Renforcer la culture de l’innovation dans l’Éducation nationale – Discours de Grenoble

Retrouvez ici le discours prononcé par Najat Vallaud-Belkacem, ce lundi 26 septembre 2016 et par lequel la Ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a fait plusieurs annonces visant à renforcer la culture de l’innovation dans l’Éducation nationale.
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Madame la ministre, chère Geneviève,
Monsieur le vice-président de Région,
Monsieur le président de Grenoble – Alpes Métropole,
Mesdames et messieurs les élus,
Mesdames les rectrices,
Madame la directrice de l’ESPE,
Monsieur le directeur de l’IFE, cher Michel Lussault,
Mesdames et messieurs les membres du Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative,
Mesdames et messieurs, en vos grades, titres et qualités,
Mesdames et messieurs,
Chers amis,

L’innovation, il y a des lieux pour cela. Incubateurs, fab-lab des entreprises, laboratoires de recherches, tels sont ceux auxquels l’on pense spontanément.

Par contre, soyons francs, l’Ecole n’est pas celui auquel on songe le plus spontanément. On a le sentiment que, pour beaucoup de gens, l’Ecole serait un lieu figé, pétrifié dans le temps, et dans des pratiques.

Pourtant, l’Ecole a considérablement changé au fil des années. Non, l’Education Nationale n’est pas cette belle endormie qui resterait en dehors du monde, en dehors du temps.

Et puis, sincèrement, le contraire serait pour le moins étonnant. Car l’école est un lieu profondément humain, profondément vivant. Les enseignants ne sont pas séparés du monde par une barrière invisible qui les rendrait insensible aux changements d’une époque. Ils vivent, eux aussi ces changements, et surtout, bien souvent, ils en sont les acteurs.

Et ces femmes et ces hommes, une question les accompagne constamment au cours de leur pratique : comment mieux faire ? Comment améliorer tel ou tel cours ? Comment s’assurer que telle pratique répond aux besoins des élèves ?

un professeur, dans les devoirs qu’il corrige comme dans les échanges qu’il a avec sa classe a des retours nombreux sur sa propre pratique. Il peut à la fois voir ses réussites, et elles sont nombreuses, et elles nourrissent une fierté bien légitime. Mais il peut constater, aussi, que tel ou tel aspect pose toujours problème. Qu’il y a peut-être, autre chose à essayer. Des points à améliorer ou à envisager différemment.

De la même façon, je ne connais pas d’enseignants qui ne s’intéresse pas aux avancées, aux progrès, aux connaissances de notre époque, dans tel ou tel domaine, et qui ne se demande pas dans quelle mesure ces innovations ont un impact sur les élèves, leur mode d’apprentissage, leur attention en classe et donc, sur leur propre méthode pédagogique, ou encore sur le contenu des enseignements.

L’innovation est donc bien présente dans l’Ecole, et elle a aussi une histoire, des figures reconnues.

Aussi, ne laissons pas prise à cette idée reçue d’une Ecole qui ne changerait pas, ou qui aurait du mal avec le changement : parce que la question du changement est au cœur de l’Ecole, au cœur du métier d’enseignant, et c’est un changement qui a une direction claire, celle du progrès.

A quoi servent les échanges aux moments de corriger un devoir, à quoi servent les remarques et les explications reprises patiemment, à quoi servirait-il de mettre les élèves en situation de réflexion critique sur ce qu’ils comprennent, sur ce qu’ils apprennent sinon à faire progresser les élèves, tous les élèves ?

Et dans un métier où le progrès occupe une telle importance, l’innovation n’aurait pas sa place ? Si. Evidemment.

Seulement, les initiatives, nombreuses, souvent locales, restent mal connues, restent méconnues. On n’en parle pas – ou si peu. Et pourtant, le résultat des questionnements des enseignants comme de l’ensemble des personnels, nous le voyons concrètement, que ce soit à l’occasion du prix Impulsion, prix de l’administration innovante lancé en 2013, ou du prix de l’innovation, qui récompense des actions pédagogiques innovantes.

Mais, il faut aussi reconnaître que le système change doucement et que certaines innovations locales essaiment à l’échelle d’un département, puis d’une académie. J’ai en tête le projet « Apprenance » que certains connaissent sans doute.

