Le nouvel empire de la donnée

Citoyenneté Données Ipsos À la une Publié le 20 décembre 2019

Lorsque j’ai décidé de rejoindre Ipsos, il y a deux ans, mon premier objectif était de contribuer au développement et à l’influence de cette belle et grande entreprise française, aujourd’hui présente dans 90 pays à travers le monde, indépendante, et toujours dirigée par l’un de ses deux fondateurs, Didier Truchot. 

Le métier d’Ipsos, en quelques mots, est de produire des données utiles à la prise de décision, dans les entreprises mais aussi dans le secteur public, ou celui des grandes organisations internationales. Ces dernières ont été mon champ d’action privilégié au cours de cette période, pour les aider à mieux comprendre les tendances et les évolutions de l’opinion publique mondiale, et leur permettre de mettre en oeuvre plus efficacement leurs actions en faveur du développement durable et d’atteindre plus rapidement les objectifs adoptés par la communauté internationale. J’ai pu mesurer, chaque jour, l’importance cruciale pour ces acteurs de maîtriser les outils de mesure, d’évaluation et de quantification des impacts de leurs programmes, ainsi que de la perception de leur action auprès de leurs partenaires comme des citoyens.

Je l’ai souvent écrit ici ces derniers mois: les indicateurs ne sont pas neutres, ils sont à la fois le produit d’un système idéologique de valeurs, et ce qui façonne en profondeur une vision du monde. Rien n’est plus faux que de dire: « les chiffres parlent d’eux-mêmes ». Pour les faire parler, il faut savoir d’où ils viennent, comment ils ont été conçus, par qui, comment, et pour quoi faire. C’est encore plus vrai pour ce qu’on appelle plus globalement, les données, ou les data, qui envahissent littéralement nos vies et nos organisations, à très grande échelle.

Cette nouvelle industrie de la donnée, on ne le mesure pas toujours assez, est un secteur stratégique pour l’économie comme pour les politiques publiques, mais aussi pour le champ médiatique, le débat public et in fine, nos démocraties. C’est ainsi que nous vivons, en ce moment, une véritable révolution technologique et industrielle qui sous les effets conjugués de la numérisation du monde, de la production massive de données, et de l’intelligence artificielle, est susceptible de provoquer une révolution de nos modes de vie.  Les données ont une valeur immense pour espérer comprendre et changer le monde dans lequel nous vivons, elles peuvent aussi s’avérer très dangereuses entre les mains des seuls intérêts privés de quelques-uns, alors même que nous les produisons toutes et tous, chaque seconde, souvent sans le savoir. La Vice-­présidente de la Commission européenne, Margrethe Vestager l’affirme dans le Monde d’aujourd’hui: « …les don­nées sont désormais au cœur du business model de nombreuses entreprises : elles leur sont four­nies gratuitement mais augmen­tent leur valeur, c’est un sujet ma­jeur. » Le sujet majeur, on l’aura compris, c’est une nouvelle doctrine de régulation du marché de la donnée en raison de ses implications politiques, sociales, culturelles, démocratiques. Ipsos, par l’intégrité de ses valeurs, par son expérience immense, par son attachement à l’éthique scientifique comme par sa position singulière dans le secteur pourra, avec d’autres, jouer un rôle très précieux dans la construction d’un cadre d’intérêt général mieux préservé. 

Si je souhaite aujourd’hui reprendre une place et un rôle dans le débat public, c’est en grande partie grâce à cette conviction acquise à l’épreuve de réalités nouvelles pour moi, que nous devons impérativement redonner toute leur place aux arguments factuels et à la raison dans le débat d’idées, mais aussi inventer une nouvelle forme de maîtrise de l’espace public et médiatique numérique dominé par quelques grands acteurs privés et leurs technologies opaques.

La qualité du débat public est en effet un paramètre essentiel du bon fonctionnement de nos démocraties. Or il ne cesse de se dégrader sous la triple pression d’un modèle économique des médias et réseaux sociaux qui valorise l’émotion sur la raison, le clash sur le compromis, et dont le « clic » est l’ultime jauge de la qualité d’un contenu. On assiste à une polarisation croissante des opinions, un appauvrissement culturel chacun se repliant sur une communauté partageant son identité ou sa vision, au risque de ne plus jamais croiser de points de vues ou de personnes différentes. Ces phénomènes se conjuguent pour reconfigurer la question démocratique, et expliquent en partie l’essor des fake news et la facilité avec laquelle les nationaux-populistes répandent leurs idées depuis quelques années. Ces éléments marquent un grand retour de question de la liberté de choix, et de la citoyenneté, c’est à dire de la capacité de chacun à prendre part dans la vie de la cité en tant que citoyen, et non pas en tant qu’appartenant à une communauté donnée.

La liberté de penser par soi-même, ou contre soi-même, redevient un sujet d’actualité pour chacune et chacun d’entre nous, et encore davantage pour les générations qui viennent, qui doivent apprendre, se cultiver et s’émanciper dans cet environnement incertain.

