« Je m’implique » – Interview au Journal du Dimanche

Presse Publié le 22 février 2021

Pour l’ex-ministre de l’Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem, directrice France de l’ONG ONE depuis un an, « construire une coalition » est une nécessité absolue pour la gauche. Elle entend faire des élections régionales de juin, en Auvergne-Rhône-Alpes, « le laboratoire » de l’union et appelle à « tout tenter pour faire s’asseoir [Jean-Luc Mélenchon] autour de la table ». Pressentie pour être candidate aux élections régionales en Auvergne-Rhône-Alpes, elle estime que « la question essentielle, c’est de mettre fin à la mandature d’un mini-Trump, Laurent Wauquiez ».

Tous les sondages nous promettent un second tour Macron-Le Pen en 2022. Peut-on encore l’éviter ?

Bien sûr. C’est plus indispensable que jamais. Le pari du « ni droite ni gauche » fait par Emmanuel Macron en 2017 comportait un risque : une probabilité très forte pour le RN, en cas d’échec du gouvernement, d’arriver au pouvoir. Et ce risque, c’est sur nous, sur la France et sur la République, qu’il pèse. Refusons cette fatalité.

C’est donc la faute du Président ?

Le candidat Macron a sa part, le Président une autre. Le débat entre Darmanin et Le Pen l’a parfaitement illustré : trianguler avec le RN, croire qu’on peut lui damer le pion en reprenant ses mots et ses thèses n’a qu’un effet : c’est toujours le RN qui tire son épingle du jeu, ses idées qui gagnent les esprits et sa candidate qui paraît plus lisse et plus « acceptable ».

La gauche a-t-elle encore une chance d’accéder au second tour en 2022 ?

De potentiels électeurs de gauche me l’ont souvent dit : si vous ne partez pas unis, je m’abstiendrai. Notre désunion les écœure. Notre responsabilité, c’est de construire une coalition : un candidat commun, un programme commun et un contrat de gouvernance.

Mais la gauche n’a jamais semblé si divisée…

Cette division est suicidaire et la marque d’une gauche qui s’est embourgeoisée. Au-delà du risque RN, des gens ont besoin de nous pour sortir enfin la tête de l’eau. La mandature d’Emmanuel Macron laisse un pays totalement déboussolé et un nombre considérable de Français désespérés. Et, nous, on irait mesurer l’audience respective de nos petites boutiques ? Plutôt que se retrousser les manches et les ego et se mettre à travailler dès maintenant sur un projet alternatif commun et viable ? J’en suis convaincue : nos divisions ne sont pas si profondes. Toutes les forces de gauche, et les personnalités qui les portent, ont un jour été amenées à travailler ensemble. Y compris, si on remonte un peu dans le temps, Jean-Luc Mélenchon. Il faut renouer avec notre histoire commune et reprendre le fil de la conquête et de l’exercice du pouvoir.

Que faire si les différents leaders excluent tout rapprochement comme c’est le cas aujourd’hui ?

Ces candidats déclarés sont sans aucun doute talentueux. Mais en quinze ans de vie politique je n’ai jamais rencontré de Superman ou de Wonder Woman. Ça n’existe pas. La transcendance n’est pas à chercher dans une personne, mais dans un collectif. Aucun de nos partis ne pourra gouverner seul. Le moment est venu de travailler à ce qui peut rendre possible ce collectif.

On n’en prend pas du tout le chemin…

Pour être présente dans plusieurs d’entre elles, je peux vous dire que les initiatives visant à permettre aux responsables des différentes familles de gauche, socialistes, écologistes, communistes, radicaux, Insoumis…, existent bel et bien, même sous les radars. Qu’elles sont infiniment précieuses parce qu’on s’y écoute, lit, redécouvre, au-delà des caricatures. Ça crée un socle. La vie politique est devenue extrêmement volatile. Si ces démarches sont portées par suffisamment de gens, les choses peuvent changer en deux mois.

Faut-il organiser une primaire ouverte à tous les courants de la gauche ?

Je pense que ceux qui sont aujourd’hui réticents à l’idée d’organiser une primaire, qu’elle se déroule au sein d’un seul appareil ou de façon plus transversale, sont restés sur leur mauvais souvenir de 2017. Un mauvais souvenir pour la gauche comme pour la droite.
Parce que le socle électoral n’était pas le bon : peut-être faut-il en revenir à un socle électoral composé des militants plutôt que du grand public, ce qui évitera les billards à 42 bandes de ceux qui, par exemple, ne sont pas de gauche, mais viennent choisir le candidat qui sera le plus faible face à la droite. Et, aussi, parce que de nombreux candidats, comme François de Rugy ou Manuel Valls, qui s’étaient engagés à respecter le résultat des urnes ne l’ont pas fait. Je suis favorable à une primaire commune, mais qui s’entoure des garanties nécessaires pour éviter ces trahisons et qui pense mieux son socle électoral.

On en reviendrait donc à la primaire à l’ancienne, réservée aux seuls militants ?