Il y a quelques années, les porteurs du projet avaient analysé à l’échelle d’une circonscription les effets du modèle de formation traditionnelle. Ils avaient repéré un manque d’efficience face à un public scolaire fragile en risque de décrochage. A l’époque, les formats d’enseignement étaient peu interrogés et peu transformés. Nourris par les travaux de la recherche, les équipes ont imaginé un autre dispositif d’analyse de pratiques professionnelles pour favoriser la persévérance scolaire.

Aujourd’hui, ce projet est décliné dans le département de la Drome et il est suivi de près à l’échelle académique.

Oui, il y a de l’innovation, et ils sont encore nombreux, ici, dans cette salle, les femmes et les hommes qui innovent au quotidien, pour faire avancer et l’École, et leurs élèves !

Cette question, « comment faire mieux », elle n’épargne évidemment pas l’ensemble de l’institution, et la ministre.

S’il existe de tels préjugés autour d’une supposée incompatibilité de principe entre l’innovation et l’Education Nationale, c’est aussi parce que pendant longtemps, les innovations de terrain n’ont pas eu la reconnaissance et la visibilité qu’elles méritaient.

L’innovation, ce n’est pas une mode, ce n’est pas la nouveauté à tout prix. L’innovation, ce n’est pas sortir à la chaîne des téléphones a peu près identiques à d’infimes  variations près, et en les numérotant pour bien montrer que le 7 est forcément beaucoup mieux que le 6.

Innover, c’est apporter, à un problème ou à une situation, une réponse appropriée, pérenne, et efficace. Et puis, il y a toujours, que ce soit en économie comme en science, une espèce de mystère autour de l’innovation.

Mais si on ne sait pas exactement comment stimuler à coup sûr l’innovation, on sait parfaitement comment la brider : s’il n’y a pas un accompagnement, une reconnaissance, et une valorisation réelle de l’innovation, alors on est sûr de décourager les meilleures volontés du monde, qui, au mieux, continueront d’innover dans leur coin, discrètement, et, au pire, se diront « à quoi bon ? ».

Nous avons besoin d’innovation dans l’éducation, dans nos écoles et dans nos classes. C’est pour cela que nous avons entamé, ces dernières années, un changement radical de culture au sein même de l’institution.

Le 19 avril 2013, a été officiellement installé le Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative. Composé de 40 membres, il a permis de définir l’innovation, comme, je cite, « une action pédagogique caractérisée par l’attention soutenue portée aux élèves, au développement de leur bien-être, et à la qualité des apprentissages », avec un souci constant de démocratisation.

Il contribue, le rapport d’aujourd’hui le prouve, à promouvoir l’esprit d’innovation, à favoriser la mutualisation et la diffusion des bonnes pratiques, et il esquisse des pistes de travail pour nourrir encore et toujours l’innovation.

Il existe aussi un Prix National de l’innovation, et une Expérithèque, qui recense les pratiques innovantes sur l’ensemble du territoire. Il existe une journée de l’innovation qui permet de mettre en valeur 30 projets de qualité. C’est important. Mais nous devons aller plus loin.

Valoriser les pratiques innovantes c’est valoriser les enseignants, les communautés éducatives qui travaillent et s’engagent tous les jours pour la réussite de tous.

Pour innover, il faut avoir confiance en ses pratiques mais aussi en celles de ses collègues. Et cette « culture de la confiance » – un concept, cher François Taddei, qui vous est cher – cette culture de la confiance n’est pas aisée à diffuser et à insuffler. Pourtant, chaque enseignant doit se sentir concerné par cet engagement.

C’est pourquoi je souhaite que l’innovation soit aussi valorisée localement, au plus proche des acteurs qui la mettent en œuvre, pour la rendre plus lisible, mieux connue et inciter de nombreux professeurs à faire connaitre leurs pratiques innovantes et à les partager avec leurs collègues, mais aussi hors les murs de l’école.

Oui, l’innovation se bâtit jour après jour au cœur de nos écoles et établissements, au cœur de nos classes, et au cœur de nos académies.

