillers d’Éducation Populaire? Quelle reconnaissance pour les animateurs associatifs et territoriaux?
    Quel cadre permettant plus de liberté pour le secteur associatif ? L’empowerment nécessite la possibilité de construire du conflit productif pour la démocratie…
    Cette armée d’émancipation attendait un capitaine qui donne un cap et un navire. Vous avez donné le cap. Reste à savoir quel navire emprunter? Des Etats Généraux de l’Education Populaire débouchant sur une loi cadre d’orientation et de programmation?
    A suivre…

  8. Karine s.

    Contre la radicalisation des jeunes incarcérés, l’éducation serait peut-être aussi une solution.

  9. Rouillon Michel

    Je recommande que ce texte soit lu dans toutes les écoles de France car je trouve que vous faites parti de cette belle jeunesse avec une tête bien faite.Ne pas juger instruire.C’est le manque d’instruction qui fait que notre France en est rendu là aujourd’hui .Depuis la dernière guerre nous vivons dans un monde assisté où nous avons perdu nos repères.Il nous faut dans l’urgence rééduquer l’éducation nationale et donner à nos enfants de vrais valeurs .Votre tâche n’est pas facile mais je vous sens passionnée et tout comme vous c’est la passion qui a fait ma richesse intellectuelle
    Continuez vous êtes sur le bon chemin avec mon amitié.Le Goéland Ficelle

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