Militer, s’impliquer, s’engager ne sont pas des gros mots. La génération climat comme la génération Me-Too le montrent bien. Les appareils sont peut-être dépassés, pas les militants. Retrouver ce cadre-là de gens engagés et qui savent pourquoi me paraît plus rationnel que s’en tenir aux mouvements erratiques des sondages. Et c’est d’ailleurs dans ce cadre-là qu’il faut au préalable, avant toute désignation de candidat, forger un programme et imaginer un contrat de gouvernance commun. On n’est plus au temps où une force se ralliait derrière une autre. Il s’agit d’inventer autre chose, de construire, en amont, une matrice sociale et écologique, ou écologique et sociale, pour que l’une ou l’autre de ces deux priorités ne soit pas simplement un post-scriptum au bas du programme.

Mais comment convaincre Mélenchon de vous rejoindre alors qu’il s’y refuse ?

Tout tenter pour le faire s’asseoir autour de la table. Et si ça se termine par une fin de non-recevoir, ça ne signifie pas que les militants et les sympathisants suivront le même chemin. Il n’est pas propriétaire des combats qu’il porte. La démarche visant à dresser des ponts, à démontrer qu’il y a des sujets sur lesquels nous sommes d’accord permet de retrouver un langage audible auprès de ceux qui se reconnaissent dans les combats de La France Insoumise. Nous verrons comment les gens se retrouvent aux régionales, au premier ou au second tour. A titre personnel, je voudrais que ces élections soient le laboratoire de l’union. Il faut tout faire pour. Ce n’est pas du temps perdu.

Serez-vous tête de liste aux élections régionales en Région Auvergne-Rhône-Alpes ?

Ce n’est ni le lieu ni le moment pour annoncer les choses. Vous avez remarqué que le président sortant n’est pas encore candidat. Je ne le suis donc ni plus ni moins que lui. Mais je travaille d’arrache-pied à construire l’union de la gauche, le plus tôt possible. C’est ma conviction, c’est aussi mon seul territoire d’élection. Donc, je m’implique.

Êtes-vous optimiste ?

Les discussions sont toujours en cours. On y verra plus clair dans quelques jours. La question essentielle, c’est de mettre fin à la mandature d’un mini-Trump, Laurent Wauquiez, qui pense que la solidarité est un cancer social et l’égalité des droits une blague, qui vomit l’écologie à longueur de journée et se prévaut d’une laïcité à géométrie variable. De retrouver dans cette Région les protections et les sécurités qui vous permettent de vous projeter dans l’avenir. Mais c’est aussi de donner à voir une autre façon de gouverner une collectivité, y réinsuffler de la démocratie, une gouvernance partagée, équilibrée et citoyenne, une vision de long terme et d’intérêt général, et pas le joujou d’un homme seul, sans aucun contre-pouvoir. Quoi de mieux pour projeter les habitants de cette Région dans cette capacité à partager le pouvoir que d’en faire l’illustration dès la campagne ?

Quelles personnalités seraient selon vous qualifiées pour porter en 2022 les couleurs d’une gauche sociale-démocrate et écologiste ?

Les déclarés, Yannick Jadot, Anne Hidalgo, Eric Piolle ou Sandrine Rousseau, me paraissent crédibles et capables. Il peut y avoir d’autres candidats. Ce qui me paraît important, c’est l’ancrage politique et territorial du candidat en question, qui doit être solide, constant, profond. Après l’aventure Macron, cette façon de faire tout et son contraire, mais aussi « en même temps » l’inverse, qui nous donne la désagréable impression de ne pas savoir où on atterrit, on a besoin de savoir où on met les pieds. Il faut quelqu’un qui avance à découvert, fier de ses idées et de ses valeurs.

Et, vous, pourriez-vous être candidate ?

La présidentielle ne fait pas partie de mes plans. L’ONG dont j’ai la chance de m’occuper porte des sujets majeurs de santé publique mondiale, de lutte contre l’extrême pauvreté, de solidarité internationale. Je suis heureuse de ce que je fais. Mon nom prête toujours beaucoup à spéculations. La réalité, c’est que ça ne fait pas partie des choses qui m’obsèdent.

Sur le fond, quelles doivent être les priorités programmatiques de la gauche ?

L’urgence climatique et écologique doit être le cadre dans lequel on fixe nos priorités, la base de nos discussions. Ensuite, plus encore que par le passé, la justice sociale et la lutte contre les inégalités, le combat contre une économie prédatrice et destructrice pour l’homme et l’environnement doivent être notre boussole absolue. Un chiffre m’obsède : dans notre pays, les 5% d’hommes les moins payés ont, en moyenne, treize ans d’espérance de vie de moins que les 5% d’hommes les mieux payés. Leur permettre de regagner ces années de vie doit évidemment être notre priorité.


Propos recueillis par David Revault d’Allonnes et publiés par le Journal du Dimanche du 21 février 2021.

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