Je connais et je salue le rôle des recteurs, des inspecteurs, des CARDIE, mais aussi des directeurs d’école et chefs d’établissements qui je le sais jouent un rôle décisif dans l’accompagnement et la valorisation des enseignants et innovants et dans la diffusion de leurs innovations.

Je souhaite aussi que les liens entre les ESPE et les réseaux innovants soient plus denses et réguliers pour favoriser des initiatives comme celles de plusieurs académies qui proposent désormais un dispositif professionnalisant associant un étudiant de M2 et une équipe innovante : l’objectif est de contribuer à la formation de l’un et de développer la réflexion sur la pratique enseignante de l’autre.

Des changements sont en cours, d’autres vont intervenir : mais ce changement est, plus généralement, une dynamique qui va connaître, aujourd’hui, dans ce lieu, avec vous, avec les deux rapports qui m’ont été remis aujourd’hui, un nouvel élan, et franchir une nouvelle étape.

Le premier rapport que je veux évoquer ici, c’est celui sur les travaux du CNIRé.

A ce sujet, la nouvelle composition de ce Conseil a été annoncée ce matin. C’est, cher Philippe Watrelot, un plaisir de voir votre expertise et votre expérience du terrain venir contribuer au mouvement en faveur de l’innovation initié au sein de ce CNIRé.

Ce conseil est un lieu de rencontre entre praticiens, chercheurs et experts : votre nomination est un signal fort de ce que j’évoquais au début de ce discours : oui, dans l’innovation, les enseignants sont en première ligne. Et oui, l’innovation, cela se construit ensemble, collectivement. Dans cet élan commun, vous saurez, j’en suis certaine, animer ce vaste réseau des partenaires de l’Ecole que vous connaissez si bien.

Je tiens aussi, chère Madame Sturbaut à vous remercier pour ce rapport, et je salue tous les membres du CNIRé.

Je sais tout l’investissement et tous le travail effectué  au cours de ces derniers mois, dans un contexte particulier du à la situation personnelle de Didier Lapeyronnie, que je souhaite saluer.

L’engagement dont vous avez fait preuve, mesdames et messieurs les membres du CNIRE, se ressent dans la synthèse des travaux que vous me remettez aujourd’hui.

Sa qualité est, au fond, une saine habitude, et s’inscrit dans la continuité de votre travail depuis la mise en place de ce Conseil.

Mais j’ai aussi apprécié  le travail d’adaptation, de territorialisation des propositions que vous avez souhaitées plus opérationnelles, au plus près des publics, pour que ceux-ci s’en emparent.

Nous le savons bien, les propositions innovantes hors-sol n’ont pas de perspectives réelles. Et vos propositions ne restent pas lettre morte : elles nous accompagnent concrètement dans les actions que nous engageons, qu’il s’agisse de la réforme de l’éducation prioritaire, ou de la réforme du collège entre autres.

Ainsi, Didier Lapeyronnie avait posé un regard de sociologue sur la question de l’innovation au sein de l’éducation nationale. Il mettait en lumière les maux de l’école mais révélait aussi comment celle-ci arrive à les dépasser.

La coéducation, le renforcement de l’accompagnement des équipes, les temps d’échanges et de concertation entre enseignants, la valorisation des initiatives innovantes sont des axes qui avaient été identifiés, sur lesquels nous avons travaillé, avancé et que nous devons encore renforcer.

Le développement de la communication vers les parents et des espaces d’échange se poursuit en 2016/2017. Nous prévoyons d’ailleurs le recrutement de 10 000 jeunes en service civique en soutien de la politique de participation des parents.

S’agissant de la valorisation et de la reconnaissance de l’engagement des personnels, c’est un enjeu important des Parcours professionnels, carrières et rémunérations – et  l’engagement des personnels dans les démarches d’innovation pourra être valorisé.

A la rentrée 2017, la reconfiguration des missions des inspecteurs sera effective, pour mieux accompagner collectivement les équipes.

Le premier rapport, donc, avait été précieux.

Et la synthèse que vous proposez, chère madame Sturbaut, dans le rapport de cette année, rejoint et accompagne les grands axes de la Refondation, depuis la réforme des rythmes scolaires jusqu’à l’ouverture de l’école sur son environnement et ses partenaires, en passant par l’interdisciplinarité et les temps d’échange et de concertation des équipes éducatives.