Je veux prendre ma part à ce débat et contribuer à des solutions d’avenir, librement.

A Paris, le 20 décembre 2019.

7 commentaires sur Le nouvel empire de la donnée

  1. Gérard Eloi

    Bonjour Najat, je viens de lire attentivement l’article “Nouveaux Dissidents, Nouveaux Résistants – Conférence Débat”, où je n’ai pas vu de possibilité de commentaires. Je commente donc ici pour te dire bravo, Najat ! Cette belle initiative que tu lances aujourd’hui, tu nous l’avais annoncée dans “Raison de plus !”, p119, avec ton Académie du futur…
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    -L’ACADEMIE DU FUTUR :

    pour bâtir l’avenir, en gardant l’héritage du passé, mais en évitant ses erreurs.

    L’avenir du progrès (“Raison de plus !”p. 121)

    “A la confluence d’une ambition et d’une nécessité, il y a dans cette problématique de la durabilité et de la soutenabilité un défi formidable et une opportunité de réinvestir l’avenir comme terrain d’action privilégié, comme terrain de transformation économique, sociale et environnementale.

    Le futur doit redevenir un espace de projet et de progrès…”

    Ne pas hypothéquer l’avenir, c’est évidemment lutter contre la vision à court terme des marchés financiers et la spéculation dont chacun a pu mesurer les ravages sur nos économies et nos systèmes sociaux…

    …Certains intellectuels, tels Dominique Bourg, Kerry Whiteside ou encore Pierre Rosanvallon, réfléchissent aux moyens de corriger les tendances à court terme de notre démocratie. Les propositions qu’ils formulent sont particulièrement intéressantes en ce qu’elles aspirent à mieux armer nos modes de gouvernance et d’élaboration de politiques publiques. J’aime particulièrement imaginer cette

    Académie du futur, composée d’experts internationalement reconnus, de représentants de la société civile, en particulier d’ONG oeuvrant dans le champ écologique, mais aussi de citoyens tirés au sort, et chargée en toute indépendance d’éclairer le débat public et la décision politique sur les conséquences à long terme de leurs décisions. La démocratie gagnerait à ce que cette Académie… [ne soit pas réduite à dimension environnementale, mais se saisisse aussi de questions scientifiques, économiques et sociales.]
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    Tu met ton Académie le 20 janvier sur les rails. En regroupant quelques autres bonnes volontés, elle pourra peut-être encore sauver le monde. C’est ce que je souhaite pour 2020. Hélas, je ne pourrai pas être à Paris ce 20 janvier historique. J’espère surmonter mon passage à vide et un autre important travail (PS Belgique) avant de pouvoir monter dans ton train en marche vers des jours meilleurs pour nos jeunes générations.

    Encore bravo et merci, tous mes voeux de succès, j’espère à très bientôt

    GE

  2. RAULIN Dominique

    Votre retour servira la réflexion sur l’éducation, malmenée depuis plusieurs années.
    Ce sera un plaisir que d’y contribuer

  3. Riccardo LOCCI

    Bonjour,
    Très bonne idée la vôtre de vous intéresser à nouveau au débat citoyen.
    C’est un geste courageux. Le type de débat actuel sur les médias éloigne les personnes qui ont envie d’écouter, réfléchir et apporter leurs propres contributions.
    Actuellement la polarisation est devenue la cause d’une dégradation insupportable de la vie publique.
    Pour poser remède à cette situation, il y avait il y a quelques ans, la solution d’élargir la vision à l’international.
    Malheureusement, le monde actuel est un somme d’États qui peinent à avancer unis.
    Même pas le défi vital du climat ne réussit pas à les faire progresser ensemble pour sauver la planète.
    Cela étant, c’est dans les années de formation scolaire que l’on doit apprendre aux jeunes générations comment faire pour poser remède à la situation actuelle.
    Certains pays notamment du nord de l’Europe l’ont déjà commencé à faire et la jeune Greta a trouvé un vide énorme å essayer de remplir pour préserver le climat.
    Ne pourra pas y réussir sans les autres jeunes, vous même Najat et nous tous.
    Au travail.
    Merci

  4. Marie-Paule TRAMBOUZE

    Très heureuse à l’idée de vous voir revenir prendre un rôle moteur à gauche pour proposer une vision positive de notre société. Merci pour votre combat permanent et votre constuction d’une opposition efficace face à MACRON et LE PEN.

  5. Gérard Eloi

    Je serai très heureux de te voir revenir dans ce monde politique, où tes qualités manquent beaucoup, Najat. Et j’applaudis les objectifs que tu annonces :
    “La liberté de penser par soi-même, ou contre soi-même, redevient un sujet d’actualité pour chacune et chacun d’entre nous, et encore davantage pour les générations qui viennent, qui doivent apprendre, se cultiver et s’émanciper dans cet environnement incertain.”
    Liberté, culture, émancipation,…En effet, il est temps de s’en inquiéter.

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