Quelques réflexions sur la Fête Nationale.
« Elles ont passé trop vite, ces heures où tous les coeurs français ont battu d’un seul élan ; mais les terribles années qui ont suivi n’ont pu effacer cet immortel souvenir, cette prophétie d’un avenir qu’il appartient à nous et à nos fils de réaliser. » C’est avec ces mots que, le 29 juin 1880, le sénateur Henri Martin donnait un sens au projet de loi établissant la fête nationale française, le 14 juillet. « La révolution a donné à la France la conscience d’elle-même », ajoutait-il, avant de rappeler que le 14 juilllet célébrait un double événement d’égale valeur pour la nation, et que chacun pouvait se choisir comme référence selon sa sensibilité : la prise de la Bastille en 1789, et l’unité du pays, l’année d’après, le 14 juillet 1790.
Mais aujourd’hui, qu’avons-nous fait de cette mémoire de la Révolution que nos aînés avaient ainsi choisi de mettre au cœur de notre identité nationale ; qu’avons-nous fait de cette promesse de nous unir pour réaliser ensemble cet idéal maginifique de liberté, d’égalité et de fraternité ?
Lorsque je repense aux mois qui viennent de s’écouler, et que je constate à quel point l’image que nous nous faisons de notre pays et de nos valeurs républicaines s’est profondément dégradée, je ressens beaucoup de tristesse et d’amertume. Rien n’est irrémédiable, bien sûr, mais que de temps perdu, que d’espoirs déçus, et que d’efforts pour réparer les dégâts !
Je repense, par exemple, à la violence et l’hypocrisie du débat sur l’identité nationale qui s’est soldé, en tout et pour tout, par un long défoulement collectif exprimant la peur et le rejet de l’autre, ainsi que par une loi d’interdiction générale du voile intégral, et par le plus sombre des 14 juillet que nous ayons connu depuis des décennies.
Je repense à toutes ces enquêtes d’opinion qui, semaine après semaine, nous disent que les Français n’ont plus confiance en rien : il n’y a plus aucune institution de la République, plus aucun responsable politique qui semble pouvoir échapper au désastre annoncé, si rien ne venait à changer.
Je repense à l’incroyable enchaînement des révélations de ces derniers jours qui, bien que démenties avec une brutalité inouïe par celles et ceux qu’elles concernent, viennent de provoquer la démission en chaîne de deux Ministres pour mauvais usage de l’argent public, de l’épouse d’un troisième pour conflit majeur d’intérêt, ce dernier venant lui aussi de démissionner à son tour de l’un de ses postes pour les mêmes raisons… et encore, sur les « conseils » du Président de la République lui-même.
Je repense à toutes ces mesures prises en trois années de mandat qui, les unes après les autres, ont tant aggravé les injustices sociales, brisé la cohésion nationale, exacerbé les rancoeurs, empéché espoir de la jeunesse et tout élan vers l’avenir.
Je repense, aussi, à cette vision du monde, de l’histoire et des valeurs nationales que les hommes actuellement au pouvoir s’échinent à promouvoir pêle-mêle, et qui finissent par dessiner une forme d’éthique et de morale: la haine de mai 68, le caractère « positif » de la colonisation, la France qu’on aime ou qu’on quitte, la jeunesse racaille des banlieues, les insultes lancées aux gêneurs, le goût décomplexé, affiché, assumé de l’argent et des apparences, le mépris et le dénigrement systématique des gouvernements socialistes du passé, les privilèges accordés aux amis, les lois qui ne servent à rien et qui décridibilisent les intitutions démocratiques, l’exercice solitaire et autoritaire du pouvoir, les réformes électorales pensées pour le seul avantage de son camp, etc.
En repensant à tout cela, je me dis que le Président de la République, en effet, ne doit pas se sentir très à l’aise avec cette date du 14 juillet, ce qu’elle dit de la France, de la République, du peuple, de ses aspirations et de ses rêves.
Je repense donc à l’intervention de Nicolas Sarkozy lundi soir à la télévision, qui a tenu lieu de traditionnelle allocution présidentielle du 14 juillet, et je me dis qu’il n’y a rien de plus triste et de plus inquiétant pour notre avenir que d’entendre des propos aussi fatalistes et résignés devant les exigences et les ambitions républicaines qu’il est censé incarner.
Le Président de la République peut sans doute renoncer à tout pour lui-même, mais pas aux promesses du 14 juillet qui n’auront décidément jamais été les siennes, mais qui resteront bel et bien celles du peuple français !
Tout l’espoir est là, et c’est pour cela que je tiens tant à la célébration de cette journée de Fête Nationale. J’en reviens aux mots historiques d’Henri Martin sur cette date du 14 juillet dans son rapport devant le Sénat : « Un peuple trouve toujours moyen d’exprimer ce qu’il a dans le cœur et dans la pensée ! Oui, cette journée a été la plus belle de notre histoire. C’est alors qu’a été consacrée cette unité nationale qui ne consiste pas dans les rapports matériels des hommes, qui est bien loin d’être uniquement une question de territoire, de langue et d’habitudes, comme on l’a trop souvent prétendu. Cette question de nationalité, qui a soulevé tant de débats, elle est plus simple qu’on ne l’a faite. Elle se résume dans la libre volonté humaine, dans le droit des peuples à disposer de leur propre sort, quelles que soient leur origine, leur langue ou leurs moeurs. Si des hommes associés de sentiments et d’idées veulent être frères, ils sont frères. Contre cette volonté, la violence ne peut rien, la fatalité ne peut rien, la volonté humaine y peut tout. Ce qu’une force fatale a fait, la libre volonté le défait. Je crois être plus religieux que personne en proclamant cette puissance et ce droit de la volonté humaine contre la prétendue force des choses qui n’est que la faiblesse des hommes. »
Dans le fond, c’est ça que j’attendais d’un Président de la République : qu’il ne renonce pas à placer la volonté humaine au-dessus de la force des choses, et qu’il ne renonce pas à ce que les cœurs des Français battent à nouveau d’un seul élan.
Malgré la tristesse, l’inquiétude et l’amertume du temps présent, c’est donc l’espoir qui doit l’emporter en ce 14 juillet : sa célébration par tous a précisément été voulue pour rappeller à chacun que le peuple français, lui, ne renoncera jamais.
Bon été à toutes et à tous.
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