Nous devons donc continuer à travailler ensemble, pour progresser, et de nombreuses propositions de votre rapport vont dans le sens de la réflexion que je souhaite approfondir.

Par exemple – et comment ne pas l’évoquer dans un discours ? – Le CNIRé met l’accent sur la compétence sociale emblématique qui est l’oral et la parole.

L’oralité occupe une place phénoménale dans notre existence. Les concours des enseignants se composent généralement d’un écrit et d’un oral, nous passons des entretiens d’embauche, et on déciderait de ne pas former nos élèves à l’oralité ?

C’est un enjeu qui est désormais mieux pris en compte, avec des exercices d’expression orale plus réguliers, et surtout, en faisant de l’oral un domaine évalué dans la cadre du Nouveau Diplôme National du Brevet, nous en reconnaissons l’importance institutionnellement.

D’ailleurs, les enseignements pratiques interdisciplinaires contribuent à l’apprentissage du travail en équipe, et donc aux échanges, à l’expression orale sur un sujet, tout comme, dans le parcours citoyen, l’apprentissage du débat et de l’argumentation.

Le CNIRé a aussi travaillé sur une notion qui a été au cœur de plusieurs réformes initiées par mon ministère : celle de parcours de l’élève.

C’est donner davantage de souplesse à la scolarité, avec par exemple, pour les élèves en situation d’échec, un parcours aménagé de la formation initiale (PAFI), ou assurer le lien entre l’école primaire et le collège, grâce au cycle 3 et au livret scolaire unique.

C’est aussi ne plus voir l’orientation comme un corridor sans issu, en particulier dans la voie professionnelle, en mettant en place, en cette rentrée, la période de consolidation de l’orientation qui consacre un droit à l’erreur des lycéens professionnels.

Ces démarches, et il y en a d’autres, tentent d’assurer la réussite éducative de tous les élèves en diminuant les effets de rupture, en privilégiant les parcours personnalisés.

Et ce ne sont pas seulement les parcours qui gagnent en souplesse : c’est l’école qui s’ouvre davantage, avec une meilleure articulation avec les partenaires de l’école et la mobilisation des compétences des associations et fédérations d’éducation populaire : c’est un enjeu que vous évoquez, celui des alliances éducatives,  et nous l’expérimentons actuellement dans plusieurs académies, en particulier pour lutter contre le décrochage scolaire.

Cette alliance avec l’environnement de l’école, c’est aussi un pilier de la réforme des rythmes et c’est aussi un élément consubstantiel à l’éducation artistique et culturelle.

Et puisque je parle de liens et d’alliance, le lien est donc tout trouvé avec le second rapport qui m’a été remis aujourd’hui.

Ce second rapport, est à la fois, vous le verrez, complémentaire par rapport au premier, et traite en même temps d’un enjeu très spécifique.

Ce rapport, c’est le vôtre, cher Roger Fougères, et je vous remercie encore pour la qualité de vos travaux, et pour l’engagement – dont je ne doutais pas qu’il soit au rendez-vous – avec lequel vous avez rempli la mission difficile qui vous a été confiée.

Difficile, parce qu’il s’agit tout simplement de faire franchir un nouveau cap à l’innovation au sein de l’Ecole, et cela passe par une meilleure relation entre l’Ecole et la Recherche.

Nous avons en France une chance immense : une recherche de très grande qualité.

Et puis, nous avons, en France, une seconde chance immense : c’est l’Ecole de la République.

Deux chances donc, et l’on pourrait imaginer que ces deux chances se renforcent l’une l’autre, que des affinités électives se tissent, je dirais, presque naturellement et spontanément.

Ces affinités, d’ailleurs existent. Mais elles concernent exclusivement le contenu des disciplines. Quel enseignant penserait qu’il peut continuer à enseigner un fait erroné en histoire ? Aucun.

Or, faire évoluer le contenu pour tenir compte des avancées de la recherche, c’est bien : mais faire évoluer les pratiques, c’est encore mieux. Sinon que se passe-t-il ?

Eh bien, au moment où je vous parle, il y a, quelque part, dans un laboratoire, une femme ou un homme qui travaille sur la relation entre l’apprentissage du langage et la musique.

Au moment où je vous parle, il y a, quelque part dans une école primaire, une femme ou un homme qui s’interroge sur la façon dont il pourrait améliorer l’apprentissage de la langue française par ses élèves, qui se demande comment remédier aux difficultés rencontrées par certains enfants.

Au moment où j’évoque ces deux situations, la conclusion s’impose : ces personnes devraient échanger. Elles devraient se rencontrer. Les recherches de l’une vont forcément nourrir la pratique de l’autre.

Pourtant ce n’est pas le cas. Et ce qui empêche cette jonction de s’établir, ce n’est pas une distance géographique : c’est un écart désigné comme la « vallée de la mort du transfert de technologie  » théorisée par Jean Therme. Eh bien il existe pareillement, entre la recherche et l’école, un écart considérable, et une vallée souvent infranchissable.

Il y a là, je n’hésite pas à le dire, une situation absurde. Pour ne prendre qu’un exemple, nous avons, aujourd’hui, une compréhension du fonctionnement du cerveau et des mécanismes d’apprentissage comme jamais auparavant. Les neurosciences, la psychologie cognitive, font des avancées au quotidien.

Si j’évoquais la relation entre la musique et le langage, c’est en faisant référence d’une part aux échanges que j’ai pu avoir avec une chercheuse à l’occasion des rencontres « Recherche et création » à Avignon en juillet dernier, et d’autre part à une future enseignante qui a présenté son mémoire de master MEEF sur le sujet – et cela en chantant. Elle a d’ailleurs gagné le premier prix du concours « mon master meef en 180s ».

L’une des forces de nos ESPE est justement d’être adossée à ces lieux où se fait la recherche. Mais il y a bien d’autres domaines que les sciences de l’éducation qui peuvent venir nous aider, dans l’Ecole, à avancer, à progresser, et à faire mieux.

Dans le monde professionnel, devant cette vallée de la mort du transfert de technologies, on a créé les Instituts Carnot.

Il est grand temps, aujourd’hui, de mettre en place des Instituts Carnot de l’Education. C’est tout le sens de la mission que je vous avais confiée, cher Roger FOUGERES. Vous deviez à la fois définir ce que pourrait être un ICE, procéder à une expérimentation, et enfin étudier les conditions d’un essaimage national dans la perspective du PIA 3.

Mission difficile et ardue, donc, mais une mission que vous avez magnifiquement remplie, notre présence aujourd’hui en ces lieux en est la preuve.

Bien évidemment comme vous venez de le dire et comme les échanges nous l’ont montré, les premiers résultats sont extrêmement prometteurs.

Le démonstrateur que vous avez mis en place en région Auvergne Rhône Alpes, avec l’appui de l’Ifé/ENS Lyon, de l’ENS et de la Comue de Lyon, de l’université Grenoble Alpes et de l’université Blaise Pascal de Clermont Ferrand et des trois rectorats, ce démonstrateur donc, a prouvé son efficacité.

Nous avons là un modèle, solide, cohérent, qui a donc vocation à essaimer.

J’ai donc le plaisir de vous annoncer, après la dotation initiale de 200 K€ qui a été attribuée en 2016, qu’un complément de financement de 500 K€ vous sera accordé pour poursuivre cette expérimentation. En développant les liens entre la recherche et l’éducation nationale, nous investissons pour l’avenir.

D’ailleurs, dans le cadre du 3ème programme des investissements d’avenir, j’ai souhaité et obtenu qu’un volant important des financements vienne soutenir les progrès de l’enseignement et de la formation, en se fondant sur les initiatives de terrain, en expérimentant et en contribuant à la diffusion des innovations pédagogiques dans l’école. Nous travaillons ainsi pour améliorer la réussite des élèves et mieux les préparer à un monde en profonde mutation.

Et j’en profite pour vous annoncer qu’une réunion se tiendra le 19 octobre prochain pour justement continuer à réfléchir ensemble sur le PIA 3 et ce volet de l’innovation pédagogique dans le supérieur.

Je vous remercie donc, cher Roger Fougères, pour le travail que vous avez mené, et je veux saluer l’implication de tous les acteurs qui se sont investis dans ce projet, notamment l’IFé qui a apporté l’appui logistique, et les trois rectrices, bien sûr, qui ont accompagné l’expérimentation.

Vous allez, mesdames et messieurs, avec l’ensemble des équipes pédagogiques impliquées dans ce projet, nous permettre de franchir, dans la relation entre la recherche et l’Ecole de la République, une nouvelle étape. Nous allons, plus largement, dans la dynamique générale qui est celle de la Refondation, poser une nouvelle brique, une nouvelle pierre.

D’ailleurs, je tiens à rappeler que la Refondation, outre qu’elle a été accompagnée d’une large concertation des acteurs de terrain, est aussi profondément liée et inspirée par la recherche et ses dernières avancées, que ce soit sur la question des EPI, sur la répétition des exercices pour l’apprentissage et la maîtrise de la langue française mais aussi, dans la conception des cycles de trois ans, ou dans la réforme des rythmes scolaires.

Ce sont aussi les conclusions de la dernière conférence de consensus du CNESCO, avant l’été, qui invitent à déployer les ressources des nouveaux programmes et à déployer les outils d’évaluation- diagnostique, comme nous l’avons fait en CE2.

Et je veux aussi saluer le travail conduit par le Conseil supérieur des Programmes et par Michel Lussault.

Ainsi, au sein de l’IFE que vous dirigez, s’est tenu un colloque « Lire et écrire au CP » auquel j’ai eu le plaisir d’assister en septembre dernier. Un colloque qui montre bien qu’il faut en finir avec les oppositions de principes, entre méthode syllabique ou méthode globale, et avec les postures figées, pédagogue  contre républicain.

Dans une société qui aime tant le clash et les oppositions tranchées, il faut opposer au « ou » qui oppose, le « et », qui rassemble : nous devons nous inscrire dans une démarche nuancée, complémentaire, qui est justement celle de la recherche.

Cela suppose de relégitimer cette dernière et ses apports pour l’éducation et dans le débat public. C’est en effet curieux : j’ai le sentiment que l’Ecole est le seul lieu, dans la société française, où existe une interdiction formelle de s’appuyer sur les résultats de la recherche pour avancer.

Quand j’évoque la conférence de consensus sur l’apprentissage de la lecture, quand j’évoque les travaux sur les effets positifs de la mixité sociale, ou sur l’importance de l’Education Artistique et Culturelle, j’ai le sentiment que non, ce sont des travaux que l’on n’a pas le droit d’utiliser. Que c’est suspect.

On doit rester aveugle et sourd aux avancées de la recherche, parce que c’est bien connu, les chercheurs ne sont que des rigolos qui balancent des résultats au hasard !

Et pourtant, quand une entreprise s’appuie sur la recherche, alors là tout le monde applaudit. Mais quand c’est l’école, l’enthousiasme est plus mesuré, quand on ne vous reproche pas carrément de vous appuyer sur la recherche.

Eh bien je crois, moi, que l’Ecole a le droit de changer, d’innover, et de bénéficier des apports de la recherche ! C’est même son devoir ! Je crois, moi, que si on considère normal d’investir massivement dans la recherche en médecine ou dans les technologies clés génériques, on doit aussi investir dans la rechercher en éducation et pour l’éducation !

Et c’est cette conviction qui est au cœur des futurs Instituts Carnot de l’Education.

Alors ces instituts, votre rapport le montrent bien, c’est d’abord une structure informelle de gestion de projets, qui a trois missions :

La première, c’est de développer des innovations pédagogiques adossées à la recherche, selon une démarche que l’on appelle techniquement le « bottom up ».

« Bottom up », en anglais, cela veut dire évidemment « cul sec », les anglophones présents l’auront remarqué, mais je tiens à vous rassurer, il ne s’agit pas d’inscrire la recherche dans une ébriété générale qui ne saurait manquer de lui nuire.

Cela signifie que l’on part du terrain pour faire remonter les interrogations et les questionnements des équipes pédagogiques, en les mettant en relation directe avec des équipes de chercheurs pour co-construire des projets.

La seconde mission, c’est de susciter de nouvelles activités de recherche, que l’on pourrait qualifier « d’impliquée », sur des sujets aujourd’hui mal renseignés par la recherche qui sont de véritables verrous pour l’innovation ; ces recherches nourriront des avancées futures – mais elles font aujourd’hui défaut, faute de moyens, faute d’une mise en évidence des problématiques, et je pense notamment que les remarques du CNIRé seront précieuses pour bien définir ces domaines à explorer.

Enfin, la troisième mission, c’est la diffusion de ces travaux, en particulier pour la formation initiale, continuée et continue qui concerne les étudiants des ESPE, les enseignants en activité ou encore les cadres académiques.

Faire des recherches, c’est bien. Les faire connaître, c’est mieux.

Ce partenariat enseignants-chercheurs est favorisé par des équipes de « passeurs » qui sont des personnes au fait de ce que sont les mondes de la recherche et de l’éducation, un dispositif qui a fait ses preuves dans d’autres domaines d’activité.

Et ce qui s’instaure à travers ces trois missions des Instituts Carnot de l’Education, et ce dont témoigne le démonstrateur c’est un véritable écosystème favorable à l’innovation et à l’inspiration réciproque de la recherche et de l’enseignement.

Cela fait d’ailleurs partie des points qui me semblent très importants dans vos travaux et dans ce rapport : vous insistez sur l’acculturation réciproque des enseignants et des chercheurs.

Ce qui apparaît aussi dans votre rapport, et que je ressens chaque fois que je me rends sur le terrain, c’est une véritable appétence de nos enseignants pour l’innovation.

Un vrai désir aussi d’évoluer dans l’exercice de leur métier, en partant de leurs besoins, éclairés par un dialogue avec les chercheurs, dans une attitude réflexive, à l’inverse d’une démarche applicative de solutions proposées.

C’est une démarche essentielle, et qui deviendra, je pense, de plus en plus naturelle, pour les nouveaux enseignants passés par le master MEEF, et donc sensibilisés à la démarche de recherche.

Une dynamique, vous le voyez, est en marche. L’accompagner et la développer, c’est tout le sens de la mission que je souhaite confier aujourd’hui à François Taddei.

Vos travaux, notamment sur l’interdisciplinarité, ont été salués – et votre engagement en faveur de l’innovation dans l’éducation est reconnu. C’est pour cette raison que je veux vous confier une mission qui nous permettra d’avancer encore plus loin, pour une Ecole où l’innovation trouve toute sa place.

Une mission qui doit encore nous permettre de progresser, dans tous les domaines, et d’avoir une vision claire de ce que nous pouvons faire pour que la France devienne une « société apprenante », pour reprendre les termes de Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie.

Ce qui vous est demandé est de proposer non seulement de nouveaux modes d’organisation et de coordination dans tout l’écosystème du ministère pour développer l’innovation, mais aussi des actions concrètes prioritaires puis des perspectives à moyen terme. C’est, au fond, donner à ce ministère, un véritable « département de recherche et de développement », que j’aimerais pouvoir graver dans le marbre d’ici la fin de ce quinquennat.

Alors, je tiens à vous rassurer, vous ne serez pas seul. Vous pouvez compter sur le soutien de celles et ceux qui nous accompagnent depuis longtemps dans cette démarche.

Je pense, naturellement, au réseau des conseillers académiques en Recherche-développement, innovation et expérimentation (CARDIE) ou aux directions des administrations centrales et des inspections générales.

Je pense aussi, évidemment, à l’Institut français d’éducation/ENS de Lyon, au professeur Roger Fougères,  au président du Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative, Jean-Marc Monteil, missionné par le Premier ministre.

Et parce que je dois être cohérente, après avoir vanté l’importance de la recherche, il est essentiel aussi de travailler avec l’Agence nationale de la recherche, avec l’INRIA, l’INSERM, et les acteurs majeurs de la formation continue et de l’orientation, ainsi que les structures d’accueil de la petite enfance.

Et puis, je souhaite également que la société civile, les associations, le secteur privé ainsi que les acteurs de l’innovation engagés dans le champ éducatif participent étroitement à vos travaux.

Nous avons besoin des apports des uns et des autres. Nous devons nous inscrire collectivement dans cette dynamique en faveur de l’innovation, en faveur du dialogue avec la recherche, mais aussi, plus généralement, en faveur d’une Ecole plus juste, plus exigeante, et donc d’une société qui, elle aussi, saura donner au savoir, à la connaissance, et à la culture, toute leur place, et toute leur importance.

Innover, ce n’est pas changer à tout prix. Ce n’est pas une rupture brutale. Innover, c’est  évoluer par fidélité aux missions qui sont les nôtres, aux missions de l’École de la République.

Des missions, qui, pour être menées à bien dans un monde en perpétuelle évolution, exigent de notre part une grande capacité d’adaptation et de réflexion. Qui sait, en effet, à quelles ruptures technologiques et culturelles, à quels progrès, à quels changements de pratiques et à quelles découvertes scientifiques nous allons être confrontés demain, ou après-demain ? Personne.

Mais je veux, moi, que notre système éducatif soit préparé et organisé pour y faire face : c’est un enjeu d’avenir qui nous dépasse toutes et tous, et je veux dès à présent engager cette démarche, tant qu’il en est encore temps.

L’innovation, disais-je en commençant mon discours, il y a des lieux pour ça. Et bien, désormais, l’École fait clairement partie de ceux-ci.

Je  vous remercie.

Najat Vallaud-Belkacem,
Ministre de l’Éducation nationale,
de l’Enseignement supérieur et de la Recherche


Photos © Philippe Devernay / MENESR

Un commentaire sur Renforcer la culture de l’innovation dans l’Éducation nationale – Discours de Grenoble

  1. BLEYDORN-SPIELEWOY Patricia

    Madame la Ministre,

    Merci pour votre conviction concernant les Instituts Carnot de l’Education au sujet desquels je vous ai entendue parler ce matin sur France Inter.

    Enseignante au collège Bel Air de Mulhouse, de 2008 à juin 2016, j’aimerais vous faire part de ce que nous avons déjà mis en oeuvre au sein même du collège, en terme d’échanges entre chercheurs et enseignants.

    Ayant repris moi-même des études à l’Université de Haute Alsace, pour un Master 2 en sciences de l’éducation, j’ai eu l’occasion de lire plus que ce que je ne le faisais jusque là, sur l’avancée des recherches en matière de sciences cognitives, de pédagogie, de tous les éléments à prendre en compte pour permettre à un maximum d’élèves de réussir.

    Comme j’ai considéré cela comme étant une chance de pouvoir bénéficier de tous ces cours, toutes ces lectures, j’ai essayé de rendre possible des échanges entre chercheurs et enseignants du collège où je travaillais.

    Nous avons pu ainsi rencontrer et écouter André GIORDAN, sur son modèle de l’apprendre, Nicole DELVOLVE sur l’importance de l’ergonomie pour une école bienveillante et Loïc CHALMEL, sur l’histoire des idées pédagogiques et ce que cela nous apporte pour la pédagogie d’aujourd’hui.

    Ces rencontres ont donné lieu à l’émergence de pratiques pédagogiques différentes que nous élaborions, échangions, enrichissions en équipe éducative. L’équipe s’en est trouvée renforcée, soudée et les élèves bénéficient de ce travail : les accompagnements éducatifs porposés dans ce collège présentent, par exemple, une grande variété d’approches pour répondre aux besoins repérés chez les élèves que ce soit en matière de compétences psychosociales, de métacognition, de méthodologie de travail, que ce soit au niveau des facteurs personnels d’adaptation, ou de besoins plus ponctuels.

    Ce travail d’équipe a bénéficié aussi de l’appui de la pédagogie des Echanges Réciproques de savoirs, initiée par Claire et Marc HEBER-SUFFRIN. L’un des accompagnements Educatifs de ce collège consiste d’ailleurs en une entraide entre élèves, en partenariat avec l’association le REZO! de Mulhouse.

    Echanger des savoirs que ce soit entre élèves, entre enseignants, entre enseignants et chercheurs : quelle richesse ! Car échanger des savoirs surtout si ces échanges se font de façon réciproque n’est ce pas une merveilleuse façon de s’enrichir mutuellement ?

    Merci, Madame la Ministre, de rendre possible que ces échanges entre enseignants et chercheurs se fassent de façon plus régulière, plus naturelle : ce sont les élèves qui en tireront bénéfice.

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